culture Jean-Paul Chabrier Comme seules savent aimer les femmes D ans son dernier roman, Comme seules savent aimer les femmes, Jean-Paul Chabrier, écrivain vivant à Angoulême, plante le décor blafard d’un hôpital d’autrefois et enroule, à sa manière, le fil de destinées humaines. De deux malheurs, principalement, qui se croisent. Deux personnages dont, confesse l’auteur, «on ne sait pas lequel a inventé l’autre». Et dont on peut, légitimement, douter de l’ordre d’apparition. La traduction formelle de l’incertitude des choses et du monde est un récit en boucle, sans début, ni fin. «C’est une histoire en suspension, dit Jean-Paul Chabrier. Il y a des questions mais jamais de réponses.» On suit d’abord (ou ensuite) longuement Kowalski, fraîchement opéré d’une tumeur, convalescent à la tête grosse de pansements et pourtant amoindrie. L’homme marche à pas de pantoufles, Jean-Paul Chabrier a reçu le Prix du livre en PoitouCharentes 2008 pour Vers le Nord (L’Escampette éditions). traîne ou pousse sa perfusion, précautionneusement, comme on s’arrime au passé, fut-il troué, pour tenter de vivre encore. Raymond Kowalski piétine dans le cercle rapetissé de sa mémoire, imagine un avant et un dehors. Le malade sortira-t-il ? Retrouvera-t-il sa vie, celle du moins qu’il pense avoir été sienne ? Parviendra-t-il «à faire revivre ces choses-là avec des mots qui le fuient»  ? A-t-il été inspecteur de police, l’époux de Marie-Claude Lévêque, «nuage blanc» d’un lointain jour de noces ? Ou est-il, comme une autre résidente des Trois chemins, à jamais enfermé-réfugié dans l’oubli ? Sans autre ressort que l’écriture, saisissante, Jean-Paul Chabrier nous tient haletants dans l’intime vacillation du personnage, et somme toute convaincus que rien n’arrivera vraiment. Perte d’identité, angoisse et difficulté de vivre... Seules importent les questions, graves sans aucun doute, mais que Kowalski, être flottant à fleur de poésie, rend presque fréquentables. Il faudra la survenue de Nejma, jeune femme à l’enfance violée, dont le monologue, mémoire brutalement précise, ne tolère aucune respiration, pour garder la mesure de la tragédie humaine. Astrid Deroost Comme seules savent aimer les femmes, L’Escampette éditions, 2010, 128 p., 15 e. J.-P. Chabrier a publié Une reine en exil, un tombeau de Philippine Bausch (Actes Sud-Papiers, 2010) et D’après une nouvelle de Stefan Zweig (marguerite waknine, 2011). Les éditeurs qui osent encore publier de la poésie devraient être considérés comme des trésors nationaux. Aujourd’hui, la poésie est tenue dans un tel mépris que l’éditeur peut tout juste espérer couvrir ses frais d’impression, au bout de quelques années. Donc publier le premier recueil d’un auteur méconnu relève de la foi – d’autres diront de l’inconscience. A priori, il y a peu de chance qu’un libraire repère le livre d’Alain Lévêque, Manquant tomber (L’Escampette éditions, 112 p., 14 e), encore moins qu’un supposé lecteur ait l’occasion de le feuilleter. Pourtant ce livre mérite beaucoup plus que cela. Par chance, il n’est pas seul. Le nom du préfacier inscrit sur la couverture devrait inciter à ouvrir le livre. Yves Bonnefoy y donne un texte magistral sur la poésie. Citons quelques vers d’Alain Lévêque : «Possible est le nom de ce pays sans nom. / Il existe et n’existe pas. En nous il dort et s’agite. / Il bouge comme un enfant dans le ventre. / C’est un pays dont, en se penchant, on entend la voix / dans les seuls cris, les seuls soupirs, les seuls battements du cœur [...].» J.-L. T. L’auteur de Vive la Sociale ! jette dans des formes brèves ses rages et ses colères. Le titre de son premier recueil de poésie, Le linceul du vieux monde (Le temps qu’il fait, 80 p., 12 e) nous prévient. Ne pas s’étonner de voir surgir les mots «classe ouvrière», «libéralisme» ou «réfractaire». Percutant aussi quand il évoque la «souffrance jumelle» de nos cousins hominidés («N’étranglez pas les singes»). Tendre et malicieux, son regard sur les femmes. Lyrique, son chant à la grecque («Odysseus portable») : «Imposteurs ! / Tous imposteurs / Les dieux ne sont plus nécessaires.» Manquant tomber Gérard Mordillat Claude Pauquet Entre sable et ciel Q uand il parle de son enfance dans le Poitou, Robert Marteau nous conduit dans une forêt immémoriale, matière même à produire des légendes. Quand il nous parle du Québec, c’est Champlain à Tadoussac qui s’en vient pétuner avec le grand Sagamo. Quand il nous parle du cheval, «indispensable» dans la forêt (de Chizé), c’est le «transporteur du merveilleux». Quand il nous parle du taureau, c’est l’irruption de la mythologie grecque dans le cercle de l’arène, un dimanche d’été à Bayonne : «Soudain tout ce qui s’obstinait dans la nébuleuse du mythe devenait clair. J’avais vu. Le voile s’était déchiré. J’accédais par l’éclair à la source, le temps de lui-même s’abolissant. Héros, mythes, ciel, terre, Argonautiques, Eschyle, Sophocle, l’Iliade, Iphigénie en Tauride, Eleusis, tout – soit le vaste poème tragique, l’opéra, vécu par les hommes sur la terre – tout m’était présent.» Dans ce toro, Robert Marteau a senti la présence de l’aurochs, ce qui fit de lui un aficionado. Ses chroniques taurines sont publiées en deux volumes chez Mémoire vivante  : Sur le sable (2007) et Entre sable et ciel (2010). «Comme la poésie, comme la religion, la tauromachie est un vestige du temps des successives civilisations.» J.-L. T. Aurélien Bernier Pour sortir de l’ultralibéralisme à l’européenne, l’auteur poitevin et le Mouvement politique d’éducation populaire affirment Désobéissons à l’Union européenne ! (Mille et une nuits, 176 p., 4 e). 12 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 92 ■