patrimoine Grâce à Joseph Bollery, officier de la police judiciaire lettré, la médiathèque Michel-Crépeau de la Communauté d’agglomération de La Rochelle conserve un exceptionnel fonds sur l’écrivain Léon Bloy (1846-1917). Par Alberto Manguel Photos Marc Deneyer Traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf La passion d’un lecteur monogame I l est rare que soit donnée une explication satisfaisante à la Il poursuivit sa lecture de Bloy au long de sa carrière d’enseignant, relation entre deux êtres. L’appariement fortuit, en apparence, et durant la Première Guerre mondiale, qui fit de lui un grand d’amants, d’amis, de compagnons de loisirs ou de collègues mutilé. Après la guerre, il s’installa à La Rochelle où il fut secréde travail dépend de facteurs trop complexes ou trop délicats taire de police et, plus tard, officier de la police judiciaire, et finit pour notre compréhension ordinaire. Bouvard et Pécuchet, Don par devenir le biographe de Bloy et l’un de ses critiques les plus Quichotte et Sancho, Julien et Mathilde ne sont pas des couples lucides. Il mourut à La Rochelle le 13 avril 1967 avec, sans nul évidents, et pourtant il est impossible de douter des liens qui les doute, un volume de son auteur préféré entre les mains. En 1969, unissent. Moins évidentes encore sont les histoires d’amour entre la bibliothèque municipale de La Rochelle acquit des héritiers de Bollery la totalité de sa collection les lecteurs et leurs livres. L’attachement des œuvres de Bloy (ainsi que divers de saint Augustin à l’énéide et celui de trésors, tels que les livres et papiers Jean Giono à Moby Dick ne peuvent en concernant Villiers de L’Isle-Adam). La aucune façon être justifiés pleinement. Le hasard, des circonstances particulièbibliothèque y a ajouté d’autres trésors encore, en rapport avec ceux-là, dont res, un goût personnel pour ceci ou cela, le manuscrit autographe original de une nostalgie secrète ou une obsession l’épopée byzantine, de Bloy, sous une cachée peuvent contribuer un peu à exravissante reliure de René Kieffer ornée, pliquer notre passion pour un livre ou un en première de couverture, de quatre auteur et non un autre, mais derrière ces oiseaux entremêlés. mouvements du cœur se trouvent des fils Jusqu’à la fin des années 1990, la biinvisibles, tels ceux qui joignent dans le bliothèque de La Rochelle a occupé les ciel certaines constellations. locaux de l’ancien hôtel épiscopal, où Il ne faudrait donc pas s’étonner d’apSur Le Désespéré (1886), envoi de Léon Bloy elle était établie depuis la Révolution. prendre qu’un certain étudiant bourguià Henri Girard, comédien. Aujourd’hui, elle a été relogée dans la gnon de l’École normale âgé de dix-neuf médiathèque Michel-Crépeau, un magnifique bâtiment moderne ans, né en Saône-et-Loire en 1890, plutôt timide et réservé, s’éprit qui fait face aux tours et au port de La Rochelle. L’architecture passionnément de l’œuvre irascible, véhémente dans ses prises de intérieure suggère l’activité navale qui a fait la célébrité de la parti, virulente et irrépressible de Léon Bloy, qui n’était rien de ville : salles de lecture agréables, vues splendides, générosité tout cela dans sa vie privée. La question demeure néanmoins : de l’espace dévolu aux collections prêtent à la bibliothèque l’atpourquoi Bloy ? mosphère de l’intérieur d’un bateau et en font un lieu particulièJoseph Bollery1 découvrit Léon Bloy en 1909, dans ses Pages rement propice à l’étude et à la consultation. Et des collections choisies de 1906, que lui avait recommandées un condisciple. singulières, comme celle de Bollery, paraissent parfaitement à Bollery se sentit «séduit par cette poésie intense et par ce style leur place dans cet endroit intime. incomparable» et lut tout ce qu’il put trouver de cet étrange auteur. ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 90 ■ 38 Quelques années après ses premières lectures, Bollery fit une conférence sur Bloy à l’Institut des conférences rochelaises. Le succès de cette conférence, que ses amis publièrent sous forme d’une petite brochure intitulée Un grand écrivain français méconnu, poussa René Martineau, un collègue de Bloy, à proposer à Bollery la direction d’une revue consacrée à l’œuvre de Bloy. La première livraison des Cahiers Léon Bloy parut en 1924 et la publication se poursuivit jusqu’en 1939, avec Bollery aux postes non seulement de directeur, mais aussi de secrétaire, rédacteur et correcteur. À l’instar de ces amants qui, dans les romans de chevalerie, ne se trouvent jamais en présence de l’objet de leurs amours mais n’en connaissent que les œuvres ou les portraits, Bollery ne rencontra jamais Bloy. Ce n’est qu’après la mort de Bloy que Bollery fit connaissance de sa veuve, Jeanne Léon-Bloy, et, plus tard, de leur plus jeune fille, Madeleine. Ces contacts familiaux permirent à Bollery d’avoir accès aux manuscrits de Bloy, aux vingt-quatre volumes du journal inédit et à de nombreux autres papiers. Des archives recopiées à la main Face au port de La Rochelle, la salle patrimoine de la médiathèque Michel-Crépeau. Grâce à son activité dans les Cahiers et à son amitié avec la famille de Bloy, Bollery put, au cours des ans, amasser abondance de documents. Il est émouvant de voir la collection constituée avec amour par un lecteur qui a, littéralement, grandi avec son sujet, suivant l’œuvre de Bloy de livre en livre et d’anecdote en anecdote, d’abord comme l’adolescent qui entrevoit quelque chose dont il ne peut tout à fait comprendre l’attrait et puis, à la fin, comme l’érudit capable d’analyses et de 1. Annick Bernard, «Le Fonds Bollery de la Bibliothèque municipale de La Rochelle», Bulletin du bibliophile, 1981. 39 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 90 ■ jugements exacts. Malheureusement, Bollery n’était pas riche et il lui fut impossible d’acheter nombre des documents qui lui passèrent entre les mains. Faute de quoi, avec une remarquable piété, Bollery recopia, à la main, beaucoup de ces écrits : journaux, notes, lettres, textes littéraires. Grâce à sa connaissance approfondie de l’œuvre et de la vie de Bloy et à ces archives recopiées (ainsi qu’à plusieurs documents originaux : différentes épreuves de la deuxième édition de La chevalière de la mort, de Bloy, les épreuves corrigées de trois volumes du journal, des quantités de lettres), Bollery réalisa une colossale biographie de son héros littéraire, en trois volumes qui furent publiés par Albin Michel entre 1947 et 1954. «ça pue le bon dieu ici !» style incomparable qui, selon notre état d’âme, peut sembler insupportable ou magnifique… en tout cas, un des plus vigoureux de la littérature.» Il est possible que Bollery ait perçu dans cette créature double un reflet de sa propre personnalité non réalisée, soldat blessé et silencieux érudit. dans le cercle de Léon Bloy L’escalier central de la médiathèque Michel-Crépeau. épreuve corrigée d’un chapitre de La Chevalière de la mort , 1896 (Ms 2738). En réalité, c’est dans son activité de lecteur de Bloy (et de ses contemporains car, pour l’amour de son écrivain préféré, il avait étendu son intérêt à tous ceux qui faisaient partie de l’entourage de Bloy) que Bollery atteignit à une sorte de modeste célébrité. La plupart des dictionnaires français de biographies, ignorant inconsidérément Bol- Nous ne pouvons que tenter d’imaginer ce que pouvait ressentir le sobre Bollery lorsqu’il parcourait, par exemple, les notes jetées au hasard par Bloy – idées pour des essais, injures originales, aphorismes et équivalents, contre la fausse piété, l’hypocrisie bourgeoise, le journalisme corrompu, l’avidité mercantile – comme celles-ci, copiées d’un manuscrit de Bloy datant de 19042 : Manger de l’argent La justice et la miséricorde sont identiques «Si je n’aime rien, je ne suis rien» – réponse d’une prostituée