au-delà du développement Le regard du proche Anthropologue dans la société mondialisée, Nicole Lapierre travaille sur la mémoire victimaire. Entretien Anh-Gaëlle Truong Photos Noémie Pinganaud Nicole Lapierre S ocio-anthropologue, Nicole Lapierre est directeur de recherche au CNRS. Elle a travaillé sur la mémoire à travers les générations et plus particulièrement sur la mémoire de la Shoah. Aujourd’hui, elle poursuit ce travail sur la mémoire victimaire et sur les convergences et conflits des mémoires juives et noires. Avec elle, nous avons voulu comprendre pourquoi les apports de l’anthropologie semblaient, à tort, si peu irriguer la vie citoyenne et politique. L’Actualité Poitou-Charentes. – Que peut apporter l’anthropologie dans la recherche d’une nouvelle politique de civilisation ? Nicole Lapierre. – Cela dépend de ce qu’on entend par 1. Marc Abélès, Un ethnologue à l’Assemblée, Odile Jacob, 2000. anthropologie. Considérée sous un angle strictement disciplinaire, son apport à une politique de civilisation peut sembler limité. Si on l’entend par «connaissance de l’Homme», avec une approche comparatiste vraiment élargie, alors l’anthropologie peut offrir d’utiles détours pour reconsidérer notre société. Ces détours par d’autres cultures et d’autres pensées sont source d’enrichissement réciproque et renouvellent nos perspectives. Une telle forme de comparatisme remet en cause des oppositions telles que Nature & Culture et rentre tout à fait dans le cadre du redéploiement de pensée proposé par Edgar Morin. Le grand apport de l’anthropologie est celui des échanges transculturels. Marcel Détienne, par exemple, dans Qui veut prendre la parole  ? a réuni des chercheurs travaillant sur des cultures très éloignées les unes des autres, pour penser les différentes formes de délibération. On s’aperçoit que la démocratie ou que les formes de délibération des affaires communes peuvent être très diverses et ne sont pas toutes issues du miracle athénien. Dans Tracés de fondation de même, il a montré la diversité des relations au territoire. Ces travaux ne sont pas du tout abstraits et étrangers aux questions que nous nous posons. S’interroger sur la relation au territoire permet ainsi d’analyser la stigmatisation des Roms. Il semble que les connaissances apportées par l’anthropologie n’atteignent pas les politiques, encore moins le commun des citoyens. C’est vrai que l’anthropologie n’est pas très diffusée alors qu’elle a, comme l’histoire, une tradition narrative lisible et passionnante. La connaissance des sociétés exotiques concerne des réalités qui semblent peut-être un peu trop lointaines pour faire naître l’intérêt du plus grand nombre. Mais j’ai l’impression que le «regard du proche» selon l’expression de Lévi-Strauss, ce regard décentré sur nos propres sociétés, lui, rencontre plus d’échos. Je pense notamment au travail de Marc Abélès1 sur l’Assemblée nationale. Les migrations, les institutions, les hybrida38 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■ tions, c’est ça l’avenir de l’anthropologie d’aujourd’hui. Ce n’est pas l’étude d’un isolat qui d’ailleurs n’existe plus. Les chercheurs font partie de leur société, ils ne sont pas dans une tour d’ivoire et les sociétés ellesmêmes sont mondialisées. Il y a donc des liens réels entre les savoirs et la politique. Toutefois, la mise en œuvre par les élus ne va pas de soi. Quant au fait de relier les connaissances entre elles et dans leur rapport au réel, c’est quelque chose qui, selon Edgar Morin, doit s’apprendre dès l’école. Et vous, quelles connaissances avez-vous apportées pendant cette université d’été consacrée au changement de voie ? Noirs. Je mets au jour des situations et des parcours où, bien au contraire, ils ont lutté en commun, où ils se sont retrouvés en convergence de perspectives. Le partage d’expériences modifie aussi la conscience de soi. Est-ce que la concurrence des victimes est un concept proche et aussi bancal que le choc des civilisations ? Tout à fait. Et le problème est que ces concepts fonctionnent comme des prophéties auto-réalisatrices. Ils tendent à faire exister ce qu’ils nomment. n L’Université européenne d’été, devenue ensuite l’Université internationale d’été (UIE), est née il y a dix ans sous