bande dessinée Conscience du réel Auteur de fictions et de documentaires en bande dessinée, Etienne Davodeau s’inspire toujours de la vie quotidienne. Par Astrid Deroost Etienne Davodeau « Page de droite, dessin original sans le lettrage de Anticyclone. Exposition Etienne Davodeau, Espace Mendès France et musée Sainte-Croix, Poitiers, du 21 janvier au 6 février, dans le cadre du festival Filmer le travail. 18 apidement j’ai été capable de travailler pendant plusieurs heures sans y penser du tout. J’étais absente à moi-même.» Page 45, Marie-Jo, ancienne ouvrière d’usine, se remémore une sensation précise : l’engourdissement né de la répétition des gestes et de la pénibilité du travail. Dans Les Mauvaises Gens (2006), Etienne Davodeau, artiste de bande dessinée, compose en noir et blanc un subtil tableau du monde ouvrier, de l’après-guerre à l’élection de François Mitterrand. Les parents de l’auteur, tous deux ouvriers, militants des Jeunesses ouvrières chrétiennes puis syndicalistes, sont les récitants d’une histoire collective. L’ouvrage relate avec une précision historique et une subjectivité revendiquée le combat ordinaire, émancipateur, de travailleurs en quête de droits et de dignité. «Je voulais raconter le milieu ouvrier, militant, dans lequel j’ai grandi et le travail est au cœur de tout cela. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter en bande dessinée des choses banales, directement issues de la vie quotidienne. Et trouver en quoi elles ont un aspect universel, en quoi elles peuvent parler à des gens qui ont connu des expériences similaires ou différentes et qui vont pouvoir confronter leur vision à celle que je propose», explique Etienne Davodeau. Diplômé d’arts plastiques, l’auteur âgé de 45 ans, né en Anjou, pratique le dessin depuis toujours, de manière vitale et quotidienne. Il a, dit-t-il, adopté le médium bande dessinée par plaisir et par intérêt et a commencé à publier dans les années 1990. L’édition indépendante ouvrait alors au 9e art de nouveaux champs dont celui de l’autobiographie. Son talent de narrateur s’exprime dans des fictions denses, elles aussi ancrées R dans le réel et dont le graphisme accuse la psychologie des personnages. Lulu, Femme nue, dont le deuxième tome est récemment paru, entraîne le lecteur sur les pas d’une mère de famille qui, de façon soudaine, fuit son quotidien... Frêle aventure humaine servie par l’intimité des lumières et la justesse des dialogues. «La bande dessinée a longtemps été consacrée à l’évasion du réel. Moi j’aime être touché par une histoire et elle me touchera d’autant plus, confie l’artiste, qu’elle est possible ou qu’elle s’est passée. La plausibilité donne un poids supplémentaire à l’histoire.» Etienne Davodeau a fait sa première incursion dans ce qu’il nomme indifféremment bande dessinée de reportage ou documentaire avec Rural (2001). Pendant un an, il a observé, «pour comprendre», le travail des agriculteurs dans une ferme en cours de conversion à la culture biologique. «Le dessin est plus rapidement jeté, moins réaliste. Je ne fais pas de portraits, j’ai besoin de créer une distance supplémentaire pour garder mon libre-arbitre d’auteur.» Son prochain reportage le conduira dans le vignoble angevin. «La dimension travail sera très présente. J’ai décidé de passer un an avec un vigneron. Le livre racontera une initiation croisée, lui découvre mon travail, on va ensemble dans les festivals, à l’imprimerie... et on fait la même chose pour le vin.» A Poitiers, dans le cadre du festival Filmer le travail, l’exposition consacrée à Etienne Davodeau présente les travaux issus des ouvrages documentaires. Des dizaines de planches originales, des pages agrandies... mettent en scène les hommes et les femmes qui animent ou transforment le monde du travail. n ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■ ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■ 19