patrimoine Une histoire de renards à Poitiers Souper empoisonné et procès en plagiat... à propos d’un manuscrit de Jean Bouchet conservé à la médiathèque François-Mitterrand de Poitiers. Par Alberto Manguel Photos Marc Deneyer Traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf I l est des livres qui doivent moins leur réputation à leur contenu Bouchet était âgé de vingt-sept ans lorsqu’il composa Les Regnars. qu’aux circonstances entourant leur publication. Dans les preC’était, de son propre aveu, un pieux jeune homme moralisateur miers mois de 1504, un jeune procureur de la sénéchaussée et critique qui avait, dans l’adolescence, choisi d’entrer dans les de Poitiers, Jean Bouchet, décida d’assigner en justice le libraire ordres et qui ne s’était résolu que plus tard à adopter à la suite de Antoine Vérard pour avoir publié sous un faux nom son ouvrage son père la carrière juridique. Pierre Bouchet avait été un notable édifiant, Les Regnars trauersant les de Poitiers dont la mort scandaleuse, périlleuses voix des folles fiances du alors que Jean n’avait que quatre monde. Bouchet eut gain de cause ans, avait fortement impressionné mais, la même année, un autre librail’enfant. Pierre était allé souper chez re, Michel Le Noir, copia l’édition de un collègue procureur dont l’épouse, Vérard et Bouchet fut obligé d’intenter désireuse de se débarrasser de lui un second procès. Aujourd’hui encore, afin de s’enfuir avec son amant, avait la Toile traîtresse attribue à Brant la empoisonné un plat de petits pois, paternité de cette œuvre. tuant ainsi non seulement le mari Vérard était un miniaturiste et carinon désiré mais aussi le père de Jean. caturiste devenu libraire, qui se spéUn tel dommage collatéral provoqué cialisa de 1490 à 1530 dans l’édition par une passion amoureuse débridée de livres d’heures imprimés à échelle semble avoir fait naître chez l’enfant quasi industrielle et dont la présentala conviction (qu’il conservera sa vie tion imitait celle des beaux manuscrits durant) de la nécessité, en ce monde littéraires destinés à l’aristocratie, un imparfait, d’un ordre moral rigide afin peu comme aujourd’hui les différents d’éviter ou empêcher de tels excès. Ci-dessus, le médiéviste Robert Favreau dans la salle clubs de bibliophiles imitent les Les Regnars est le fruit amer de cette patrimoine de la médiathèque de Poitiers. luxueuses reliures du passé. L’auteur Page de gauche, Jean Bouchet (1476-1559 ?).  Le livre des re[g] conviction. auquel Vérard avait frauduleusement La raison pour laquelle Vérard avait nars traversans et loups ravissants au vray ainsi que a esté composé par bourgeois de Poitiers, attribué le livre n’était rien moins en l’an mil cinqMaistre Jehan Bouchet,1501]. Dessin à la plume choisi les Regnars comme objet de cens et ung. [Poitiers, que Sebastian Brant, l’auteur de la aquarellé d’un conciliabule de renards vêtus en gentilshommes son imposture est une autre affaire. (folio 28, signé D4). Ex-libris manuscrit : «Manuscrit célébrissime Narrenschiff ou Nef des Les Regnars est, ou se veut, une criautographe de Jean Bouchet acheté de M. Clouzot, libraire à Niort, le 2 mai 1879. B. Fillon.» Cote : Ms 440 fous, parue en allemand en 1494 et tique réflexive des mœurs dépravées traduite en latin et en français ; trois de son époque. Toutes les situations versions de La Nef des fous avaient été publiées avant 1504. En sociales, tous les âges et toutes les conditions d’existence sont prêtant le nom de Brant à l’œuvre de Bouchet, Vérard se donnait passés en revue et jugés avec sévérité en treize chapitres, dont la la certitude de toucher un public considérable. plupart commencent par une vision de renards et autres animaux ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■ 27 patrimoine censés représenter tant les laïques que le clergé. Brant n’était assurément pas loin de l’inspiration de Bouchet. Celui-ci avait eu l’intention de traduire lui-même la Narrenschiff mais, s’étant aperçu que son ami Pierre Rivière l’avait devancé, il préféra recréer plutôt un bref poème de Brant, Von dem Fuchshatz ou Du trésor des renards, qui avait été imprimé en 1497, illustré de gravures sur bois. Brant avait prêté à ses renards des significations symboliques complexes. Dans son poème, certains renards sont poursuivis, d’autres se comportent en chiens de chasse tenus en laisse par un lynx, d’autres portent des paniers pleins de queues, quelques renards n’ont pas de queue du tout, d’autres en ont deux, un autre encore a en lieu de queue un buisson embrasé. Dans l’esprit de Brant, son poème devait représenter pour l’empereur Maximilien un avertissement des dangers dont il était entouré : l’empereur devait prendre conscience de la ruse des