histoire Banquet républicain à Avallon L e climat des élections législatives du printemps 1906 est considérablement influencé par un contexte national violemment passionné. La France se déchire sur les conséquences de la récente loi de Séparation des Églises et de l’État initiée par Émile Combes. L’imminence de la réintégration du capitaine Dreyfus dans l’armée ranime les soubresauts d’une affaire qui divise encore le pays. Candidat à sa succession, Charles Torchut est le député de la circonscription de Marennes. Républicain charismatique, il soutient à la Chambre le ministère Combes (1902-1905). Il affronte au second tour Charles Villeneau de l’Action libérale, le parti des catholiques ralliés à la République. Décrit par les partisans de Torchut comme dissimulant maladroitement ses idées réactionnaires, il revendique son hostilité à «l’odieuse loi maçonnique» de 1905. Au soir du 20 mai, l’union des républicains assure à Torchut une incontestable victoire avec près de 60 % des suffrages exprimés. Pour fêter la «chaude et victorieuse bataille», des invitations à festoyer au Au printemps 1906, la victoire de Charles Torchut dans l’arrondissement de Marennes est l’occasion d’agapes républicaines. Par Benjamin Caillaud cours de grands banquets républicains sont lancées depuis chaque bourgade de l’arrondissement. Toutes les personnes désireuses d’accompagner «joyeusement les éclatantes fanfares célébrant l’enthousiasme des républicains» peuvent y participer. Un marathon culinaire Début juin à Arvert, 300 convives dégustent les huîtres des établissements Simon affinées depuis le port ostréicole d’Avallon, un des hameaux de la commune. Chaque année, l’influent commerçant organise dans son village une grande frairie. Émile Pillet, le maire d’Arvert, est lui aussi un éminent ostréiculteur. Il refuse catégoriquement de financer ou de favoriser cette fête populaire. Aussi, pour le faire enrager, Simon profite de l’effervescence suscitée par sa frairie pour honorer le député vainqueur. Entre les roulottes des forains, les manèges de chevaux de bois ou les stands de tir, d’immenses chapiteaux sont dressés pour servir les cafés ou les desserts. Le photographe de Royan, Fernand Braun, militant républicain proche de Combes, immortalise cette journée. Il diffuse alors ses prises de vue sous la forme de cartes postales, le meilleur support de diffusion massive des images à l’époque. Depuis Avallon, débute le marathon culinaire de Charles Torchut. À chaque compte rendu de festivités est annoncée une prochaine réjouissance. Pour la presse locale, la saison 1906 de ce bout de littoral Atlantique est donc autant marquée par les mondanités estivales que par la tenue de ces banquets républicains, chaque fois plus réussis. Partout des couverts sont dressés, depuis la grande salle des fêtes du casino municipal de Royan jusqu’à la cour de l’école primaire du Château-d’Oléron «transformée en vaste salle à manger décorée avec goût». Chaque banquet est placé sous la présidence des élus locaux mais aussi des représentants de l’État, préfet et sous-préfet. Tous les dimanches midi, des centaines de convives prennent place autour «de tables fort bien aménagées et confortablement garnies». L’assemblée est exclu- 18 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 93 ■ sivement masculine et si les femmes s’affairent entre les travées, c’est pour servir ces messieurs «qui font honneur au succulent menu». Entre chaque plat, les sociétés musicales assurent l’ambiance et exécutent La Marseillaise «écoutée debout». Les humoristes «disent des monologues d’un comique impayable» tandis que quelques barytons font résonner la puissance de leur voix parmi les «sympathiques» invités. Avec le dessert vient le temps des prises de paroles. Les discours savent communiquer l’ardente et lyrique conviction républicaine de leurs auteurs. Ils s’enthousiasment pour la «République toujours plus radieuse, toujours plus séduisante, toute rayonnante de beauté et de jeunesse». Cherchant à identifier le pays à son régime actuel, ils démontrent que «la France est incontestablement la reine des nations européennes et qu’elle est à la tête de tous les progrès». À ces flammes oratoires s’ajoutent quelques considérations d’ordre plus politique, comme la défense et la promotion du bilan gouvernemental. On trinque alors «à la démocratie française et à ses représentants» et notamment «à la santé du distingué et dévoué député Torchut». Pour souligner l’ardeur républicaine des Charentais, on lève son verre en «l’honneur du  bloc d’Arvert et d’Avallon» et «aux républicains de Marennes et aux organisateurs des banquets». À la santé de la République Pour augurer de jours encore meilleurs, les convives sont invités à «boire au progrès démocratique et au Président de la République» ou encore «à la République et à un meilleur état social». Sûrement emporté par les «trépignements chaleureux» des tablées, on finit par boire pêle-mêle à la santé des «éducateurs laïques, aux jeunes générations, à la presse, aux organisateurs, au maître d’hôtel, pour son excellent menu et à la bonne exécution du service» ! Les repas sont donc déjà bien animés avant que ne se manifeste la légendaire «chaleur communicative des banquets» selon l’expression forgée par l’ancien Président du Conseil. Au cœur de la sociabilité républicaine du début du xxe siècle, la pratique du banquet républicain est aujourd’hui réduite à ses aspects pittoresques. Pourtant, c’est lors de ce type de réunions qu’Émile Combes prononça une dizaine de ses plus importants discours. En fait, ces banquets sont des grands-messes où les convives communient dans la ferveur démocratique et laïque. Le camp républicain se serre les coudes, écoute la bonne parole distillée avec parfois quelques intempérances de langage. Ces assemblées réunissent ceux qui soutiennent la République, véritables relais démocratiques du régime : membres de la Ligue des droits de l’homme, des sociétés de gymnastique ou des cercles de la Ligue de l’enseignement. Les banquets constituent d’authentiques agapes républicaines, référence revendiquée aux repas fraternels qui suivent et prolongent les réunions maçonniques. n Benjamin Caillaud, doctorant en histoire à l’Université de La Rochelle, prépare sa thèse sur l’œuvre du photographe Fernand Braun (1852-1948). 19 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 93 ■