routes Au 137 U n matin d’hiver, vers les dix heures, nous nous trouvons sous la pluie et sur le trottoir de la rue Pierre-Loti, une rue fort longue. à la probable mesure de l’hommage rendu par la commune à Julien Viaud, Pierre Loti de son nom de plume, un natif de Rochefort. Lorsque Claude installe son appareil en face de la maison située au numéro 137, la bruine qui tombe sans discontinuer a chassé les passants. La chaussée est déserte, à l’exception d’un passant qui nous apostrophe d’un joyeux «Ne faites pas apparaître ma photo dans le journal, je vous en prie !», faisant mine de se cacher le visage de ses mains comme le font les vedettes importunées par les paparazzi. Nous le rassurons. Propos badins sous pluie fine. Par manque de recul, le cadrage semble complexe. Difficile d’avoir la façade en totalité sans empiéter sur le seuil du cabinet dentaire d’en face. Malgré son illustre nom, si la voie est étendue, elle n’est pas large. La maison que Claude veut photographier n’est pas celle de l’écrivain : elle la précède de deux numéros. Par Pierre D’Ovidio Photo Claude Pauquet histoire. Les statues n’ont déménagé qu’au xxe siècle… Comment en savoir plus ? De son côté, Claude a profité du passage d’un parapluie de la couleur de la porte. La photo dans la boîte, nous sonnons donc à la porte verte. Et re-sonnons. Alors que nous nous préparons à abandonner, la porte s’entrouvre sur une vielle dame qui s’appuie sur une canne. Derrière elle, on devine tout un fouillis délicieux d’objets désuets accrochés sur les murs ou posés sur une desserte. Des chapeaux de paille, des photos encadrées, des bibelots, souvenirs de séjours balnéaires à la Belle époque… La vieille dame ne peut pas nous accorder de temps, la doctoresse et l’infirmière sont là. Pour une piqûre. Elle ne sait rien de cette maison qu’elle a héritée de son père. étrange. Pouvons-nous repasser cet après-midi ? Nous repasserons. Lorsque nous y retournerons, la porte restera hermétiquement close. Nous nous en doutions un peu : nous avons consulté le service du patrimoine de la ville, puis celui des archives. Dans ce dernier, on connaît la maison. Rien malheureusement sur son histoire. On tâchera de se renseigner… que je laisse mes coordonnées. Au hasard d’un appel, j’apprends d’un interlocuteur des archives qu’il a, comme apprenti, installé le chauffage «dans la maison des statues», vers la fin des années soixante. Son propriétaire était alors M. Brecq qui possédait également un grand hôtel à Rochefort, Le Paris. Il ne sait rien de plus, mais une personne qui travaille au musée tout proche et qui connaît de longue date la vieille dame est sur l’affaire… Je rappellerai. Une personne des plus aimables et parfaitement clos, la terrasse du second et dernier étage vide, à l’exception de trois sculptures, trois statues de femmes, trois déesses de la mythologie qui se dressent sur la rambarde très ouvragée. Elles m’ont fait accroire lorsque j’ai remarqué cette façade qu’il s’agissait de la maison de Loti avant de constater la présence de drapeaux et d’une signalétique touristique ad hoc quelques mètres plus loin. Au rez-de-chaussée, deux des fenêtres ont leurs volets tirés, la dernière a des voilages, mais assez opaques pour ne rien livrer de l’intérieur. à l’accueil de la maison Pierre-Loti où je vais mendier quelques renseignements sur le 137, on m’informe aimablement qu’un voisin de Pierre Loti, sans doute jaloux des aménagements faits par l’écrivain dans sa propre demeure, a acheté les statues, les retirant du square Parat où elles s’offraient à l’admiration du public. Pour le faire bisquer, lui faire la nique, comme on s’exprimait alors. Pierre D’Ovidio a publié en 2011  L’explication est séduisante  : la jalousie, puissant mobile, conjuguée à l’envie de L’Ingratitude paraître, aurait donc hissé sur la rambarde des fils, du 137 les trois grâces après abandon de coll. «Grands square… Malheureusement, une autre perdétectives» sonne de l’accueil, plus au fait, détruit la belle 10/18. rouillés Les volets du premier sont de ce même service me contacte, une quinzaine plus tard, pour m’apprendre que la vieille dame n’est pas au mieux. Son fils vient de décéder et la personne du musée Loti qui a noué des liens d’amitié – ou de bon voisinage – avec elle pense que le moment est mal choisi pour notre enquête. Par contre, mon interlocutrice a fouillé dans les archives de 1861 à 1926 et le 137 a beaucoup changé de propriétaires. Autre certitude, à la mort de Pierre Loti en 1923 les statues étaient déjà sur la terrasse. Et ces statues proviennent bien du square Parat où elles avaient pris place lors d’une exposition industrielle qui s’était tenue à Rochefort. Le mystère s’épaissit ! Quel rapport entre industrie et déesses perchées ? 11 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 92 ■