patrimoine Louis XIV à Poitiers À la mort de Mazarin, il y a 350 ans, débute le règne personnel de Louis XIV. Retour sur la présence du roi à Poitiers. Par Grégory Vouhé L ouis XIV vint plusieurs fois à Poitiers. Ainsi posa-t-il la première pierre de la chapelle des Carmélites le 5 juillet 1660, en revenant de la frontière d’Espagne avec sa mère Anne d’Autriche et Marie-Thérèse, épousée le 9 juin à Saint-Jean-de-Luz. Dix ans plus tôt, le roi était déjà passé par Poitiers, à l’aller comme au retour de la campagne de Guyenne, en juillet et en octobre 1650. Les clefs d’argent de la ville lui furent une nouvelle fois présentées en octobre de l’année suivante. Louis XIV en costume de sacre au pavillon du collège des Jésuites, gravé par Aveline,  et buste du souverain sur le portail de la juridiction consulaire, coll. médiathèque de Poitiers. Photos Olivier Neuillé. En dehors de ces entrées royales, on s’occupa de pérenniser la présence du souverain dans la capitale du Poitou en y érigeant plusieurs figures de pierre. Si toutes furent détruites selon une motion votée en août 1792, des estampes peu connues en perpétuent le souvenir. Il y eut d’abord une Statuë du Roy sur la Porte du Collège des Iésuites de Poitiers. Son érection est bien antérieure à la gravure faite seulement en 1703. Le marché passé le 14 août 1654 pour la construction du «pavillon qui doit servir d’entrée» prévoyait en effet la niche au-dessus du portail pour mettre la figure du roi. L’estampe d’Aveline montre ce pavillon d’ordre corinthien, avec un Louis XIV couronné et revêtu du costume du sacre, le sceptre à la main : il venait d’être sacré à Reims le 7 juin, laissant cependant le gouvernement à Mazarin. Plus haut, un grand cartouche accueille deux écus couronnés aux armes de France et de Navarre, accompagnés des colliers de l’ordre de Saint-Michel et du Saint-Esprit. Du couronnement de la porte au faîte du lanternon se voient aussi des fleurs de lis et le chiffre de Louis. Une Relation publiée chez J. Fleuriau à Poitiers revient sur les circonstances de l’érection de la statue du Roy 42 Statues pédestres dans la ville de Poitiers le jour de la saint Louis 1687. Il y est rappelé que le Maréchal de La Feuillade venait d’élever une figure du roi place des Victoires : c’est à son imitation que les villes et les provinces ont voulu ériger de semblables monuments. «La ville de Poitiers a été de ce nombre, et pour faire mieux éclater son zèle, elle a usé d’une diligence extrême, afin que si elle ne peut pas l’emporter sur les autres villes pour le reste, elle ait au moins cet avantage de les devancer dans l’exécution. Voici comment la chose s’est passée. Les marchands [projetaient d’élever] une statue du Roy sur la porte du lieu où ils s’assemblent pour rendre la justice. Mais Monsieur Foucault, intendant de la province, leur ayant inspiré d’en faire un monument public et de l’ériger dans une place […] ils ont suivi le conseil qu’il leur a donné.» Dans ses Mémoires, l’intendant précise que la figure ayant été jugée trop grande pour surmonter le portail, il proposa de l’ériger sur une place publique, où il la fit élever. Ce sont ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■ pourtant les marchands qui sollicitèrent la permission de l’installer sur la place du Marché Vieil (aujourd’hui place du Maréchal-Leclerc), la plus grande et la plus passante de la ville – celle où l’on avait fait un feu de joie pour l’entrée du roi de juillet 1650. Une lettre du chancelier Pont-Chartrin du 5 août 1685  permet de comprendre pourquoi Foucault encouragea tant l’entreprise : «On nous a cité quantité d’intendants qui, suivant une instruction générale pour tous les intendants du royaume, avaient déjà fait élever de pareilles statues dans quelques provinces.» En fait seules les figures pédestres du Havre (1684) et de Caen (1685) précédèrent l’érection de celle de Poitiers, les projets de monuments équestres étant naturellement plus longs à aboutir à Rennes (1685-1726), Dijon (16861725), Montpellier (1686-1718) et Lyon (1688-1713). Beaucoup plus détaillé que les dessins bien connus de la collection Gaignières, un remarquable burin gravé par Pommarède était vendu «A Poitiers, chez J. B. Braud, libraire rue des R. P. Cordeliers». On y voit la figure du roi de 7 pieds commandée au sculpteur poitevin Jean II Girouard le 24 mai 1686, dans la pose de celle inaugurée en mars place des Victoires à Paris, mais vêtue à la romaine comme la statue précédemment donnée au roi par La Feuillade – qui était originellement destinée à son château d’Oiron. Ces prestigieux modèles durent inspirer Girouard. Celui-ci représenta le roi avec la fine moustache qu’il rasa en 1686-1687 et la perruque qui contrastait fort avec le costume à l’antique. Portraits en buste Figure de Louis XIV sur la place Royale, estampe de Pommarède, BnF. L’inauguration de la statue poitevine sur la place désormais «Royale» fut naturellement fêtée chez l’intendant. Le salon préparé pour le bal avait pour principal ornement un buste du roi de trois pieds de haut. Est-ce le modèle de celui qu’on posa un an plus tard, le jour de la saint Louis 1688, à la place de la statue initialement prévue sur le portail par les marchands ? Intitulée Monument sur la Porte Consulaire de Poitiers, une rare gravure montre ce buste encadré des figures, hautes de six pieds, de la Justice et de la Prudence, taillées par Girouard selon les dessins qu’il en avait donné. Ces allégories convenaient autant à la juridiction consulaire qu’à la gloire de Louis XIV, qui gouvernait personnellement le royaume depuis la mort de Mazarin, survenue le 9 mars 1661. n La diffusion du modèle Versaillais en Poitou a fait l’objet de deux contributions de Grégory Vouhé publiées chez Actes Sud («Robert de Cotte et les écuries de Thouars», dans Architectures équestres. Hauts lieux dédiés au cheval en Europe) et aux éditions de la Maison des sciences de l’homme («L’orangerie du château de Thouars», dans Jules Hardouin-Mansart, 1646-1708). Outre la figure de marbre de Louis XIII, Grégory Vouhé étudie la sculpture moderne au château de Richelieu dans le catalogue de l’exposition des musées d’Orléans et de Tours, Richelieu à Richelieu, 12 mars-13 juin 2011. Dans Un Louvre pour Poitiers, il a publié la table de marbre indiquant le nouveau nom de la «place Royale» (musées de Poitiers, 2010). ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■ 43