paysages L’empreinte des imprévus et signes du passage du temps dans la campagne poitevine. Par Alberto Manguel Photo Marc Deneyer Traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf Métamorphoses L orsque nous nous sommes installés dans la campagne française, voici un peu plus de dix ans, la première question de ma citadine de mère fut : «Mais à quoi donc pourrez-vous bien occuper vos journées ?» Elle ne pouvait guère prévoir (ni moi non plus, en l’occurrence) que ces récentes années allaient être les plus trépidantes de ma vie. Cela est dû en partie au fait que je ne suis pas chez moi toute l’année : mon travail m’oblige à voyager, comme si je vivais sous le coup de la malédiction de Caïn, que Dieu méprisait parce qu’il était un agriculteur sédentaire et non un berger nomade comme son frère Abel, et qu’il punit en le condamnant à errer. Par conséquent, quand je suis à la maison, le travail s’accumule. Outre la lecture et l’écriture, il faut s’occuper de la maison et du jardin (je cuisine, mon compagnon est le jardinier), et veiller à ce que les vieilles pierres demeurent en place. Nous avons toujours eu le sentiment que, plutôt que propriétaires de cet endroit, nous en avions été faits les gardiens, et qu’il nous fallait prendre soin de son bien-être : réparer le toit, soigner les arbres, jouer avec le chien, protéger les oiseaux, nourrir les chats errants, sauver les hérissons qui tombent dans la piscine et nous assurer que le gros serpent qui vit tout au fond de la crypte peut aller et venir sans être dérangé. Cycles, ruptures et permanences Alberto Manguel, né à Buenos Aires en 1948, vit dans un village de la Vienne. Il a publié récemment Tous les hommes sont menteurs (Actes Sud, 2009, Babel, 2011), Histoires classiques, avec des dessins de Rachid Koraïchi (Al Manar, 2010), ça et 25 centimes (livre d’entretiens, L’Escampette éditions, 2009). 26 En partie aussi, c’est dû à l’état de modification permanente dont nous sommes les témoins privilégiés. Dans une ville, paradoxalement, en dépit du rythme frénétique, la modification est lente, presque imperceptible : comme dans un torrent écumeux, le courant est trop précipité pour que ce qu’il emporte soit identifiable. À la campagne, par contre, les changements paraissent rapides et violents, peut-être parce que le rythme auquel ils adviennent est tellement plus lent. Dans les transformations hésitantes de la lumière, par exemple, qui éclaire ou assombrit la pelouse, l’apparition d’un nouvel oiseau ou la chute d’une vieille branche sont évidentes, indiscutables. Les jours de livraison du pain, l’arrivée du courrier le matin, la sonnerie des cloches de l’église, les heures d’ouverture de la mairie (deux fois par semaine), le passage du bus du marché (tous les mercredis) se succèdent avec une obstination pachydermique, si bien que le moindre faux pas, le moindre retard, la moindre altération frappent les sens avec force. L’oreille remarque le nombre erroné de coups de cloche en ce terrible soir où le mécanisme du clocher se détraque, l’œil surprend une tache de couleur exotique l’après-midi où un volatile d’une espèce inconnue se pose sur le rebord du bain des oiseaux, le pied trébuche sur un paquet déposé près de la porte par un facteur remplaçant à un endroit inhabituel. La campagne vous berce, vous endort en une fausse impression de permanence mais rien n’est aussi ancien que les collines, pas même les collines. On a construit une nouvelle maison sur la pente juste devant chez nous, là où l’on peut voir une tour mentionnée au xvie siècle par Rabelais dans Gargantua. Des étendues d’un jaune fluorescent teintent les champs que Balzac décrivait comme ayant «la couleur du bouillon». Dans une ferme ou l’on a pendant des siècles pratiqué l’élevage des vaches jersiaises et des baudets poitevins, des lamas sud-africains rêvent, nostalgiques, aux hauteurs du Machu Pichu. Et même dans le paysage transformé se produisent des changements, et des changements de changements. Dans la ville où nous faisons une partie de nos courses, le sympathique épicier et sa femme divorcent à l’âge déraisonnable de soixante ans et ferment boutique, sans un instant de considération pour nos nécessités. Le jeune gérant du bureau de tabac d’un village voisin qui, accessoirement, gérait aussi une cave et faisait notre éducation en matière de vin, s’en va à Tours sans nous demander notre accord. La marchande d’oignons qui présentait sur son stand au marché de Poitiers toutes sortes de variétés d’oignons et qui nous donnait des recettes pour les cuire de toutes sortes de ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 93 ■ façons différentes, tombe malade et ne vient plus. La grande quincaillerie à l’entrée de l’autoroute où, quand nous avons emménagé, nous achetions les pièces et morceaux nécessaires à l’aménagement de la maison ferme sans un mot d’excuse. Un conducteur retraité du métro parisien, dont la maison se trouvait de l’autre côté du chemin qui mène chez nous, qui nous donnait de judicieux conseils sur l’entretien du potager et nous faisait cadeau d’œufs frais, tombe malade et meurt. Et, de même, un sympathique voisin qui, lors de notre arrivée au village, nous avait salué avec du gâteau au chocolat et du café. La femme efflanquée qui venait à notre porte vendre des fromages et du lait de chèvre ne vient plus. Le restaurant où nous avions l’habitude d’accueillir le Nouvel An déménage en quelque lieu lointain. À la campagne, le changement est toujours un memento mori. Le rythme du changement Quand j’étais enfant, j’aimais particulièrement un livre où l’on voyait, sur une double page, «les Quatre saisons à la campagne». Un arbre, un coteau, une ferme s’y transformaient de saison en saison, avec des chan- gements brutaux, évidents et cycliques. Semblables transformations majestueuses marquent désormais la cadence de ma vie quotidienne, tels des décors changeants pour tous les autres, dedans et dehors. Dehors, les innombrables changements minuscules, insignifiants, qui minent mes efforts en vue de trouver une permanence, grignotent ma détermination à rester en place. Dedans, bien sûr, comme si j’inspectais l’une de ces statues médiévales de Vanités qui représentent, vues de face, une femme charmante et, de dos, une carcasse où grouillent vers et crapauds, je sais que les choses se désagrègent lentement, présageant cet ultime changement dont je ne serai pas témoin. Au xvii e siècle, Luis de Góngora reprochait à son ami Licius de ne pas prendre garde à l’évidence du changement, grand et petit, en un sonnet dont voici les derniers couplets : Carthage l’admet. Et tu l’ignores ? Tu es en danger, Licius, si tu t’obstines À poursuivre des ombres, à embrasser des illusions. Et les heures n’auront pas pitié de tes larmes, Les heures qui grignotent les jours, Les jours qui ne cessent de ronger les années. n La campagne de Vendeuvre, dans la Vienne, où la production agricole intensive a fait disparaître presque tous les arbres. Les parcelles qui apparaissent en blanc correspondent à la culture du melon. ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 93 ■ 27