retour Poitiers ou le parcours dialectique de Saskia Sassen Docteur honoris causa de l’Université de Poitiers, Saskia Sassen raconte son année poitevine, en 1974, à l’écoute du philosophe Jacques D’Hondt. Entretien Alexandre Duval Dessins Aurore Silva concrétisées de manière bien spécifique notamment dans le rapport entre les étudiants et l’autorité. Ainsi, au moment de suivre mon premier cours à l’Université à Poitiers, je m’attendais à quelques surprises. Pourquoi avoir fait le choix d’étudier à Poitiers à P Ouvrages parus en français : La globalisation, une sociologie, Gallimard, «NRF Essais», 2009, 348 p. Critique de l’État (Territoire, Autorité et Droits, de l’époque médiévale à nos jours), Demopolis, 2009, 478 p. 30 rofesseur de sociologie à l’Université de Columbia (États-Unis) et de sciences économiques à la London School of Economics (Londres), auteur de nombreux ouvrages de référence sur les «villes globales», Saskia Sassen a aussi fait un temps le choix d’une ville plus modeste. En 1974, cette étudiante cosmopolite née de parents hollandais exilés en Amérique latine puis en Italie rejoint les bancs des amphis de l’Hôtel Fumé à Poitiers. Un choix tout dialectique. La jeune femme souhaite alors bénéficier de l’enseignement de Jacques D’Hondt, professeur de philosophie, l’un des fondateurs du Centre de recherche et de documentation sur Hegel et Marx. Le 14 octobre 2010, l’Université de Poitiers a remis le titre de docteur honoris causa à cette grande spécialiste de l’économie politique de la globalisation. L’Actualité. – Comment décririez-vous l’atmosphère dans le milieu intellectuel aux alentours de l’année 1974 ? Saskia Sassen. – Les années qui suivirent 1968 furent Je voulais bénéficier de l’enseignement du professeur Jacques D’Hondt, probablement la dernière personne encore en vie à avoir étudié auprès de Jean Hyppolite ce grand hégélien qui fut le traducteur-interprète du philosophe allemand, et un exégète de l’œuvre de Marx. à l’époque, les interprétations en vogue étaient celles des tenants de la rupture épistémologique, Althusser et Balibar. J’étais prête à faire mienne cette interprétation. Il aurait d’ailleurs été bien plus confortable intellectuellement d’aller étudier à Paris où elle était enseignée. Mais à l’époque, il me semblait que si je voulais avoir une compréhension plus profonde de l’interprétation hégélienne, je devais étudier celle proposée par Jacques D’Hondt car il y avait un risque qu’elle disparaisse du débat intellectuel général, tandis que celle d’Althusser me semblait appelée à durer. Outre le fait que mon mari, Daniel Koob, y enseignait alors, Poitiers était bel et bien l’endroit où je souhaitais étudier. Quelles ont été vos premières impressions en ce stade de votre parcours ? très tourmentées sur les campus d’Europe de l’Ouest et des États-Unis. En raison de la lenteur du changement institutionnel, toute modification significative peut constituer un tournant majeur pour l’université. Dans chaque pays, ces réformes post-1968 se sont C’est un moment que je n’oublierai jamais. Nous sommes arrivés en voiture et nous sommes restés à contempler la ville, sa partie ancienne et le centreville, depuis un point dominant. C’était d’une beauté éblouissante. A cette distance, nous ne pouvions pas arrivant à Poitiers ? ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■ voir les imperfections. Et mon mari avait une grande passion pour l’histoire et l’art. Poitiers, ses bâtiments, ainsi que les micro-histoires liées à chaque édifice devinrent une source d’investigations ininterrompues. J’étais alors et je ne suis toujours pas tellement cultivée. Mais j’aimais la compagnie de ce «type d’esprit cultivé». Mon mari actuel, Richard Sennett, est également immensément érudit et intéressé par les détails de l’histoire de l’Occident et de ses productions (art, architecture, traditions culinaires). Un autre rendions à l’université. Nous avons emménagé dans un minuscule appartement à proximité de l’église Saint-Hilaire. Je suis tombée enceinte à Poitiers et mon fils se prénomme Hilary. C’est l’une des explications de son prénom. L’autre est liée à son grand-père paternel Hilary, un prénom très peu courant pour un garçon aux États-Unis. Quelle étaient, à votre sens, les différences les plus frappantes entre les enseignements des facultés françaises et nord-américaines à cette époque ? de nos plaisirs durant notre