au-delà du développement selon Doudou Diène, «le racisme est engraissé par les théoriciens du choc des civilisations». Par Anh-Gaëlle Truong Photos Noémie Pinganaud Le racisme en terrain fertile D oudou Diène a été, de 2002 à 2008, rapporteur spécial des questions liées au racisme à la Commission des droits de l’Homme à l’ONU. Son intervention appelle à la prise de conscience : le racisme reprend des forces grâce, notamment, à certains intellectuels tenants de la théorie du choc des civilisations. Et pour changer de voie, il faut promouvoir le «vivre ensemble». Extraits de son intervention, le 27 septembre 2010, lors de la séance d’ouverture de l’université d’été «Au-delà du développement IV». La vitalité du racisme aujourd’hui Doudou Diène 1. Le généticien James Watson, codécouvreur de l’ADN et Nobel de médecine en 1962, dans une interview parue le 14 octobre 2007 dans le Sunday Times. 2. Hugues Lagrange, Le Déni des cultures, 2010. 40 «En ce moment à Washington, au FMI, des hommes gris aux pensées grises élaborent les voies économiques et matérielles de notre monde. Pour changer de voie, il va falloir élargir le champ et sortir de l’économique et du financier. En France, on voit une ethnie expulsée, des crispations identitaires, des hommes politiques promouvant des voies racistes. On voit la destruction du «vivre ensemble» et ce par les mêmes acteurs que ceux de la voie économique. Dans le monde, on voit des partis politiques promouvant des plates-formes racistes gagner des élections, des gouvernements et des intellectuels légitimant ces partis. Un prix Nobel1 a dit que le quotient intellectuel des Africains était inférieur. Un chercheur français du CNRS2 vient de publier une étude disant que les traditions culturelles africaines les rendaient moins aptes à s’intégrer. Rappelons que cette étude a été précédée par les propos du journaliste éric Zemmour défendant l’idée qu’il y a plus de criminels noirs et arabes. Ces propos étant ensuite légitimés par des scientifiques. Ce retour du paradigme racial est très grave car il est mis en œuvre dans les politiques sociales et économiques. Et, derrière ces développements politiques, il y a un travail intellectuel instrumentalisé. Quelle réponse donnons-nous à ces développements intellectuels auxquels s’ajoute le surgissement de la question religieuse ? Ce surgissement a deux dimensions : l’instrumentalisation du religieux accompagnée de l’utilisation de la violence et, en même temps, le développement du dogmatisme séculier qui rend suspecte toute utilisation des valeurs d’une religion. Une théorie dangereuse De plus, un amalgame se fait entre les facteurs de race, de culture et de religion, fonds de commerce des tenants d’un conflit inéluctable comme Samuel Huntington et bien d’autres. Cette théorie est captée par les politiques car, en clivant, elle fait gagner des voix. Promue par les médias, elle se banalise. Le voisin d’aujourd’hui devient l’ennemi de demain. Je ne noircis pas délibérément le tableau. Il y a une vitalité du génocide : tous ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■ les dix à vingt ans, un groupe est éliminé (Rwanda, Srebrenica). Cette violence est légitimée non seulement par les anciennes théories (hiérarchie des races) mais par de nouvelles visions du monde comme celle du conflit des civilisations. Il faut faire très attention à la manière dont cette idée se répand. Il faut voir comment l’immigré est appréhendé, quelle place on lui donne, à quel prix on lui accorde l’intégration. En France, on lui fait faire un strip-tease. Il doit laisser à la frontière sa culture, sa religion et même son ethnie et c’est nu qu’il doit se revêtir du manteau de la République. Et ainsi il sera heureux pour l’éternité. On ne peut pas parler de changer de voie sans tenir compte de ces dynamiques profondes qui sont loin d’être abstraites. […] Penser plusieurs voies visible de la diversité culturelle, religieuse, sociale. Poussées par le vent mauvais de l’idéologie ou des circonstances politiques, elles peuvent se quereller. On ne trouve pas de solution en coupant ces branches mais en allant vers les racines qui s’embrassent. Les racines