hommage Antoine Lamour Béchet de Léocour Les Noirs dans le regard du Père Augouard C omment étudier les sociétés africaines du xixe siècle avec leurs gestes et leurs croyances à travers le prisme déformant des acteurs de la colonisation ? C’est à cette thématique qu’Antoine de Léocour a consacré son premier travail de recherche. Dès lors, il a inscrit son mémoire de master  1 dans les champs de l’histoire coloniale, de l’histoire culturelle et de l’histoire des représentations. En effet, à travers l’étude du recueil 28 années au Congo, lettres de Mgr Augouard, il a analysé la vision de l’Afrique et de ses populations à la fin du xixe et au début du xxe siècle. Pour saisir et comprendre ces représentations, l’auteur en plus de les remettre dans le contexte culturel de la période, a fait le lien avec le parcours personnel de Prosper-Philippe Augouard, son action, sa pensée. Les choix des sources et des problématiques d’Antoine de Léocour se sont vite révélés judicieux. En effet, Prosper-Philippe Augouard, né en 1852 à Poitiers, choisit en 1871 de s’engager dans une unité au service du pape, les volontaires de l’Ouest, et incorpore les Zouaves pontificaux. Cependant, il ne combat pas. Après avoir rencontré le Père de Ségur, puis assisté à une conférence du Père Horner, supérieur de la mission Zanzibar, il décide de devenir missionnaire. En 1874, Prosper-Philippe Augouard entre au scolasticat spiritain. Deux ans plus tard, il est ordonné prêtre, et embarque, le 5 décembre 1877, à bord de l’Orénoque pour prendre ses fonctions d’économe à la mission Sainte-Marie du Gabon. En 1879, il est appelé au Congo. Contrairement aux autres missionnaires qui ne restent que quelques années en Afrique, Augouard y réside environ quarante-quatre ans. En 1890, à l’âge de 38 ans, il est nommé évêque. Par conséquent, Monseigneur Augouard est à la fois un acteur et un témoin de la colonisation, évangélisateur, explorateur et bâtisseur. Monseigneur Augouard a laissé derrière lui de nombreuses correspondances. Celles-ci ont d’ailleurs été publiées par son frère Louis, qui a toujours voulu relayer cette action en métropole. Ainsi, certaines lettres sont éditées dans La Semaine religieuse de Poitiers ou dans La Revue des missions catholiques. De 1905 à 1934, l’ensemble de la correspondance d’Augouard a paru dans une série en plusieurs tomes, intitulée 28, 36 puis 44 années au Congo, lettres de Mgr Augouard. À la mort du missionnaire en 1921, Louis publie deux biographies. Antoine de Léocour a de la sorte analysé le premier volume de la série des correspondances, de l’arrivée en Afrique jusqu’à la nomination en tant qu’évêque de Prosper-Philippe Augouard. Il s’agit pour Antoine de Léocour est l’un des deux jeunes hommes enlevés au Niger par Aqmi le 7 janvier 2011. Ce jour-là, il accueille à Niamey Vincent Delory, son ami d’enfance et futur témoin de son mariage avec Rakia, une jeune Nigérienne. Ils dînent à une terrasse lorsqu’ils sont enlevés. Une opération militaire est immédiatement mise en place – qui a été largement controversée – mais sans succès. Les corps des otages sont découverts le lendemain. Antoine de Léocour est venu faire sa licence d’histoire à Poitiers après avoir étudié la sociologie et l’histoire dans sa région d’origine, à l’Université de Lille. Il a rédigé son master I d’histoire contemporaine sous la direction de Frédéric Chauvaud. Ses recherches sur le missionnaire poitevin Prosper-Philippe Augouard sont influencées par son parcours en anthropologie. L’année suivante, en 2008, il s’oriente vers un cursus de géographie et obtient un master professionnel Projets en coopération pour le développement. Ses professeurs se souviennent de lui comme d’un étudiant attentif et très curieux. Ses diplômes en poche, Antoine de Léocour rejoint le Niger – pays qu’il affectionne – comme assistant de projet d’une ONG. Les anciens de sa promo de M 2 ne l’oublient pas. Quelques jours plus tard, dans une lettre ouverte à Alain Juppé, alors ministre de la Défense, ils posent les questions qui dérangent. Le 16 janvier, alors qu’un hommage lui est rendu à Linselles (Nord), ses anciens enseignants et camarades de l’Université de Poitiers se sont retrouvés dans la salle 13 au deuxième étage du département géographie, lieu de travail privilégié par Antoine, afin de se recueillir. L’assemblée a alors émis le souhait que cette salle porte son nom. 4 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 92 ■ lui d’étudier ses premières impressions et représentations lorsqu’il rencontre le continent africain, et ses populations. La démarche d’Antoine de Léocour est