témoignage Le récit du mariage photographié par Robert Doisneau en 1951 à Saint-Sauvant, par la mariée Anne-Marie Motillon, épouse de Gilbert Marcheteau. Par Maël Audrain Photos Robert Doisneau Chez les mariés de Doisneau «A» et «G» comme AnneMarie et Gilbert sous lesquels sont imprimés les plats des deux repas. De toutes les photographies de Robert Doisneau, celle du Ruban de la Mariée fait partie des plus connues. Peu de gens le savent mais cette scène se déroule sur la route des Merzellières, tout près de Saint-Sauvant dans la Vienne. L’histoire commence en 1940, la famille Doisneau s’est réfugiée dans le hameau de Pôneuf chez les Motillon, hôtes mais aussi modèles du célèbre artiste. Anne-Marie Motillon, la fille de la famille, va nouer de forts liens d’amitié avec celui qu’elle a pu observer à de maintes reprises derrière son objectif. Lorsqu’elle se marie avec Gilbert Marcheteau, le 11 août 1951, Doisneau se présente naturellement comme le photographe du mariage. Soixante ans après, AnneMarie raconte et partage ses souvenirs… L a première fois que j’ai aperçu Robert et Pierrette Doisneau, c’était après un orage, en 1940. Ils étaient descendus suite à la débâcle de Paris chez M. Foucault, un oncle du mari de la sœur de Pierrette pour y trouver refuge, aux Merzellières, près de Saint-Sauvant. J’étais aux champs avec ma mère, les Doisneau étaient tout trempés. Elle s’est alors proposée de les accueillir à la maison, à Pôneuf. Mon père ayant été mobilisé, il y avait de la place chez nous. Tout s’est vite très bien passé chez nous, c’était des gens super. M me Doisneau adorait converser, M. Doisneau, lui, ne se séparait jamais de son appareil. Il partait souvent tôt le matin, on ne savait pas où, mais on se doutait bien ce qu’il allait faire ! Il gardait le secret concernant les clichés qu’il prenait, jamais il ne dévoilait ce qu’il avait vu ni ne développait ses photographies à la maison. M. et M me Doisneau sont partis quand la capitale était plus calme. Cela nous a fait tout drôle quand ils sont partis. Ils nous suivaient partout où on allait, ils faisaient un peu partie de la famille. De ces quelques années passées avec eux à la maison sont nés des liens très forts. On se voyait souvent, ils revenaient nous voir ou on allait à Paris leur rendre visite pour les fêtes. Nous avons décidé de nous marier avec Gilbert aux beaux jours, le 11 août 1951. J’avais dix-huit ans et demi, mon mari vingt-trois. Naturellement, nous tenions à ce que M. et Mme Doisneau soient à nos côtés. Pas pour nous assurer d’avoir un photographe, non, mais on savait bien qu’il allait venir avec son appareil. C’est lui qui a fait les photos du mariage, on ne lui a pas demandé, ça s’est fait spontanément. On ne se voyait pas engager un photographe vis-à-vis de M. Doisneau. C’était un homme discret dans la vie, il ne faisait pas plus de bruit qu’un autre. Il était pareil avec la phoUne amitié forte derrière l’objectif 116 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 93 ■ Atelier Robert Doisneau tographie. Pendant le mariage et les préparations, il allait un peu partout, sans véritablement qu’on sache où, pour prendre ses clichés. Il est monté notamment au grenier. On avait dégagé le grain pour y mettre les tourteaux, les broyés ou les petits gâteaux secs en forme de cœur ou de carré. Tout ça avait été fait dans la semaine avec le four de mes parents. C’est mon oncle qui l’allumait et qui surveillait la température en y mettant un bout de papier qui ne devait en aucun cas s’enflammer. Pendant ce temps-là, la maîtresse cuisinière, Mme Meneteau, de Pouzeau, les femmes de ma famille et d’autres jeunes filles des alentours faisaient la pâte ou battaient les des préparatifs bien rôdés œufs en neige. Elles devaient être sept ou huit tout au plus que mes parents payaient. On leur avait apporté tous les produits, du fromage de la laiterie aux œufs des oncles et tantes. Tout ou presque venait exclusivement de la ferme. Et il en fallait de la farine, du beurre, des œufs et de la faisselle ! Il y avait plus de 400 tourteaux et peut-être autant de gâteaux secs. Une partie était mise dans une automobile qui suivait le cortège, on distribuait alors un gâteau et un petit coup à boire à ceux qui étaient sur le bord de la route à nous applaudir ou à tirer ces coups de fusil qui me surprenaient toujours ! Et puis il en fallait aussi pour donner aux invités lorsqu’ils partaient de la noce, c’était un peu comme un remerciement. Ça faisait du travail pour les cuisinières ! À côté de tout ça, il fallait aussi s’occuper «Le ruban de la mariée» ou Robert Doisneau devant cette tradition poitevine qui agrémente les cortèges des noces. ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 93 ■ 117 témoignage On avait fait installer un parquet devant la petite maison de mes parents, juste à côté de la nôtre où se tenaient les cuisinières, c’était pratique. On avait décoré ce grand tivoli avec des tiges d’asperge et des roses en papier. On avait même fait un cœur avec du laurier et les initiales de nos noms. Les tables étaient installées en U, chacun se plaçait comme il voulait, la famille ne se dispersant pas beaucoup comme ma grand-mère et mon oncle qui n’étaient pas loin. Tous les couverts étaient apportés par la famille. Il y avait d’ailleurs des étiquettes dessous pour éviter de les confondre et que chacun reparte avec ses affaires ! Il y avait à l’époque un déjeuner et un dîner. Les deux repas étaient très bon enfant, beaucoup chantaient, comme mon oncle, ce qui ne changeait pas de d’habitude. Il ne fredonnait pas toujours des choses très belles si bien que ma grand-mère en était parfois soulevée ! Quand les lumières se sont éteintes, on savait que c’était le moment du gâteau et que les servantes Été 1942, AnneMarie et son frère dans leur plus jeune âge sur la mule de la ferme et avec les oies. Première page de l’album offert par la famille Doisneau aux époux Marcheteau sur laquelle ils font part de leurs vœux. de la cuisine du cochon qui était tué la semaine d’avant, des noix de veau et du filet de bœuf également. On avait plumé des volailles, des poules, des poulets et des canetons, préparé les bouchées et les divers consommés et sauces, qu’elles soient béarnaises ou de madère. On s’occupait aussi à faire les desserts comme les choux à la crème ou les mokas au café, on découpait les fruits. Enfin, il fallait bichonner les légumes, les tomates, les salades. Les pauvres en cuisine ne dormaient que très peu la veille du mariage ! Atelier Robert Doisneau 60 ans après… Robert Doisneau en pays mélusin Le mariage photographié en 1951 est considéré comme un point de repère important du pays mélusin. C’est le pivot du circuit d’expositions organisé par la communauté de communes (coordonné par Cécile Charpentier) où l’on découvre des photos inédites prises par Robert Doisneau dans les années 1940 et 1950. Dans cette célébration de la joie de vivre (à la campagne), il y a beaucoup d’images avec les enfants, les animaux, les repas… mais aussi le travail à la ferme, les battages. Les tirages ont été réalisés par l’Atelier Robert Doisneau, tenu par les filles du photographe. «Robert Doisneau, vous ici ?», salle Robert-Doisneau à Saint-Sauvant jusqu’au 10 août. «Robert Doisneau, ethnologue du Poitou», maison Xavier-Bernard à Saint-Sauvant jusqu’au 7 juillet ; maison du tourisme à Lusignan du 11 juillet au 31 août ; hôtel du Département à Poitiers du 12 juillet au 26 août. Des artistes sont associés. Céline Ahond présente Objet orange identifié, un film de fiction à fort contenu documentaire et plein d’humour, à Lusignan jusqu’au 31 août. Véronique Roger réinterprète la chaise en paille dans une grande sculpture au château de la Grange à Celle-l’Evescault jusqu’au 31 août. Renseignements : 05 49 43 61 21 118 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 93 ■ Atelier Robert Doisneau Marc Deneyer allaient s’affairer à nous le présenter. On avait mis sur ce grand moka des dragées et dix-huit bougies pour marquer mon âge, des bougies que je garde précieusement en souvenir. À ce moment précis, M. Doisneau nous a demandé de poser et de regarder bien fixement ce gâteau, tout en tenant le bras de Gilbert. M. et Mme Doisneau nous ont offert notre album de mariage avec une compilation des photographies que notre ami avait pu prendre. Son appareil n’avait pas chômé, il y a même des clichés que je découvre aujourd’hui  ! M. Doisneau s’était assuré auprès de mon père de pouvoir les diffuser. Certaines sont très connues et ont fait le tour du monde comme celle du ruban, celle qui aujourd’hui orne de nombreuses cartes postales  !  Je me souviens, nous partions de la maison pour nous rendre à la mairie. Robert ne s’occupait pas de nous sur le cortège, si bien qu’il s’est mis derrière ces deux chaises unies par un ruban installées sur la route des Merzellières. Selon la tradition, je me suis avancée et j’ai coupé le ruban en plusieurs morceaux afin que chaque homme puisse l’attacher à sa veste. Le cortège passait alors entre les deux chaises et chacun pouvait laisser une pièce ou deux. C’était très répandu en Poitou si bien que j’ai dû couper deux ou trois rubans. C’était une manière de rendre hommage aux mariés, les amis ou la famille marquaient ainsi leur attachement aux époux. J’ai aussi allumé sur la route de nombreux feux de joie. Je crois même que les cuisinières l’ont fait au départ du cortège de la maison ! n Anne-Marie et Gilbert Marcheteau, soixante ans après leur mariage, à Saint-Sauvant. ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 93 ■ 119