culture Marguerite Bloch Pages d’exode au féminin  J ean-Richard Bloch (1884-1947) sauvé par les femmes ? Cette question un brin provocatrice n’est pas dénuée du regret de savoir encore ce grand intellectuel si mal connu du grand public, son œuvre peinant, depuis sa mort, à sortir d’un purgatoire littéraire que ses portées esthétique et politique rendent manifestement injuste. Si la Mérigote à Poitiers tarde à devenir une ‘‘maison d’écrivain’’ (au parc opportunément ouvert lors des journées du patrimoine), l’écrivain lui-même tarde à trouver sa maison de mémoire dans notre modernité négligente – même si la recherche universitaire le porte à bout de bras, comme en témoigne encore le riche volume réunissant les actes du colloque tenu à Paris, le 4 décembre 2009 : Orient-Occident au temps de J.-R. Bloch (1920-1940). Cette journée s’ouvrit sur un hommage à la fille de l’écrivain, Claude Bloch, décédée le 12 novembre précédent, et qui avait tant œuvré à la connaissance et reconnaissance de l’œuvre de son père. Quelques semaines plus tôt, lors de sa dernière apparition publique, à Poitiers même, elle participait à l’hommage rendu à sa sœur France, résistante de la Deuxième Guerre mondiale assassinée par les nazis à Hambourg, en février 1943. travail érudit par Philippe Niogret, nous pouvons découvrir cette fois la sortie de Paris de son épouse Marguerite (18861975). Sœur de l’écrivain André Maurois, femme seconde et jamais secondaire («l’amante, la muse, la compagne fidèle»), cette belle figure d’intellectuelle engagée dans l’action féministe des années 1950 retient notre attention par l’épreuve collective vécue durant l’exode de 1940. rianne, alors enceinte, de l’artiste belge flamand Hans Masereel (avec son épouse) et de la fille du dramaturge allemand Carl Sternheim, elle vit une déroute calme et digne qui mène à pied, sans carte routière, jusqu’à Poitiers-Mérigote. Avec pour bande-son «bruit de pieds, bruit de roues, bruit de moteurs, bruit de vie qui s’écoule» et, parfois, des avions qui mitraillent, Marguerite Bloch dresse en quelque sorte un état de la France provinciale et des gens de peu. Dans cette détresse silencieuse encombrée de poussettes d’enfants et de ballots mal ficelés, elle fait preuve d’une curiosité jamais anecdotique, change d’échelle et de focale pour dire la recherche de ravitaillement, le danger «à plat le nez contre terre» dans un fossé ou bien les interrogations prégnantes sur le «lâche abandon» par un gouvernement coupable en train de négocier l’armistice. Bouts d’espoir, fragments de dialogues, quignons de pain, beaucoup de dignité, peu de colère, parfois du café chaud et une sobriété qui fait la puissance distinguée de ce récit. Accompagnée de sa fille Ma- ancienne élève du lycée Victor-Hugo à Poitiers, c’était encore la mémoire de l’écrivain et de sa famille juive qui revivaient. Le Scérén-CRDP lui a consacré en septembre 2009 un livret-DVD, dans lequel figure en annexe le récit d’exode de la mère de Claude et de France. Plus de deux semaines d’errance dans ce basculement du monde et des repères, qui croisent bientôt les soldats allemands et trouvent à Saint-Julien-l’Ars l’écriteau déjà posé de l’Adolf Hitler Strasse… C’est ce récit de femme qui paraît aujourd’hui, en édition soignée et illustrée. Jean-Richard Bloch avait lui-même conté des «Sorties de Paris» des 12-13 juin 1940, mais, grâce aux soins méticuleux de Claire Paulhan et de Danielle Milhaud-Cappe, deux femmes accompagnées dans ce Marguerite et Jean-Richard Bloch avec leur fille Claude. Avec Fr an c e Blo c h - S é r a z i n , Alain Quella-Villéger Marguerite Bloch, Sur les routes avec le peuple de France 12 juin-29 juin 1940, éd. Claire Paulhan, 2010. Illustrations de Frans Masereel, photographies. Orient-Occident au temps de J.