l’impulsion d’Edgar Morin et Alfredo Pena-Vega. Son programme est ambitieux : réfléchir aux défis du destin de l’humanité en faisant appel à toutes les disciplines. L’édition 2010 a eu lieu à Poitiers du 27 au 30 septembre, organisée par l’Institut international de recherche, politique de civilisation, sur le thème : «Au-delà du développement IV : changer de voie». Deux séances plénières et cinq cercles réflexifs (défis politique, éthique, écologique, de la Terre nourricière et de la connaissance) ont constitué le cadre des échanges des 238 participants venus d’Afrique, d’Asie, d’Europe et d’Amérique, du Nord comme du Sud. Responsables politiques, chercheurs (biologie, anthropologie, philosophie, paléontologie, sociologie, économie…), entrepreneurs, représentants de la société civile «ont accepté cette collaboration en tant que processus d’apprentissage collectif». J’ai parlé de ce à quoi pouvaient mener les approches transculturelles et transdisciplinaires. Je mène des recherches sur les croisements entre les mémoires juives et les mémoires noires. Cela se place dans le prolongement de mes travaux précédents mais c’est aussi une réaction à l’expression «concurrence des victimes» qui accrédite l’idée qu’il y aurait deux groupes homogènes et opposés, alors que c’est faux. C’est vrai qu’il y a des tensions (représentées par exemple par les déclarations antisémites de Dieudonné) mais il n’y a pas pour autant une concurrence générale entre Juifs et José Gualinga L’esprit Jaguar nous observe J osé Gualinga est membre du peuple Kichwa de Sarayaku en Amazonie équatorienne. Depuis trente ans et plus particulièrement depuis 2005, la population de Sarayaku se bat pour préserver son territoire des incursions pressantes et illégales des compagnies pétrolières. S’il est venu en Europe pour demander du soutien dans leur combat, José Gualinga est aussi venu proposer son aide. «Avec l’anaconda et l’esprit jaguar, nous observons le monde» a-t-il commencé par dire en ajoutant que «[ce monde] est en train de cheminer vers la pauvreté car il n’a pas recherché l’harmonie avec les êtres de la nature. à partir du Sumak Kawsay, on peut résoudre les problèmes.» Le Sumak Kawsay est une conception partagée par les peuples indigènes d’équateur, du Pérou et de Bolivie selon laquelle le monde est fait de liens tissés entre toutes les composantes de la nature. Animaux, végétaux mais aussi minéraux sont les êtres de la nature constituant la forêt vivante. «Les arbres, les lagunes, les palmeraies, les montagnes, les hommes sont tous des êtres vivants reliés entre eux. Ces liens nourrissent les hommes et s’ils sont coupés, ils mourront. à partir du Sumak Kawsay, on peut imaginer un plan de vie. Bien vivre, c’est vivre tous ensemble et avoir une terre saine.» Notons que pour la première fois dans le monde, les droits de la nature ont été reconnus en 2008 dans des constitutions, celles de Bolivie et de l’équateur. Malheureusement, les états sont déchirés entre ces ambitions d’harmonie et celles de développement économique à court terme que font miroiter les rentes assurées par l’exploitation pétrolière. L’Actualité. – Comment nous, sociétés occidentales, pouvons-nous nous José Gualinga. – Le Sumak Kawsay est quelque chose qui peut s’appliquer aux sociétés occidentales. Il s’agit de faire la différence entre le développement et une ambition de vivre en harmonie. C’est un développement dont le socle est le respect de la nature. Mon message n’est pas de faire en sorte que les sociétés occidentales copient notre vision mais qu’elles entament une métamorphose vers une harmonie avec la Terre et cassent leur vision de développement. Si on ne regarde pas l’harmonie comme une plate-forme globale pour structurer tous les aspects de la société alors discuter ne sert à rien. Pensez-vous que nous arriverons à changer de voie ? Il y a ici aussi des gens qui aspirent à vivre mieux et à vivre en harmonie avec la planète. appuyer sur le Sumak Kawsay ? Oui, mais ceux qui vous dirigent n’écoutent pas ces envies d’harmonie et transforment tout en appropriation. Rendons visibles ces envies. Vous devez comprendre le Sumak Kawsay sinon vous discuterez encore longtemps et nous aurons disparu. 39 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■