culture Frédérique Clémençon Huit petits bijoux D ans son dernier roman, Traques (2008), Frédérique Clémençon écrivait «Rien ni personne n’a jamais pu empêcher les parents de manger leurs parents». Avec Les Petits, un recueil de huit nouvelles aussi incisives que troublantes, l’auteure poitevine, née en 1967 à Montmorillon, décide de filer cette métaphore, en auscultant la cruauté des relations familiales et, au-delà, des relations humaines. Et c’est avec justesse et musicalité qu’elle déploie en huit histoires exemplaires «sa vision radicalement sombre du monde». Histoires d’enfants, mais pas seulement, Les Petits est avant tout une plongée dans la violence des rapports sociaux, une immersion à brûle-pourpoint dans un univers où la banalité des quotidiens renferme une tension, une violence latente, un drame subtilement et froidement déroulés par l’auteure, jusqu’à l’implosion, au plus profond de la noirceur humaine. Que ce soit l’histoire de Jean, père banni qui se voit sournoisement obligé de renoncer à la garde de ses filles pour faire plaisir à sa belle-famille : «Croyez-nous Jean, il est nécessaire parfois de s’effacer.» Celle d’Isabelle, dans la nouvelle éponyme, qui se rend compte qu’elle n’aime plus ses enfants : «Elle ne les haïssait pas, ne les aimait pas non plus, avait cessé de les aimer sans pour autant les priver des marques les plus visibles de l’affection maternelle.» Et décide de les confier à sa propre mère, pour le plus grand bonheur de celle-ci : «Rassure-toi, ma chérie, je n’ai pas l’intention de te les prendre, ces petits. Je n’oublie pas que c’est toi leur mère, Noémie Pinganaud après tout.» De Selim, adolescent soumis au chantage atroce d’anciens camarades d’école : «Le chien, c’était lui.» Ou de Paul, confronté à l’abattement et à l’immense chagrin de sa mère après le départ de son père, comme à sa propre tristesse : «Il se sentait honteux, coupable de ce qui était arrivé, sans être en mesure de nommer sa faute, ce qui ajoutait à sa honte.» Dans chaque nouvelle, les rapports entre les personnages se jouent en termes de domination, de prédation, de cruauté ou d’exclusion, mais c’est sans pathos, ni psychologisme, que Frédérique Clémençon les met en scène. «Les adultes projettent sur le monde de l’enfance un univers de mièvreries de chamallow, c’est stupide», confie-t-elle. En dressant avec poésie, le portrait de personnages dominés, écrasés, oubliés, de «petits», elle réussit à peindre la cruauté des rapports humains, avec une sobriété et une douceur envoûtante : «Voilà ma vie, se disait Jean : rien de moins qu’une affaire de territoires à conquérir – ou pas.» à chaque nouvelle, le style s’accorde avec le thème, l’atmosphère, l’âge du narrateur, en imprègne le récit pour toujours le rendre plus vivant, plus dur aussi. Certaines phrases, véritables morceaux de bravoure, s’étirent à l’infini avec souplesse, laissant mûrir une fascinante tension. Ce travail d’écriture au scalpel donne à ce recueil une acidité singulière et une portée remarquable. Prix Robert Walser pour son premier roman, Une saleté (1998), prix Céleste et prix Gironde pour son second, Colonie (2003), Frédérique Clémençon confirme avec Les Petits la singularité et la force de son écriture. Aline Chambras Les Petits de Frédérique Clémençon, éd. de l’Olivier, 200 p., 18 e Apnée du soleil D ans Apnée du soleil, Véronique Joyaux nous livre son ressenti du quotidien. Un amour empreint de pudeur traverse ses lignes. «Le soir tombe / Les gestes se rejoignent / Moment doux / proche du recueillement.» Les mots viennent, difficilement parfois. «La page est blanche / douloureuse.» Sur les pages, les caractères noirs sont peu nombreux, les expressions courtes, saillantes. Le silence, les blancs en disent parfois plus. «On dit qu’un ange passe.» Le quotidien entre- mêlé de contradictions se dessine. Les difficultés, les hésitations sont présentes. «Manque de mots / manque d’appétit de vivre / le silence lourd / On cherche les recoins de l’enfance / nos cours intérieures / où se ressourcer / celles qui nous mènent vers des caches / le tréfonds de soi-même.» Les moments de douceurs, mêmes anodins, apparaissent en filigrane. La nature, très présente, reflet des hommes, prend ses attitudes : «Les champs s’étalent en robe de nuit.» L’écriture soulage, «On trace des mots sur les veines du papier pour se déclore s’entrouvrir ou s’apaiser». Des dessins de Claudine Goux viennent illustrer l’humeur des mots. Ils balayent les pages. Un moment de faiblesse ? Reposez «le livre / à la page où l’on s’endort / celle où l’on reviendra demain.» Apnée du soleil de Véronique Joyaux, illustré par Claudine Goux, éd. SOC & FOC, 48 p., 12 e Charlotte Cosset ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 92 ■ 9 culture Jean-Jacques Salgon Ma vie à Saint-Domingue T out est parti d’une assiette, quand Jean-Jacques Salgon est arrivé ici – au musée du Nouveau Monde –, l’ailleurs l’a appelé, mais pas pour de mauvaises raisons, parce qu’un port serait un séjour charmant, une invitation au