-R. Bloch (1920-1940), n° 16 des Cahiers J.-R. Bloch, (Maison des associations, 8 rue Général-Renault, 75011 Paris). France Bloch, Frédo Sérazin. Un couple en Résistance (DVD, de Marie Cristiani/ cédérom/livret), Scérén-CRDP PoitouCharentes, 2009. Un lycée dans la ville - Un lycée dans la vie, Lycée Victor-Hugo, 2010 («Le destin tragique de F. Bloch-Sérazin»). Jean-Richard Bloch : «Sorties de Paris» des 12-13 juin 1940, revue Europe, mai 1950, disponible sur etudes.jean-richard-bloch.org En 1950, le Conseil mondial de la paix, organisation d’obédience communiste présidée par Frédéric Joliot-Curie, décerne à titre posthume sa médaille d’or de la paix à Jean-Richard Bloch. Marguerite Bloch reçoit la récompense (à gauche) en compagnie de Pablo Picasso, qui dessina la colombe symbolisant le Conseil mondial de la paix, et d’Elsa Triolet (au premier plan à droite). Le Croît vif a publié deux livres sur lesquels nous reviendrons : Le Rendez-vous de Lesterps. Charente 1944 : entre résistance morale et guerre civile, de François Julien-Labruyère (576 p., 30 e) et Monsieur Alfred, policier allemand en Charente 1941-1944, de Marion Fiegel (384 p., 28 e). Le premier est une enquête qui a été déclenchée par la publication du livre de Josie Levy Martin (Ne dis jamais ton nom, 2007), petite fille juive cachée par une religieuse de Lesterps. Le second est une biographie bien documentée, et originale parce qu’elle livre le regard de l’occupant. Résistance et occupation en Charente 8 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■ culture Maurice Clavault D’Ovidio chez les grands détectives J anvier 1945, dans un immeuble en ruine de Malakoff, des gosses jouent à la guerre quand l’un d’eux, Riton, butte sur quelque chose qui dépasse de la neige, une main peinte en noir… Un jeune inspecteur de Vanves est dépêché dans ce décor à la Doisneau. C’est Maurice Clavault, le dernier né des personnages de Pierre D’Ovidio, qui, du coup, fait son entrée dans la collection «Grands détectives», la série de polar historique de 10/18. à qui appartient ce cadavre mal enseveli ? Pourquoi avoir noirci la main droite  ? Celle du salut fasciste ? Que signifie «A Parm», message tronqué glissé dans la bouche de la victime ? Crime crapuleux ou justice expéditive ? En flic consciencieux, Clavault n’écarte aucune hypothèse dans cette enquête à haut risque. Dans ce Paris libéré mais miné par l’Occupation et la collaboration, l’inspecteur marche sur des braises. Le non-dit salvateur a croisé la lettre anonyme. Les héros de l’invisible côtoient les résistants de la 25e heure. Attention aux faux amis ! Justement, Pierre D’Ovidio sait rendre la complexité de cette période avec des personnages ni tout noir ni tout blanc. Il dépeint avec une large palette de nuances l’individu pris dans l’Histoire. Et il remonte jusqu’au début du xxe siècle en racontant la saga des frères Litvak, juifs de Lituanie exilés à Paris et aux Etats-Unis. Il nous conduit aussi jusqu’à la ligne de démarcation de la Vienne, qui, rappelonsle, fut le terrain d’enquête de son précédent personnage, Jean Mascarpone (trois polars chez Phébus). Des paysans d’Yzeures-surCreuse vont faire preuve d’héroïsme, le plus naturellement du monde. Jean-Luc Terradillos L’Ingratitude des fils, de Pierre D’Ovidio, «Grands détectives» 10/18, 256 p., 7,40 e e meurtre d’une jeune fille vient troubler la quiétude de Chaillé-sous-lesOrmeaux, charmant village de Vendée – là même où vit l’auteur de ce polar régional mais pas régionaliste. Louis Dubost ne cède ni au pastoralisme ni à la recherche du pittoresque à tout prix. Il s’y entend en patois local sans en abuser et, en matière de langue, il montre l’étendue de ses repères énigmatique coquille L Robert Doisneau a illustré l’édition