culture Marion Fiegel Un policier allemand à Angoulême en 1941-1944 C ’est par une approche originale et courageuse que Marion Fiegel aborde l’étude d’une période déjà riche en publications privilégiant généralement le point de vue de ceux qui luttaient contre l’occupant. Ce sont, à l’inverse, les faits et gestes d’un policier allemand, Alfred Winnewisser, en poste à Angoulême entre 1941 et 1944, qui ont retenu toute l’attention de l’auteur et font le sujet de son livre, fruit d’un travail universitaire présenté avec succès devant la section d’histoire contemporaine de l’Université de Poitiers. Elle s’applique dans un premier temps à montrer que rien ne prédestinait cet intellectuel rhénan, fervent chrétien, sans attaches politiques marquées mais sympathisant du centre (Zentrum), consacrant sa vie à l’enseignement des sourds et muets, à embrasser d’une manière ou d’une autre, fut-ce provisoirement, une carrière de policier SS. Le Kommando SD d’Angoulême. Alfred Winnewisser est le 4 e en partant de la gauche. Adhérent au parti nazi en 1933. Tout l’éloignait, en apparence, du parti nazi auquel il finit pourtant par se rallier. C’est le grand mérite de Marion Fiegel que d’avoir suivi et analysé son évolution politique en mettant l’accent sur les deux accidents historiques majeurs qui ont bouleversé coup sur coup la vie de Winnewisser comme celle de ses compatriotes : d’un côté la défaite et le traité de Versailles avec ce sentiment profond d’humiliation et d’injustice qui accompagne ces deux événements. De l’autre, la crise de1929 et la politique de déflation à outrance mise en place par le gouvernement du chancelier Brüning qui eut pour effet d’amplifier le désordre économique et de jeter une population en désarroi dans les bras des nazis. Winnewisser commença par donner sa voix au NSDAP d’Hitler pour les élections de 1930 avant de rejoindre les rangs du parti en 1933. Adhérent, certes, mais pas militant actif, et très vite déçu après les premières mesures du nouveau gouvernement. Indigné, il resta cependant silencieux. Son refus intime de la politique intérieure ne l’empêcha pas d’approuver sans réserve la politique extérieure qui, à ses yeux, visait à rendre son honneur à l’Allemagne. Recruté au début de la guerre dans la police de la Wehrmacht (GFP) grâce à sa parfaite connaissance du français, il fut affecté à la section GFP d’Angoulême le 18 novembre 1941, puis muté, en novem- bre 1942 à la SIPO-SD des SS, que l’on confond, à tort, avec la Gestapo. Cette formation avait reçu au mois de juin précédent la mission d’assurer la police sur les arrières de l’armée au moment où ses effectifs diminuaient à l’ouest et que la GFP ne s’était guère montrée compétente sur ce point. Sa parfaite maîtrise de notre langue le fit passer en très peu de temps du statut d’interprète à celui de policier. Dans cette nouvelle fonction, il montra une redoutable efficacité et obtint des résultats significatifs en s’emparant notamment de nombreuses caches où étaient entreposés armes et matériels parachutés par les Britanniques à la Résistance. Il fut accusé d’avoir torturé les patriotes arrêtés pour leur arracher des aveux, ce qu’il a toujours nié avec force, alors que nombre de ses collègues du Kommando s’adonnaient sans retenue à cette pratique. Marion Fiegel a pu établir que, pour sa part, il ne recourut pratiquement jamais à la violence, tout au moins de manière directe. Elle démontre que son aisance dans l’usage du français lui valut d’être considéré, aux yeux de la population, comme le chef du Kommando, ce qu’il n’était pas, et, partant, comme le responsable de toutes les turpitudes de celui-ci. En réalité, homme intelligent, il devint assez vite un policier accompli, usant magistralement de la dialectique, amenant le prisonnier à se troubler, à se contredire et finalement à avouer. Il n’hésitait pas, cependant, à placer les plus récalcitrants à l’isolement la dialectique. Un policier accompli, usant de dans des cachots insalubres afin de briser leur endurance. Il sut exploiter toutes les faiblesses en proposant des tractations qui pouvaient aller, en certaines circonstances, jusqu’à offrir la vie sauve à quelques détenus ou receleurs de matériel de guerre. L’auteur cite des exemples précis. S’emparer des stocks d’armes lui paraissait plus important, sur le plan militaire, que d’éliminer des résistants. vernement de Vichy. On ne soulignera jamais assez qu’il profita très largement des bons offices du gouvernement et de l’administration de Vichy. Il n’eut en effet qu’à se louer du concours des renseignements généraux et de la section des affaires politiques (SAP) des brigades de police judiciaire de Poitiers et de Bordeaux. La première, commandée par le commissaire Rousselet entouré d’inspecteurs sans scrupules, était redoutée à juste titre. De même n’eut-il qu’à se féliciter de l’aide sans réserve apportée par les militants des partis collaborateurs français (RNP, PPF, Milice) ainsi que de celle des délateurs bénévoles ou stipendiés. Il n’eut jamais, dans ces conditions, le sentiment d’avoir transgressé les lois de la guerre telles que définies par la communauté internationale, et refusa, par conséquent, la qualification de «criminel de guerre» retenue contre lui par le tribunal militaire permanent de Bordeaux devant lequel il comparut en 1953. Condamné à vingt ans de travaux forcés il fut amnistié en 1955, regagna son pays et poursuivit sa carrière. L’auteur s’est