culture Catherine Rey Le petit Poucet australien A près Lucy comme les chiens (Le temps qu’il fait, 2001) qui lui avait valu le Prix du livre en Poitou-Charentes 2002, et Ce que racontait Jones (Phébus, 2003), qui l’avait consacrée «sœur française» de Carson McCullers, Catherine Rey, née à Saintes en 1956 et installée en Australie depuis 1997, fait la preuve, avec Les extraordinaires aventures de John Lofty Oakes – son dernier roman – de son originalité et de son énergie littéraire, en s’adonnant cette fois au genre délaissé du conte. à travers la destinée d’un homme pas plus grand qu’un pouce qui possède le don de pleurer des larmes d’or, Catherine Rey fait fi de tout principe de réalité et embarque son lecteur dans une histoire hors du commun, à la croisée du conte philosophique et du roman fantastique. Dans un récit haletant et foisonnant, où règnent le merveilleux, l’épique et le cocasse, l’auteure promène son minuscule héros, John Lofty Oakes, surnommé Lijo, de son Australie natale, qu’il décide de quitter car son pouvoir surnaturel y suscite la convoitise, à l’Inde, en passant par les îles Fidji, le Cosmos et la planète Utopia... Au gré de rebondissements et de péripéties tous plus rocambolesques les uns que les autres, le petit homme sera amené à être avalé par son ami Bartholomé, à parler aux animaux, à traverser le royaume des Illusions, à découvrir d’étranges planètes, ou encore, à être transformé en rat bouddhiste. Et le lecteur se prendra à espérer qu’au fond, le personnage de John Lofty Oakes ne soit pas seulement le fruit de l’imagination d’une romancière inspirée et audacieuse. Dans cet univers fabuleux, digne d’Alice au pays des Merveilles ou des Voyages de Gulliver, les interventions que s’autorise le narrateur omniscient évoquent l’Ingénu de Voltaire et teinte d’un humour aussi stylistique que drolatique l’étrange destin de cet homme minuscule : «Mais si vous le voulez bien, je retranscrirai ici le récit de John Lofty Oakes […] récit qui relatera mieux que le mien les émotions, angoisses et espoirs que notre garçon ressentit lors de son étrange voyage.» Avec cette épopée captivante et délirante, elle rompt avec les us de la littérature française actuelle, où l’intime et le réalisme ont tendance à primer, et renoue avec un romanesque fort et entraînant. Dans une interview accordée à L’Actualité PoitouCharentes en juillet 2001, Catherine Rey déclarait avoir «toujours emprunté les chemins de traverse […], suivi les chemins battus, [...] cherché [sa] propre voie, en écriture mais aussi en pensée». Avec Les extraordinaires aventures de John Lofty Oakes, elle confirme ce désir de singularité, et réussit à insuffler une bouffée d’air exubérante et excentrique au monde contemporain des lettres. Aline Chambras Les extraordinaires aventures de John Lofty Oakes, de Catherine Rey, éd. Joëlle Losfeld/Gallimard, 2010, 361 p., 22,50 e Portrait-chaussures de Bernard Farago, archéologue. Sachiko Morita Portraits-chaussures à l’invitation de la ville de Poitiers, Sachiko Morita a réalisé une trentaine de portraits-chaussures – de sportifs, danseurs, musiciens, architectes, etc. – qui sont exposés à la galerie Louise-Michel, à la librairie La belle aventure et à la cordonnerie Pont-Neuf. Un petit livre réunit les photographies, des textes du poète Antoine Emaz, du cordonnier et ethnologue Jacques Chauvin, un entretien avec l’artiste par Dominique Truco. Citons quelques lignes du beau texte d’Antoine Emaz, «Le parti pris des chausses». Le titre n’est pas un simple clin d’œil à Francis Ponge. «L’objet est à la fois inerte comme produit manufacturé, et fortement personnalisé par l’usage, l’usure ; on entre dans une intimité autant illisible qu’évidente, troublante. Plus Vanessa Wagner enregistre schubert au TAP loin, c’est sans doute une sagesse sans tristesse qui nous est proposée à travers cette œuvre  : nous avons les pieds sur terre, nous sommes des passants. Mais au passage nous imprimons aussi notre marque sur les choses  : souliers bien sûr, mais tout autant sur notre petit bout de monde ou d’histoire, jardin, maison, page, toile, scène de théâtre, terrain de sport… Peu sans doute, mais pas rien. Et c’est ce qui touche au fond dans cette œuvre : une maîtrise technique mise au service du plus humble pour en révéler la beauté et l’humanité fragiles.» Galerie Louise-Michel, 25 rue édithPiaf, Poitiers. Exposition jusqu’au 20 février du mercredi au dimanche 14h-18h30. Tél. 05 49 54 86 35 En janvier 2010, Vanessa Wagner a donné un récital de piano au Théâtre-Auditorium de Poitiers. Séduite par l’acoustique de l’auditorium – exceptionnelle il est vrai –, elle a décidé d’y enregistrer quelques mois plus tard un programme Schubert : Quatre impromptus, D 899, Sonate pour piano n° 13 en la majeur, D 664, Sonate pour piano n° 14 en la mineur, D 784. Le CD a paru fin 2010 chez Aparté. Cette brillante pianiste, distinguée par les Victoires de la musique en 1999, qui joue aussi bien Rameau que Dusapin, évoque ainsi Schubert dans le livret : «Sa musique dit l’indicible, cette magie de l’intime qui touche l’individu, mais parle à l’universelle solitude de l’être.» 12 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■