routes Le troquet sans nom U n après-midi pluvieux d’hiver, d’il y a quelques années. Pluie fine, intermittente. Une route qui traverse le village et, au centre, le troquet sans nom. Un des deux cafés encore ouverts de Saint-Rémy-sur-Creuse. Saint-Rémy en comptait trois, il y a moins de dix ans. Un effet des grandes surfaces «qui sont bien pratiques, mais qui font disparaître le petit commerce» s’était hasardé à analyser le seul consommateur présent, un bonhomme assis à côté de la porte, dos au mur, dans la seule partie de la salle faiblement éclairée par la lumière grisâtre du jour. Il revendiquait soixantedeux ans, en paraissait dix de plus. Le café sans nom est connu des habitués comme «le R.» Du nom de sa patronne, Louise, qui vit derrière le comptoir depuis 1994. Avant, son père Yves et sa mère – dont elle m’avait tenu ignorant du prénom – présidaient depuis 1967 aux destinées du bar. Seul changement, invisible, les lieux, les murs, appartenaient dorénavant à la mairie, Louisette tenait le R. en gérance. Le R. était en rénovation. Pour l’extérieur. Un échafaudage était dressé côté cour et des ouvriers faisaient tomber à l’aide de pics le crépi de ciment gris sombre. Ils utilisaient également un marteau-piqueur dont l’usage couvrait par instant les tentatives de conversation. L’intérieur, sans âge, superposait les époques, remontant des années cinquante pour filer jusqu’à ? Difficile de trancher. Les indices abondaient, mais l’éclairage de quelques faibles ampoules me donnait le sentiment de faire un voyage dans le passé, de pénétrer dans un décor de film et je m’attendais à voir Jean Gabin ou Lino Ventura s’y réfugier, pli soucieux au front, après un casse. cueilli, tournés qui aurait mérité plus d’éclat… Pas aux yeux de la patronne. Mais cette quasi-pénombre devait être appréciée des clients qui venaient d’un peu partout, selon ses dires. De tout le canton, peut-être même d’au-delà… Une odeur très forte m’avait Par Pierre D’Ovidio Photo Claude Pauquet Ma visite était imprévue. Elle consentit avec une évidente répugnance à confier ses nom et prénom et à montrer au-dessus de sa tête d’un geste désabusé deux objets de sa fierté : un joug (de dressage !) et un cep de vigne (un vrai  !) également montés en lampe au-dessus du comptoir. Louisette s’anima pour cette séquence d’admiration. Ils dataient de l’installation du père en 1967. De bien faibles lampes, malgré l’authenticité de ces objets dépas l’imprévu. à l’évidence, Louisette n’aimait à peine le seuil franchi. Pisse de chat  ? Deux spécimens dormaient ou faisaient semblant, couchés sur une glacière qui fermait l’espace du comptoir. Ils devaient peiner à s’assoupir avec le boucan des pics et du marteau-piqueur pneumatique, d’ailleurs un des deux chats, gêné, s’étira péniblement et gagna l’escalier en tirant sa patte arrière gauche, bandée depuis le ventre. «Un piège !», pronostiqua la maîtresse des lieux, approuvée par le fidèle depuis son siège. Un piège, déplorai-je à l’unisson. Sur une glace, au fond de la salle, côté rue, un artiste avait peint des souhaits de bonnes fêtes 1998/1999, présentés par Mickey sur fond de paysage enneigé avec église. Sur une autre, côté entrée, un buste de Père Noël avec sa hotte, du même artiste sans doute. Derrière le comptoir, une niche contenait une crèche peuplée des principaux personnages avec, au-dessus, une affichette qui avertissait à la main (celle, probable, de Louisette) les clients : «Petit rappel, il est interdit d’uriner sur la voie publique.» Une affiche faisait savoir que le beaujolais nouveau 2000 était arrivé… Une horloge en forme de volant avec le sigle des Routiers en son centre, derrière le comptoir, rappelait que même en 2007 le temps passait. Y compris dans le troquet sans nom. D’ailleurs, il a tellement passé que le troquet a disparu, fermé. Il a rouvert depuis cet été dernier. Les nouveaux propriétaires ont tout changé et lui ont donné un nom. Pierre D’Ovidio a publié, en 2009, Nationale 7. Carnet de voyage à Madagascar, aux éditions Le temps qu’il fait, à Cognac. En janvier 2011 : L’Ingratitude des fils, coll. «Grands détectives» 10/18. ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■ 11