la complicité efficace du gou- 14 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 92 ■ culture Martine guibert / Yves Jean attardé sur cette partie de son existence pour montrer que parmi les sentiments qui l’animaient alors le remords ne trouva jamais sa place. Un récit passionnant. En 380 pages, Dynamiques des espaces ruraux R elations avec les villes, production alimentaire, pauvreté, enjeux écologiques, l’ensemble du monde rural contemporain, en pleine évolution, est au cœur de vastes problématiques tant géographiques que politiques, économiques, culturelles ou sociales. Afin de les présenter et d’en proposer une analyse précise et fouillée, Martine Guibert, maître de conférences au département géographie et aménagement de l’Université Toulouse 2-Le Mirail, et Yves Jean, professeur de géographie à l’Université de Poitiers et directeur de l’UFR sciences humaines et arts, ont choisi de diriger l’ouvrage collectif Dynamiques des espaces ruraux dans le monde, à paraître en juin. Si, depuis 2007, la moitié des habitants de la planète vit désormais en ville, «l’autre moitié de l’humanité vit donc à la campagne», insiste Yves Jean, «avec bien sûr des disparités profondes entre les pays». Ainsi, au Brésil 16 % de la population est rurale, tandis qu’en Inde, ce chiffre atteint les 70 %. Pour autant, au-delà des spécificités nationales, le monde des campagnes est, depuis les années 1980 et le début de la mondialisation financière, confronté à des mutations communes profondes. La première est qu’aujourd’hui rural ne rime plus forcément avec agricole. En effet, partout dans le monde, les sociétés rurales, soumises à la rude concurrence Marion Fiegel fait un récit passionnant, se gardant de tout manichéisme, laissant de côté le «devoir de mémoire» qui, s’il doit s’alimenter à l’histoire, ne saurait, en aucun cas, être confondu avec elle. L’intérêt du livre est de faire comprendre, à travers le parcours d’un homme ordinaire, comment le système nazi trouva facilement au sein de la population allemande des exécutants d’abord préoccupés de servir une patrie estimée en danger. Il convient de rendre hommage au travail de Marion Fiegel qui a su exploiter tous les documents à sa disposition y compris les mémoires rédigés en prison par Winnewisser. On pourra cependant regretter qu’elle n’ait pas consulté le dossier du procès des membres du KDS de Poitiers, conservé dans les archives de la justice militaire au ministère de la Défense. On pourrait également lui reprocher de petits anachronismes : le titre officiel de la nouvelle structure administrative créée par Vichy était la «Région de Poitiers» (qui incluait la Vendée) et non la région «Poitou-Charentes» (p. 160) de création plus récente, qui ne compte, elle, que quatre départements. C’est à tort, ensuite, qu’il est fait référence au général De Gaulle (p. 330) pour une action que le contexte situe au début des années 1950 alors que le général avait quitté le pouvoir en 1946 et qu’il n’y revint qu’en 1958 ; c’est après cette date qu’il mit en œuvre avec K. Adenauer la grande politique de réconciliation déjà amorcée par ses prédécesseurs. Petites négligences qui n’enlèvent rien à la qualité de cet ouvrage dont nous recommandons vivement la lecture. Jean Henri Calmon entre marchés agricoles, connaissent une diversification de leurs activités économiques avec le développement de l’artisanat, d’une économie tertiaire et de services dans ces espaces, notamment. Autre similitude : les relations de plus en plus étroites du monde rural avec les villes, la demande urbaine étant aujourd’hui souvent à l’origine de l’orientation des espaces ruraux alors que ceux-ci avaient conservé jusque dans les années 1970 une certaine autonomie. Un lien nouveau qui pose d’ailleurs la question du prix des produits alimentaires alors que depuis 2007 le phénomène des émeutes de la faim refait régulièrement son apparition. Pauvreté au nord comme au sud. Monsieur Alfred, policier allemand en Charente 1941-1944, de Marion Fiegel, Le Croît vif, 2010, 384 p., 28 e Tous les espaces ruraux de la planète doivent également composer avec un taux de pauvreté souvent élevé, y compris dans les pays occidentaux alors même que l’on en a encore souvent une représentation idéalisée. En France, le taux de pauvres en milieu rural atteint ainsi 12 % en 2008 pour une moyenne nationale de 13,8 %. Enfin, les espaces ruraux doivent partout faire face à la question de la durabilité des moyens de production : «La question de la gestion de la ressource en eau, de la biodiversité et des écosystèmes se pose partout dans le monde, bien que de manière radicalement différente selon les pays», explique Yves Jean. Au-delà des défis communs que rencontrent aujourd’hui les sociétés rurales du Nord comme du Sud, l’ouvrage s’attache à rendre compte des spécificités propres à chaque pays ou groupe de pays, rappelant d’ailleurs que la définition même des espaces ruraux varie d’un pays à l’autre. «Il n’est pas question dans ce livre de comparer la ruralité aux États-Unis à celle de l’Inde », souligne Yves Jean, «mais de montrer que les vastes recompositions à l’œuvre dans tout le monde rural imposent de repenser notre vision des campagnes». Aline Chambras Dynamiques des espaces ruraux dans le monde, sous la direction de Martine Guibert et Yves Jean, éditions Armand Colin, collection U. Marc Deneyer, Kyôto, 2000. ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 92 ■ 15