de la revue Le Point (Pierre Betz) en mars 1945 consacrée aux imprimeries de la Résistance. Une exposition de 48 photos est visible au Centre régional Résistance & Liberté, à Thouars, jusqu’au 26 février. www.crrl.com.fr en citant aussi bien Laurent Gerra et Louis la Brocante que James Sacré et Jacques Roubaud. Surtout, il a inventé deux beaux personnages qui mériteraient de poursuivre des enquêtes après cette première histoire d’escargots  : le maréchal des logis-chef Gérard Duchassin, aguerri, esprit libre, parfaitement intégré à la population, et le lieutenant Anne Cadou, tout juste sortie de l’école des officiers de la gendarmerie nationale après des études de philo. Elle porte l’uniforme «comme Adriana Karembeu porte celui de la Croix rouge», pratique ardemment la contrepèterie («Bénie soit la boîte à e-mails») ainsi que le bronzage quasi intégral. Piège redoutable… il faut se méfier de la gendarmette en string ! J.-L. T. La Demoiselle aux lumas, de Louis Dubost, Geste édition, 100 p., 9 e Cœur battant O L’ouvrage a reçu le prix Thyde Monnier 2010 de la Société des gens de lettres. n frémit, on frissonne, on rit, on s’étonne, en lisant Les Cœurs fragiles, des mille imprévus, choses de peu en apparence, qui chavirent les personnages. Et les laissent, tels des enfants, soudainement apeurés, boudeurs, joyeux, émus à en pleurer ou accrochés à la chaleur d’un rêve. Dans son nouveau recueil de nouvelles, Catherine Ternaux, écrivaine vivant à Angoulême, explore la condition de l’être. «Nous sommes tous dans cette tension, confie-t-elle, entre les choses qui nous touchent au cœur et une légèreté de vivre à laquelle nous sommes un peu obligés.» Comment dès lors trouver l’équilibre ? Comment, avec le temps et l’âge, rester sensible, ouvert, à l’infinie diversité du monde ? Comment la partager ? De son écriture volontairement limpide, Catherine Ternaux livre des pistes pleines de délectables détours. Son imaginaire court avec poésie et humour d’un cœur à l’autre. Glisse, délicat et agile, de la réalité au merveilleux. Le livre effeuillé d’Horace  ; le songe jaloux d’Herbert ; la rébellion inattendue de Geneviève ; les larmes irrépressibles de Dick ; le coquillage féerique de Lam Li ; la répulsion têtue de Dora pour les mathématiques... Les onze histoires, et plus encore la dernière, rassemblent le regard étonné, attentionné, enjoué que l’auteur porte sur les cœurs battants. Comme elle aime à le lire dans la littérature zen, Catherine Ternaux mêle profondeur et humour : «Pour moi le profond est en tout, il peut être triste ou joyeux... L’humour me permet de dynamiter le sérieux de la vie, ce carcan qui recouvre la vie et que la société renforce.» L’écriture et le rêve, explique encore l’auteure, lui offrent, nous offrent, de rester dans le mouvant et l’émouvant du vivant. Astrid Deroost Les Cœurs fragiles, de Catherine Ternaux, L’Escampette éditions. 9 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■ culture Jean-Claude Pirotte L’attente de l’ombre A u jour le jour, Jean-Claude Pirotte consigne en de brefs poèmes les menus événements domestiques – un vieux chat, un ciel, un grain, croqués d’un trait – mais aussi «l’attente de l’ombre», ce qui sourd de la nuit, «le froid l’extase le péril». Quand certains poètes vont raboter la phrase jusqu’à l’os, Jean-Claude Pirotte, d’une autre lignée, fait chantonner la langue, avec des rimes approximatives et une pointe d’humour. Il avance à bon rythme, en six, huit ou douze pieds, mais ça claudique un peu parce qu’il lui arrive d’en oublier, en souvenir sans doute de ses «boiteuses promenades» en pays viticole. Alors ça sonne dans les graves, avec une stridence flûtée, une cadence chaloupée ou chavirée, et ce grincement de corde, ou de porte, qui nous tord dedans. «J’habite