renards et, en même temps, les imiter afin de n’être point trompé. Bouchet copia les renards de Brant et leur ajouta une série de travestissements conventionnels : dans Les Regnars, il y a des renards vêtus en nobles, en ermites, en bergers, en représentants de l’aristo- cratie, des courtisans hypocrites et du clergé. Jennifer Britnell, auteur d’une remarquable étude consacrée à Bouchet, signale que si les renards empruntés à Brant sont «frappants et mystérieux», ceux imaginés par Bouchet ne sont «qu’évidents». En outre, des parties seulement des Regnars sont en vers ; le reste ne l’est pas. Bouchet s’en expliquait ainsi : «Lequel livret j’ay composé en prose, par ce qu’elle est de plus facil engin, et que par icelle on peut mieulx au long escripre ce que le sens ordonne.» Vers la fin de sa vie, Bouchet «Le sens» était, pour Bouchet, ce que dictaient les écritures et l’église. Il savait exactement ce qu’il voulait que soit son livre, et nous avons la chance de posséder un autographe de Bouchet qui peut nous aider à comprendre ses intentions. Les illustrations lui étaient importantes car elles rendaient la vérité visible avec plus d’efficacité que les mots, qui peuvent tromper. à côté d’espaces laissés blancs dans le manuscrit pour de futures illustrations jamais réalisées, s’en trouvent quelques-unes qui rappellent les bois illustrant le Von dem Fuchshatz de Brant, où les renards jouent les rôles des pécheurs de ce monde. Les illustrations de Bouchet sont d’une sévérité qui est absente du livre de Brant, sans doute parce que ce grave jeune homme souhaitait éviter tout soupçon de légèreté ou d’ironie. L’intention n’était certainement pas satirique  : les modèles de Bouchet (dans son esprit, tout au moins) sont les prophètes fulminants de l’Ancien Testament, devint un ami de Rabelais S’ensuyvent les  Regnars traversant les Périlleuses voyes Des folles fiances du monde / composées par Sébastien Brand [Jean Bouchet] lequel composa la nef des folz dernièrement. Imprimé nouvellement à Paris : [Philippe Le Noir], 1530. Ex-libris : «Bibliothèque de Poitiers Legs Alfred Richard.» Cote : DP 1738 28 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■ et Jérémie est cité au début même de l’œuvre. On est surpris d’apprendre que, vers la fin de sa vie, Bouchet devint ami de Rabelais, à qui il adressa une épître Responsive dans laquelle il fait l’éloge des talents intellectuels de son collègue : «En grec, latin et françois, bien estrez/ A deviser d’histoire ou théologie.» un texte lu en version imprimée, lu sur écran, lu dans sa forme manuscrite originale 1. Le groupe de recherche ELIRE de l’Université Toulouse Le Mirail avait le projet de faire paraître aux éditions Champion, «textes de la renaissance», (Grands rhétoriqueurs) sous la direction de Nathalie Dauvois et Thierry Mantoni, les œuvres complètes de Jean Bouchet dont Les Regnars… ; il est malheureusement ajourné. Les actes du colloque L’écrit et le manuscrit à la fin du Moyen âge publié par T. Van Hemelryck et C. Van Hoorebeck aux éditions Brepols en 2006 consacre par ailleurs un article à ce texte de Jean Bouchet (p. 87-98). 2. Alfred Richard (1839-1914) légua sa collection de livres à la bibliothèque municipale où elle entra en 1915 et 1916 : 3 000 imprimés poitevins, des centaines d’estampes, dessins et cartes et 147 manuscrits dont Les Regnars… Jean Bouchet (1476-1559 ?).   Le livre des re[g] nars… [Poitiers, 1501]. Portrait à la plume de Jean Bouchet, entouré de renards et de loups (folio 3). On peut trouver une version imprimée du manuscrit de Bouchet et il sera peut-être bientôt disponible sur le Net1. Mais on peut également consulter le manuscrit original. Il fait partie du fonds ancien de la médiathèque de Poitiers, et porte deux marques de propriété : l’une indiquant qu’il fut «acheté de M. Clouzot, libraire à Niort, le 2 mai 1879» par Benjamin Fillon ; l’autre qu’il a appartenu, à Poitiers, à Alfred Richard2, archiviste de la Vienne, qui le légua à la bibliothèque. C’est un exemple parfait de ce qui fait qu’un texte lu en version imprimée, un texte lu sur écran et un texte lu dans sa forme manuscrite originale sont autant de créatures différentes, aux significations et identités diverses. n Le Centre du livre et de la lecture en Poitou-Charentes a confié à Alberto Manguel une mission d’exploration et de valorisation des fonds patrimoniaux de bibliothèques et services d’archives de la région, dans le cadre du Plan d’action pour le patrimoine écrit financé par le ministère de la Culture et de la Communication. Les textes sont régulièrement publiés dans L’Actualité Poitou-Charentes, illustrés des photographies de Marc Deneyer. ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■ 29