séjour à Poitiers était d’explorer la vallée de la Loire et ses nombreux petits restaurants cachés… Il faut avoir à l’esprit que c’était il y a de cela trente-cinq ans ! Il y avait beaucoup moins de constructions qu’aujourd’hui. Je suis sûre que beaucoup de ces petits restaurants ont disparu maintenant. En premier lieu, nous avons déposé nos bagages à l’hôtel avant de nous rendre à la place principale du centre-ville pour y prendre un verre de champagne. Nous étions comme des enfants dans un magasin de jouets. C’était tellement plaisant d’être assis là dans cette place centrale avec le soleil bas dans le ciel. Réalisez un peu, j’avais 25 ans et mon mari 29 ans. Le fait d’avoir été à l’université toutes ces années signifiait pour nous que la vie était une aventure, dont le centre n’était pas la famille ou le foyer, mais l’exploration du terrain, et du monde. La ville et la faculté étaient-elles à l’image de ce que vous Comment avez-vous été accueillie à Poitiers ? Venant d’Amérique latine et d’Italie, deux types d’universités où les étudiants étaient dans une agitation plus ou moins permanente, j’ai ressenti la pression du conformisme aux États-Unis qui pousse chacun à devenir un membre à part entière de l’équipe. Mon problème était que je venais d’une tradition théorique et intellectuelle si différente que j’avais du mal à m’adapter. J’étais donc considérée un petit peu comme une rebelle. J’ai proposé au doyen de la Faculté des arts et des sciences de développer un nouveau champ doctoral qui réunirait la sociologie et l’économie. Il s’agissait de l’économie politique, domaine qui n’existait pas aux États-Unis. J’ai réussi à le convaincre mais aucun autre étudiant n’est venu suivre avec moi ce nouveau programme. Seule, j’ai passé mes examens de doctorat dans deux départements devant un jury composé de deux sociologues et de deux économistes… C’était une vraie bataille. Ainsi l’université aux États-Unis m’a permis d’inventer quelque chose mais j’ai payé un prix très cher pour ça : du travail supplémentaire, peu de reconnaissance, et la désapprobation des professeurs. Dans ce pays, les classes des études supérieures sont petites, ce qui signifie que le professeur a beaucoup de pouvoir sur vous, surtout en termes de persuasion et d’autorité. La plupart des professeurs n’ont pas l’intention d’exercer ce pouvoir. Mais comme ils le possèdent malgré tout, cela a pour conséquence que les étudiants deviennent prudents. Au contraire, l’université française semble bien plus ouverte sur ce qui peut se passer en dehors de l’université, et le nombre bien plus important d’étudiants crée une distance entre l’étudiant et le professeur. Cela donne beaucoup plus de libertés pour expérimenter. Quelle était l’ambiance sur les bancs de l’Université à C’était bien plus beau que ce que nous avions imaginé. Nous ne nous attendions pas à un centre historique aussi somptueux et à un tel environnement autour de l’Hôtel Fumé, où nous nous vous imaginiez ? à Poitiers, la classe réunissait à peu près 150 étudiants. Devant cette assistance, le professeur Jacques D’Hondt donnait son cours en faisant les cent pas. Je voulais entendre chaque mot mais j’étais assise au fond de la classe. J’ai découvert avec une certaine horreur que les étudiants discutaient tout le temps – ce n’était pas de simples chuchotements, c’était même plutôt bruyant. J’ai fini par comprendre que c’était un acte politique, ou, à ce qui m’a semblé, une révolte contre l’autorité. Lors de ce premier cours, je me suis peu à peu rapprochée jusqu’à atteindre le premier rang (et je ne suis pourtant pas du genre à me mettre au premier rang…) où je suis restée jusqu’à la fin du trimestre. C’était assez différent de mon doctorat aux ÉtatsUnis. Au niveau des études supérieures, les classes réunissaient au maximum 25 personnes, et plus généralement 15. Il existe ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■ 31 Poitiers ? retour Sur le plan universitaire et intellectuel, comment s’est J’ai surtout eu la chance de pouvoir m’immerger dans une littérature qui demandait de longues plages de temps à lire. Par-dessus tout, j’avais à cœur d’améliorer un peu ma compréhension dans le domaine de la logique, et notamment des nouvelles logiques provenant des mathématiques avancées et de la dialectique. Je ne devais pas seulement lire mais faire un travail de représentation mentale à l’aide d’un papier et d’un