mal ce corps / plus mal encore une pensée », écrit-il en 2008. C’est l’année d’une nouvelle migration, de l’Arbois à la mer du Nord. De retour en Belgique, après de longues pérégrinations en Bourgogne, en Charente, en Cabardès, etc., voici le natif de Namur installé dans les polders de la Flandre occidentale, pas loin de l’endroit où Simenon a situé un roman inspiré de la «séquestrée de Poitiers» (Le Bourgmestre de Furnes, achevé le 29 décembre 1939 à Nieul-sur-Mer). Pure coïncidence… Mais Jean-Claude Pirotte partage aussi le secret des images mentales : «c’est un paysage blanc que le peintre a laissé là un testament illisible à peine une trace de doigt». Autres séjours, éd. Le temps qu’il fait, 196 p., 18 e. à paraître en mai 2011 chez son fidèle éditeur cognaçais, de deux grands textes de Jean-Claude Pirotte réunis en un volume de poche : Les Contes bleus du vin et Un rêve en Lotharingie. n Châtellerault. – «La citation à l’œuvre», Jean-Michel Alberola, Jérôme Allavena, Pierre Buraglio, Philippe Cognée, Jim Dine, Errò, Gilles Fromonteil, Bertrand Lavier, Sherrie Levine, Pablo Picasso, Enest Pignon-Ernest, Gérard TitusCarmel, à l’école d’arts plastiques du 28 janvier au 5 avril. Expositions Jean-Luc Terradillos Suite Grünewald, de Gérard Titus-Carmel, 1994, à Châtellerault. Mytilus Prix du livre en Poitou-Charentes C omme en 2006 avec Stéphane émond et Robert Marteau, le jury du prix du livre en Poitou-Charentes, présidé par Olivier Cazenave, n’est pas parvenu à départager deux auteurs. Ainsi en 2010, deux lauréats sont distingués : Jean Molla pour Amour en cage (éd. Thierry Magnier) et Jean Rodier pour En remontant les ruisseaux (L’Escampette éditions). Cinq autres écrivains figuraient dans la sélection finale  : Jean-Claude Martin (Tourner la page, L’Escampette), lauréat en 1995, Raphaël Cardetti (Le Sculpteur d’âmes, Fleuve noir), Sylvie Germain (Hors champ, Albin Michel), Alberto Manguel (Tous les hommes sont menteurs, Actes Sud), lauréat en 2003, Jacques Tallote (Alberg, La Table ronde). Le prix de l’édition en Poitou-Charentes a été décerné aux éditions Flblb. n Ma vie à Saint-Domingue, de Jean-Jacques Salgon, Verdier, 144 p., 14,50 e n Comme seules savent aimer les femmes, de Jean-Paul Chabrier, L’Escampette éditions, 128 p., 15 e n Trente poèmes d’amour, tradition mozarabe andalouse du xie au xiiie siècle, traduction Michel Host, L’Escampette éditions, 88 p., 13 e n Apnée du soleil, de Véronique Joyaux, illustré par Claudine Goux, Soc & Foc, 48 p., 12 e n Un dispensaire en Guinée, photographies de Dominique Robin, textes bilingues (français-anglais) de Michael Lonsdale, JeanRodolphe Loth, éric Barthélémy, éd. de la Martinière, 96 p., 18 e n François Bon, éclats de réalité, dir. Dominique Viart et Jean-Bernard Vray, Presses universitaires de Saint-étienne, 344 p., 20 e Vient de paraître absolu», de David Renaud, au Frac Poitou-Charentes, du 28 janvier au 28 mai. Rencontre avec l’artiste le 10 mars à 18h. n Intersections. – Sélection d’œuvres du Frac PoitouCharentes : «La Reprise» au centre d’art de Thouars et «Intrusions» au château d’Oiron, du 5 février au 27 mars ; «Face à l’œuvre» à l’hôtel de ville de Chinon, du 21 janvier au 6 mars ; «élémentaires» à la collégiale Sainte-Croix de Loudun, du 12 mars au 22 mai. n Rouillé. – «Que le cheval vive en moi !», art orienté objet de Marion Laval Jantet et Benoît Mangin, à Rurart du 10 mars au 6 mai. n Rochefort. – «Patagonie», hommage aux Indiens disparus et masques d’Hervé Haon, au musée d’art et d’histoire, jusqu’au 20 février. n La Rochelle. – Séries de photographies de Corinne Mercadier, au Carré Amelot du 12 janvier au 16 février et du 1er au 26 mars. n Angoulême. – «L’horizon 10 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 91 ■