donc inédite car en liant les approches biographique et thématique, il livre un aperçu plus général de l’histoire des populations du Gabon et du Congo avec notamment la question des rapports entre les Européens et les populations indigènes, indispensable pour restituer les représentations sur la ou les figure(s) du Noir. L’image des Noirs en Europe aux xixe et xxe siècle a longtemps été relayée par la presse, la littérature, le théâtre ou les manuels d’enseignement, si bien qu’elle est entrée progressivement dans l’imaginaire collectif. Cette vision des vainqueurs de la colonisation se constitue d’un ensemble de l’histoire à l’anthropologie. Dogondoutchi, «la haute colline», au Niger. Photo qui illustre le mémoire d’Antoine de Léocour. de présupposés, avec des préjugés, des clichés et des stéréotypes. Ainsi, c’est tout un ensemble de discours qui se crée et se diffuse avec l’objectif de présenter un groupe social et ethnique par des appréciations le plus souvent négatives destinées à stigmatiser dans sa globalité la population africaine. La conséquence de ce constat réside dans le fait que les Européens, par leurs récits de voyages et leurs correspondances, ont transmis des croyances et des opinions sur des comportements précis mais qui étaient basées en réalité sur leurs propres représentations. Tous ces discours sur la supériorité de l’homme blanc sont antérieurs à la colonisation et sont à leur paroxysme au xixe siècle lorsque l’idéologie du progrès et la création de nouvelles disciplines comme l’anthropologie attribuent un caractère pseudo-scientifique à toutes ces déclarations. Ainsi, par une approche pluridisciplinaire mêlant l’histoire à l’anthropologie, Antoine de Léocour a analysé la vie quotidienne d’un missionnaire en Afrique et le regard que portait celui-ci sur les mœurs et les coutumes locales. Il s’est également interrogé sur la spécificité de ce témoignage en comparaison aux autres représentations du xixe et du xx e siècles. Par son travail de recherche, Antoine de Léocour a su démontrer que le discours de PhilippeProsper Augouard était emprunt à la fois d’une idéologie missionnaire et d’une idéologie coloniale, tout en insistant sur le fait que les lettres relevaient davantage de tribunes que de correspondances familiales. L’objectif de ce missionnaire poitevin était donc d’informer sur la vie en Afrique avec ses populations et ses coutumes, tout en mettant en évidence le rôle des missionnaires. Antoine de Léocour a enfin souligné la différence des représentations des explorateurs, des administrateurs, des soldats et des commerçants partis à la conquête d’un territoire, de celles des missionnaires qui souhaitent entreprendre une conquête des âmes. Antoine de Léocour a soutenu son mémoire le 29 juin 2007 devant un jury, composé de Frédéric Chauvaud et Nathalie Kotlok, qui a salué cette recherche inédite et de qualité. Pauline Chaintrier Antoine Lamour Béchet de Léocour, Les Noirs dans le regard du Père Augouard, un missionnaire spiritain à la rencontre des peuples du Gabon et du Congo (1877-1890), mémoire de master 1 d’histoire contemporaine sous la direction de Frédéric Chauvaud, Université de Poitiers, 2007, 127 p. « a pire des attitudes est l’indifférence, dire “je n’y peux rien, je me débrouille”. En vous comportant ainsi, vous perdez l’une des composantes essentielles qui fait l’humain. Une des composantes indispensables : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence.» Antoine n’avait pas attendu cet appel à l’insurrection pacifique lancée par Stéphane Hessel pour s’engager. Il a découvert L le Niger lors de son stage en master 2 Migrations internationales, Conception de projets en coopération pour le développement où il a travaillé à Dogondoutchi à promouvoir la culture de l’Arewa. Dans son mémoire intitulé Culture et développement, réflexion sur la dimension culturelle du développement et sur la mise en place de projets culturels dans les pays en développement. État des lieux, enjeux et perspectives d’un développement culturel dans la région de l’Arewa au Niger, An- toine nous fait partager ses convictions. Ne pas se contenter d’une seule lecture du monde possible, raisonner en termes de ressources disponibles et mobilisables, mettre en valeurs les ressources disponibles sur place, accompagner et appuyer les populations dans leurs entreprises et s’effacer. Ainsi concevait-il son engagement professionnel. Il a fait de sa passion pour les autres, son métier. Il a choisi l’Afrique pour construire sa vie. Nathalie Kotlok, coresponsable du M 2 5 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 92 ■