représentent l’intangible, les valeurs universelles. C’est sur le tronc, la société, qu’on peut travailler en s’inspirant toujours des racines pour que les branches ne se querellent plus. L’objectif n’est pas de combattre le racisme, qui n’est qu’une étape, mais de promouvoir le vivre ensemble. n Des citoyens pas des habitants Je veux vous alerter : il faut reconquérir le fond intellectuel et celui de l’analyse politique. Changer de voie est important mais il faut savoir que d’autres s’en chargent avec plus de moyens. Et, il faut penser plusieurs voies. Je finirai par un proverbe africain  : «Dans la forêt, quand les branches se querellent, les racines s’embrassent.» Les branches sont l’expression Lors du lancement de l’université d’été «Au-delà du développement IV : changer de voie», Edgar Morin était aux côtés de Ségolène Royal, président de la Région Poitou-Charentes, et d’Alain Claeys, députémaire de Poitiers. Il a dit son attachement à l’idée de participation : «C’est celle qui permet de redonner une vitalité civique à ceux qui, s’ils ne l’ont pas, ne sont plus des citoyens, ce sont des habitants. Si on participe on redevient citoyen. Et par là même on entre dans un circuit absolument nécessaire, celui de la résurrection des solidarités.» à consulter sur uptv.univ-poitiers.fr Paul Cilliers Agir dans l’incertitude C omment changer de voie, comment agir, alors que nous ne pouvons même pas comprendre un système aussi complexe que notre monde ? Paul Cilliers enseigne la déconstruction, l’éthique et la logique en philosophie à l’Université de Stellenbosch en Afrique du Sud. Il propose, pour agir, d’adopter une attitude provisoire, transgressive, ironique et créative. Extrait de son intervention lors du cercle réflexif sur le défi éthique. «Nous ne pouvons pas totalement com- prendre les systèmes complexes. En effet, pour en parler, il nous faut réduire cette complexité et donc éluder des composants. Mais comme la structure complexe n’est pas linéaire, ces composants éliminés peuvent avoir un rôle important. Les petites causes peuvent avoir de grands effets. Nous sommes donc entourés de possibilités inconnues qui pourraient modifier ce système simplifié. Notre connaissance du complexe est donc limitée, sans pouvoir rien y faire. Et nous n’avons pas de position éthique pour nous guider. Une stratégie pour l’action J’ai, dans ce contexte, une stratégie radicale pour l’action, obligeant à agir, qui pourrait s’appliquer au monde et à l’humanité. Elle contient quatre éléments. Une attitude critique doit en principe être provisoire, pouvoir être revue. Cela permet de la défendre et de l’expliquer. Il faut être prêt à changer d’attitude si le contexte change. Voyez comme les hommes politiques et les scientifiques ont du mal à reconnaître leurs erreurs. L’attitude doit être transgressive, remettre en question et non renforcer l’existant. Si nous voulons changer de voie, les conditions de cette transformation ne doivent pas être dictées par les structures de pouvoir (qui ont intérêt à résister à cette transformation). Il ne faut pas avoir peur de transgresser. Il faudrait constamment être transgressif pour toujours transformer. Je trouve le présent un peu ennuyeux, il y a eu par le passé des attitudes plus transgressives. Pourtant, il y a de la transgression disponible. Rien que dans Liberté, Egalité, Fraternité… On peut transgresser en désirant se libérer des institutions financières, en agissant pour être économiquement égaux. Et la fraternité ? Tous nos liens sont des contrats. Il faut du mordant. Troisième élément : l’ironie. Il ne faut rien prendre trop au sérieux, surtout soi-même. Et, enfin, il faut donner un rôle central à la créativité. Nous devons imaginer différents futurs sans être emprisonnés dans le présent. L’esthétique doit être entrelacée avec l’éthique, la politique et le scientifique. Sinon, nous serons plus pauvres. Penser la complexité, c’est regarder toutes les connaissances en interaction sans en laisser une émerger plus que les autres. Comme on ne peut pas tout calculer, il faut suppléer le calcul par l’imagination.» ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■ 41