voyage, à fuir dans un exotisme de pacotille un présent devenu insupportable, mais pour s’affronter une fois de plus au mystère des origines. Comme il l’a fait en mettant ses pas dans ceux de René Caillié, en remontant avec lui de Mauzé à Tombouctou et à Jenné, en cherchant à La Rochelle les sources du Nil, ou bien ce que disait de sa vie à lui, Jean-Jacques Salgon, de son histoire, plus exactement de sa préhistoire, l’œuvre de Jean-Michel Basquiat. Une œuvre qu’il explore et c’est sa grotte, déjà, qu’il nous fait visiter. Ici, au musée du Nouveau Monde et avec cette assiette, c’est une histoire qu’il découvre, celle de ce Toussaint devenu Louverture, et qui finira enfermé dans le sinistre fort de Joux  : une histoire qu’on nous a cachée et qu’il met au jour. En associant le lecteur à sa démarche, en lui révélant la méthode, les étapes de l’enquête. Une enquête que je qualifierais de policière s’il s’agissait uniquement de trouver un coupable (on le tient assez vite, c’est Napoléon, mais là n’est pas l’enjeu du livre), si elle n’était pas aussi et d’abord psychanalytique, car l’auteur, tout en jouant son rôle de biographe, tout en gardant ses distances, n’évite l’empathie qu’en se mettant en scène comme enquêteur. Autrement dit comme sujet. Ce sont des fragments de sa propre vie que le biographe ici recueille, des tessons que l’archéologue essaie de comprendre, de lire à la lumière de son histoire, et qui l’éclairent en retour. C’est bien ce que suggère le titre, Ma vie à Saint-Domingue. Ma vie : celle aussi de Toussaint Breda dit Louverture, bien sûr, et elle commence à la source, en Afrique, dans un royaume de légende. C’est là que Jean-Jacques Salgon la cherche : à La Rochelle, à la BNF ou sur internet. À Lyon ou en Ardèche. Où il habite. Comme un qui n’aurait pas fait sa révolution néolithique. Ou, ce qui revient au même, qui n’aurait jamais fini de l’accomplir. Denis Montebello Ma vie à Saint-Domingue de JeanJacques Salgon, Verdier, 144 p., 14,50 e Le Saladier aux esclaves (1785) en faïence de Nevers, musée du Nouveau Monde à La Rochelle. Michel Chaillou La Fuite en Égypte A lice, jeune fille d’une famille huppée de Nantes, tombe sous le charme d’un bel inconnu, la quarantaine, un saltimbanque de la Petite Égypte – contrée imaginaire des Roms, Gitans, Tsiganes et autres «gens du voyage». Vingt ans dans un xxe siècle naissant, elle étouffe dans son carcan social, et ce soir-là, à la brasserie La Cigale, elle décide d’«épouser le hasard». Par une porte dérobée, elle s’enfuit avec celui qu’elle a choisi pour guide. Cette jeune intrépide est la grand-mère maternelle de Michel Chaillou. Dans un roman situé entre le récit (1945) et la «demi-autobiographie» (Mémoire de Melle, La Vie privée du désert ou Le Dernier des Romains), il nous raconte les aventures de cette grand-mère surnommée la Cigale populaire, avec les bribes d’informations qu’il a pu lui soutirer lorsqu’il était adolescent. La phrase nous aspire dans le sillage d’Alice qui ne résiste pas à «l’appel de l’horizon». Mais avec son artiste bohémien, ils font la route à pied, avec pas mal de détours, des allées et venues… alors la phrase chemine à ce rythme. Dans un mille-feuilles de strates temporelles sur plus d’un siècle qui autorise toutes les digressions, toutes les fulgurances. Comme avertissement au lecteur, rappelons cette affirmation de Michel Chaillou : «La littérature, la vraie, c’est le hors-sujet. Le sujet pour moi importe peu. Le sujet apparent, si on en a besoin, on s’en sert. Mais ce n’est pas le vrai sujet. Le vrai sujet, c’est l’énigme du monde.» (L’Écoute intérieure, entretiens avec Jean Védrines, 2007) Dans La Fuite en Égypte, c’est l’énigme de l’origine qui est à l’œuvre. Michel Chaillou cherche à habiter un nom qu’il ne connaît pas mais dont il porte le visage : «J’écris depuis mon enfance surtout pour retrouver le nom de ma mère, le vrai, celui dont elle n’hérita pas et qui fut dispersé par les chemins.» Il sait depuis toujours qu’il a une tête de Gitan. Celle de son grand-père, jamais vu. Son «portrait tout craché». Alice lui a dit qu’il s’appelait Donval, un nom du nord de la Bretagne. Cela ne lui convient pas, ce ne peut être son vrai nom : «Deux pauvres syllabes soufflées par le vent dont résonne encore la cour à l’instant traversée, l’encoignure chuchotée d’une porte qui se referme sur sa confidence.» Comment reconnaître dans Donval cet homme «assez funambule de ses pas, la dégaine souple»  ? Michel Chaillou imagine un «patronyme plus poudreux», un «accablement de syllabes […], lasses de tant de déplacements, d’errances, que l’on peut davantage crier sur les routes sans écho que dans les villages, ces amas de maisons où le moindre mur vous le renvoie comme une insulte en pleine figure». Ne peut-on revendiquer plus belle origine quand on a choisi, comme Michel Chaillou, de «ne pas avoir de domicile fixe parmi les mots» ? Jean-Luc Terradillos La Fuite en Égypte de Michel Chaillou, Fayard, 400 p., 21,50 e 10 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 92 ■