se justifiant à son maquereau. Ça pue le bon Dieu ici ! Araignée de pissotière. Je ne comprends pas qu’une main pure puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût. Dans la nuit noire, sur une table noire, une fourmi noire, Dieu la voit et l’entend. Il y a dans le département de Tarn-et-Garonne une commune qui se nomme Notre-Dame des Misères. Le Démon est un sentimental. Goût de Napoléon pour l’imparfait du subjonctif. Partout où il y a un imbécile, il y a du danger. Pour montrer le mal avec précision, avec une exactitude rigoureuse, il est indispensable de l’exagérer. Une dizaine d’années environ après que Bollery était tombé amoureux de l’œuvre de Léon Bloy, l’un de ses contemporains d’outre-Atlantique, aussi timide et réservé que l’avait été Bollery, lut les livres avec une ferveur égale quoique sans le désir de collectionner matériellement les manuscrits. Jorge Luis Borges, en Argentine, découvrit Bloy et écrivit à son sujet, et quelque chose de ce que Borges pensait de Bloy pourrait expliquer la passion de Bollery : «Peut-être le sédentaire et pusillanime Léon Bloy se métamorphosa-t-il en deux êtres irascibles : le franc-tireur Marchenoir, terreur des armées prussiennes, et l’impitoyable polémiste que nous connaissons et qui, pour les générations actuelles, est sans doute le véritable Bloy. Il forgea un 40 2. Léon Bloy. «Carnet vert». Copie dactylographiée par Joseph Bollery d’un manuscrit inédit (ms 2806). Le Centre du livre et de la lecture en Poitou-Charentes a confié à Alberto Manguel une mission d’exploration et de valorisation des fonds patrimoniaux de bibliothèques et services d’archives de la région, dans le cadre du Plan d’action pour le patrimoine écrit financé par le ministère de la Culture et de la Communication. Les textes sont régulièrement publiés dans L’Actualité Poitou-Charentes, illustrés des photographies de Marc Deneyer. ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 90 ■ lery et ses travaux, ne lui accordent qu’une vague immortalité par procuration, associée à l’écrivain qu’il lut et soutint avec une telle fidélité. Il en fut d’autres, assurément, qui de temps à autre attirèrent l’attention de Bollery au dehors de ce cercle, mais ce n’étaient que des intérêts nocturnes, passagers, qui au matin avaient perdu à ses yeux toute importance. Bollery était cette rareté suprême dans l’univers des livres : un lecteur monogame. Borges a fait la liste des dégoûts universels et contradictions impartiales de Bloy : «Il exécra tout autant l’Angleterre – qu’il surnomma “l’île infâme” – que l’Allemagne, la Belgique et les États-Unis. Inutile d’ajouter qu’il fut antisémite, bien que l’un de ses livres les plus admirables s’intitule Le salut par les juifs. Il dénonça la perfidie italienne, appela Zola “le crétin des Pyrénées”, injuria Renan, France, Bourget, les symbolistes et, d’une façon générale, le genre humain.» Assurément, une telle verve doit faire exulter un homme timide. Vers la fin de sa vie, Borges devait observer que «un écrivain écrit ce qu’il peut ; un lecteur lit ce qu’il veut», oubliant peut-être que ces mots étaient une variante d’une observation de Bloy : «Le talent fait tout ce qu’il veut, le génie ce qu’il peut», que Bollery avait dûment recopiée. Sans doute cette liberté talentueuse était-elle ce que Bollery cherchait, et avait trouvé, en lisant Léon Bloy. n Alberto Manguel, né à Buenos Aires en 1948, vit dans la Vienne. Il a publié récemment Tous les hommes sont menteurs (Actes Sud, 2009), ça et 25 centimes (livre d’entretiens, L’Escampette, 2009), Histoires classiques, avec des dessins de Rachid Koraïchi (Al Manar, 2010). Cette année, il a contribué à : Glen Baxter, Le Safari historico-gastronomique en Poitou-Charentes (Atlantique, 2010), Mœbius transe forme (Fondation Cartier 2010), Miquel Barcelo, Terra Mare (Actes Sud, 2010). ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 90 ■ 41