festival de la bande dessinée Le manifeste de Baru Baru est président du 38e Festival international de la bande dessinée à Angoulême. Entretien Astrid Deroost H ervé Baruléa, dit Baru, le créateur de Quéquette blues, de L’Autoroute du soleil, de L’Enragé, des Années Spoutnik... est né en Lorraine et habite toujours la terre ouvrière de son enfance. A 63 ans, le grand prix 2010 de la ville d’Angoulême, président du jury de la 38e édition du Festival international de la bande dessinée, est l’auteur d’une œuvre expressionniste ancrée dans la réalité sociale. Une énergie mêlée de révolte et d’espoir traverse les récits que lui dictent ses origines populaires et la nécessité de s’exprimer sur la marche du monde. L’Actualité Poitou-Charentes. – Vous êtes venu un peu tardivement à la bande dessinée, quel a été l’élément déclencheur ? Puis j’ai eu le désir de prendre la parole publiquement à propos de la marche du monde, de la façon dont les choses se passaient autour de moi. J’en suis venu à utiliser la bande dessinée et j’ai appris à dessiner. C’était, en France, le moment de l’explosion de la bande dessinée adulte. Il y avait un journal, Charlie Hebdo et un auteur, Reiser, qui parlait du monde avec des petits dessins de rien du tout. J’ai fait mes premières bandes dessinées dans ses pas puis je me suis vite rendu compte que Reiser était un génie indépassable. Je me suis orienté du point de vue graphique dans une autre direction. Et avec le temps, cela a donné une écriture, un «style», comme on dit. Vos premières histoires courtes paraissent dans Baru. – Je suis venu à la bande dessinée presque par hasard. Je ne dessinais pas dans les marges de mes cahiers... Le tronc commun du public Exposition Baru, «DLDDLT (Debout de bande dessinée, c’est la fréquenLes Damnés De La Terre)». L’exposition tation de Tintin ou de Spirou. Pour relate, selon l’auteur, «tout ce qui est moi, c’était occasionnel. constitutif de la classe ouvrière». A découvrir, des planches originales, Compte tenu de mes origines ouvrièdes films d’archives sur l’usine, sur res, faire du dessin, un métier artistila boxe... et les travaux d’auteurs que, n’était même pas envisageable. invités : étienne Davodeau, Igort, Il m’a fallu pas mal de choses et Manu Larcenet, Jean-Christophe Chauzy, Christian Lax. CIBD, bâtiment notamment la trajectoire scolaire Castro, rue de Bordeaux, Angoulême. qui m’a amené à maîtriser un certain Commissariat et coordination : Baru & nombre d’outils intellectuels pour Benoît Mouchart. Scénographie : Sylvie e comprendre mon parcours. Nardy. Production : 9 Art+. 16 J’ai d’abord fait une expérience dans un journal régional de contre-information Le Téméraire que l’on faisait avec des copains, dans la foulée stricte de Charlie Hebdo. Et lorsqu’on a été fatigués de le faire, j’étais prêt à aborder des récits sur la longueur auxquels j’aspirais. Je me suis jeté à l’eau avec mon premier récit Quéquette blues, 140 pages en couleur... Je suis allé trouver les éditeurs et tout a démarré comme cela. Entre-temps, pendant un an ou deux, j’ai fait mes gammes à Pilote, avec des récits courts. Lorsqu’avec la sortie de la première partie de Quéquette blues, j’ai obtenu un prix à Angoulême, l’éditeur a regroupé les petites histoires parues dans Pilote sous le titre générique de La Piscine de Micheville. Il a ensuite publié les 2e et 3e parties de Quéquette blues... Le monde ouvrier, les quartiers populaires, multiculturels, sont au centre de vos travaux dont on devine les accents autobiographiques... Pilote en 1982. Puis Quéquette blues est publié... Les accents seulement. Je parle d’une chose que je connais, je suis fils d’ouvrier et en plus d’ouvrier immigré italien. J’ai connu la fin du mépris qui entourait l’étranger italien. Pour une immigration italienne ou polonaise réussie il en est une qui n’a pas l’air de réussir ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■ aujourd’hui : celle des Maghrébins et des Africains. Cette question, centrale pour la société française, me taraude, et mon travail est d’en parler dans mes ouvrages. Comment devient-on transparent dans la société qui a accueilli nos parents ? La question du déplacement social me préoccupe, ou comment échapper aux déterminismes qui nous