crayon. Ce fut donc une expérience extrêmement intense. Et il m’a semblé que je n’aurais jamais assez de temps à y consacrer. Beaucoup de mes lectures et de mes réflexions ont nourri mon mémoire, lequel a fini par dépasser les 100 pages d’une écriture assez serrée. Je n’oublierai jamais le jour où j’ai soutenu ma thèse devant le professeur D’Hondt et deux autres professeurs réunis en chaire. Une des observations fut : «Oui, c’est écrit en français, mais cela se lit comme une nouvelle anglaise, avec une écriture tellement serrée, tellement portée par la progression du propos, sans jamais s’appesantir dans des digressions.» En effet, j’avais à peine eu le temps de produire la trame serrée qui portait l’ensemble du sujet. J’avais donc écarté tous les détours intellectuels mais précisément pour cette raison le mémoire avait le mérite de couvrir les points fondamentaux de manière systématique tout en progressant sans cesse. A ma grande surprise, j’ai obtenu la mention honorable. Ce fut une véritable expérience. Et à ce moment-là, j’étais à un stade avancé de ma grossesse. presque une connexion personnelle entre les étudiants et les professeurs. Quelques colloques ont eu lieu, au cours desquels je ne me suis vraiment pas sentie à ma place. L’érudition des participants était impressionnante – c’étaient pour la plupart des experts d’Hegel et de Marx, ce que je ne suis pas vraiment. Les années qui ont précédé mon arrivée ont dû être la grande époque du centre, lorsqu’il rassemblait des marxistes très divers (incluant des hégéliens) tels Lucio Colletti, Roger Garaudy et une longue liste de contributeurs. Les temps ont changé. Le lieu m’est apparu comme un refuge pour un certain type d’érudition, de connaissance, d’histoire intellectuelle, et d’héritage. J’ai surtout trouvé que le centre était un magnifique lieu où travailler. Je ne fréquentais pas beaucoup les autres étudiants. J’étais déjà rompue à la discipline liée à l’obtention du doctorat, et j’ai vraiment pris au sérieux le fait d’accomplir le maximum durant cette seule année que je devais passer à Poitiers, j’étais donc obsédée par le fait de lire et d’écrire. J’ai découvert beaucoup d’auteurs et de débats dans les livres réunis à la bibliothèque du centre. Cela a influencé l’ensemble de l’apprentissage de cette année. Je me rappelle par exemple être tombée sur un livre de Narski, un logicien originaire d’Allemagne de l’Est. Son travail fut pour moi une découverte tant pour son examen discipliné et systématique des logiques, incluant bien entendu et de manière prépondérante de la logique dialectique, que par l’étendue du champ qu’il couvrait – c’était 400 pages portant principalement sur la logique dialectique. 32 déroulée votre année ? En quoi, cette année et l’enseignement que vous avez reçu à Poitiers ont pu être importants pour votre cheminement intellectuel ? Qu’a représenté ce lieu durant votre formation ? Aux États-Unis, j’ai achevé mes études doctorales, mes examens et ma thèse en cinq ans. C’est probablement trop rapide. Étudier à Poitiers était pour moi une manière de poursuivre mon apprentissage. Je n’ai jamais vraiment travaillé de nouveau la thèse réalisée à Poitiers, mais elle a eu une grande influence sur moi, sur ma manière de rechercher, et de construire un objet d’étude. J’utilise un langage très différent de celui à l’œuvre dans cette thèse, mais la logique dialectique est toujours présente. Par la suite, mon principal effort de recherche a porté sur un projet basé sur ma thèse de doctorat, prolongeant la recherche et les écrits portant sur la mobilité du travail et du capital. à Poitiers, j’ai également eu la chance d’étudier et de passer un de mes examens avec le professeur Guy Planty-Bonjour, un spécialiste d’Heidegger. L’un des mes sujets d’examen portait sur le philosophe allemand. Cela a aussi constitué une partie importante de mon futur développement intellectuel, bien que je n’ai jamais retravaillé ce sujet par la suite. Jusqu’à aujourd’hui, je n’étais jamais revenu à Poitiers et je n’ai jamais revu le professeur D’Hondt. Poitiers a été un moment vraiment à part de ma vie. C’est pourquoi revenir dans cette ville (à l’occasion de cette cérémonie de remise du titre de docteur honoris causa) était pour moi une occasion aussi superbe que surprenante. n Après votre départ, avez-vous revu Jacques D’Hondt ? ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■