confinent dans des espaces géographiques, culturels et sociaux. Sous une forme métaphorique, c’est la trajectoire de L’Enragé. Comment échapper aujourd’hui à la banlieue – pour faire court – quand on n’a plus les outils, les organisations syndicales, les partis, etc. Le prix à payer pour les gens de peu, c’est la souffrance. J’ai utilisé la boxe car c’est à mon avis l’endroit où le corps et l’esprit souffrent le plus. L’Autoroute du Soleil, c’était échapper par la fuite d’un endroit où plus grand-chose ne tient debout... mon bouquin commence par la démolition d’un haut-fourneau, de ce qui faisait vivre les gens. Il y a dans vos ambiances rock et boxe, dans vos personnages – et la façon de les dessiner – l’énergie de la révolte et de l’espoir... Votre propos estil revendicatif et/ou un peu nostalgique ? En 1996 avec L’Autoroute du soleil, vous décrochez votre second prix du meilleur album. Ce road movie des banlieues a-t-il été, selon vous, novateur dans le fond et la forme ? Pour moi, cela été une étape importante. Je découvrais un espace narratif qui n’avait pas cours dans le paysage de l’édition française : d’aussi nombreuses pages et une manière de raconter les choses qui me convient et qui m’est vraiment personnelle. Depuis, j’ai toujours recherché cette respiration. Au lieu d’avoir des ellipses brutales avec un gouffre entres deux cases, je mets une ou deux (cases) de plus, cela donne une narration plus fluide qui frise la nonchalance du point de vue du récit et me permet d’accélérer les actions, de les ralentir, de donner du rythme à mon propos. Je mets souvent des jeunes en scène parce que le propre de la jeunesse, c’est d’avoir l’énergie de se révolter, de refuser l’inéluctable. Je valorise toujours la faculté de résister à une domination. Je ne suis pas nostalgique de mon enfance. Ce que j’ai vécu est constitutif de ma personnalité, je parle comme je parle aujourd’hui parce que j’ai été cela. Dans Les Années Spoutnik et dans Quéquette blues, je dis ce qu’était la classe ouvrière à ce moment-là et je pose la question : qu’avons-nous fait de cette classe ? Pourquoi a-t-elle abandonné progressivement ses organisations, les structures qui lui permettaient d’être une force pour s’atomiser en une somme d’individus. Ce travail d’atomisation de la classe ouvrière a été fait à dessein pour mettre à bas une des forces qui pouvait empêcher la domination du capitalisme financier qu’on connaît aujourd’hui. Votre style est expressionniste, vos ouvrages en couleur ou en noir et blanc... Quelles ont été, quelles sont, vos admirations graphiques ? J’ai parlé de Reiser mais je pense que je dois l’approche graphique de mon travail à José Muñoz. Le terme expressionniste convient parfaitement à son travail et peut-être un peu au mien. Je lui ai emprunté un rapport à l’anatomie totalement «décomplexé». J’ai compris que je ne voulais pas représenter les choses dans leur stricte réalité et surtout pas les personnages, supports à l’émotion que je veux transmettre. Donc je prends toutes les libertés avec l’anatomie pour rendre l’émotion la plus aiguë possible, voire paroxystique. Je déforme, je triture, je malaxe. En ce sens, je suis expressionniste. Je suis ce que je suis aussi parce qu’un jour je suis tombé dans le rock. Cela fait 40 ans... L’énergie qui parcourt mon dessin vient sans doute de cette fréquentation. Ou je fais peut-être de la bande dessinée parce que je n’ai jamais joué de la guitare. J’ai le sentiment que la bande dessinée et le rock ont quelque chose à voir ensemble dans le fait de s’opposer à la domination du verbe... J’ai choisi (pour le festival) trente morceaux de rock enregistrés avant les années 1960 et j’ai demandé à des auteurs d’illustrer chacun un titre. Le disque s’appelle Rock’n roll Antédiluvien. Il est dédié à tous ceux qui n’ont pas encore remarqué que «bande dessinée», c’est l’autre nom du rock… n Vous êtes aussi passionné de rock. Un coffret intitulé Villerupt 1966 contenant les trois tomes de Quéquette blues, La Piscine de Micheville et Vive la Classe (sorti en 1987 chez Futuropolis) ainsi qu’un DVD sur le travail de Baru, réalisé par Jean-Luc Muller, vient d’être publié par un petit éditeur, Les Rêveurs. 17 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■