moyen âge Fabrique de légendes Les vies des saints, les livres de miracles et les translations de reliques sont des récits parfois dignes de romans d’aventure. Entretien avec Edina Bozoky, qui vient de publier Le Moyen âge miraculeux. Entretien Jean-Luc Terradillos u Moyen âge, époque où le réel est cousu de récits merveilleux, le pouvoir attribué aux reliques des saints est immense. Dès le ive siècle, un culte des reliques se répand dans toute la chrétienté, car on croit que les restes des corps saints et des objets qui ont été en contact avec eux possèdent une force (virtus) miraculeuse. Une force qui guérit… qui punit aussi. Détenir une relique assure puissance et prestige. Grandes abbayes, églises, princes et monarques se livrent alors à une rude concurrence. Se développe ainsi un commerce international des reliques, servi par une littérature abondante sur laquelle travaille Edina Bozoky. D’origine hongroise, elle vit à Poitiers depuis 1972 (avec un intermède canadien de onze ans) où elle enseigne l’histoire médiévale à l’université et mène des recherches au sein du Centre d’études supérieures de civilisation médiévale. Après La PoEdina Bozoky est maître de conférences litique des reliques de Constantin à l’Université de Poitiers, membre du à saint Louis. Protection collective Centre d’études supérieures de civilisaet légitimation du pouvoir (Beaution médiévale (UMR CNRS 6223). Elle chesne, 2006) et Le Livre secret dirige la collection «Culture et société des Cathares (Beauchesne, n lle médiévales» aux éditions Brepols. édition 2009), elle vient de publier Le Moyen âge miraculeux (Riveneuve), recueil d’articles organisé en quatre parties : les saints, leurs sanctuaires et leurs miracles  ; le pouvoir des reliques ; la protection surnaturelle  ; l’imaginaire du roman breton. Dans sa préface, André Vauchez souligne : […] «eu égard aux interprétations souvent originales et suggestives qu’il présente de ces phénomènes, ce livre constitue 18 A une précieuse contribution à la compréhension de ce que Georges Duby appelait “la part de l’imaginaire dans l’histoire des sociétés humaines”.» L’Actualité. – Le culte des saints était souvent utilisé à des fins politiques. N’est-ce pas le cas de saint Martial, protecteur et pacificateur de l’Aquitaine ? Edina Bozoky. – Le prestige de saint Martial prend une ampleur considérable après l’épidémie du «mal des ardents» qui décime les populations limousines en 994 (dû en fait à la contamination du pain par l’ergot de seigle). Le peuple s’en remet à Martial. Les évêques d’Aquitaine se réunissent à Limoges. En procession, les reliques du saint sont portées sur une colline de la ville, le mont Jovis. Un jeûne est prescrit et l’épidémie cesse. S’ensuit un pacte de paix et de justice entre les évêques, le duc et les seigneurs d’Aquitaine. Saint Martial est alors considéré comme le protecteur et le pacificateur de l’Aquitaine. Son «utilisation» politique est clairement attestée. Par exemple, vers 1120, deux seigneurs en hostilité permanente viennent solennellement se réconcilier sur le tombeau de Martial. Ademar de Chabannes, moine de Saint-Cybard d’Angoulême († 1034), a contribué à amplifier sa légende en essayant de faire admettre l’apostolicité de saint Martial. A cette époque, d’autres saints ont ainsi été «vieillis» afin d’augmenter leur prestige – et, en conséquence, de développer leur culte – en faisant d’eux des saints apostoliques au sens strict, c’est-à-dire des contemporains de saint Pierre, voire des parents de Jésus. Sébastien Laval Page de droite, sainte Apolline, martyre légendaire, est devenue la sainte protectrice qu’on évoquait pour le mal de dents, comme ici la prière en latin dans un livre d’heures à l’usage de Poitiers, fin xve siècle. Coll. Médiathèque de Poitiers, ms 1097, fol. 68 ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 90 ■ Olivier Neuillé - Médiathèque de Poitiers moyen âge Les Plantagenêt ont fait une utilisation intensive des saints, notamment en sollicitant des canonisations, en revendiquant une filiation avec saint édouard. Beaucoup d’autres rois font de même. Quand ils exaltent le culte ou les reliques de tel ou tel saint, c’est pour montrer que, malgré leur état de laïcs, ils entretiennent des rapports privilégiés avec les saints. Déjà, les Carolingiens mettent en valeur des saints dans leur généalogie, notamment saint Arnoul, évêque de Metz. Quand Henri II Plantagenêt appuie, avec l’église d’Angleterre, la demande de canonisation d’Edouard, le dernier roi anglosaxon († 1066), et qu’il revendique une parenté avec celui-ci, c’est un moyen de légitimer sa dynastie et de lui donner des fondements spirituels. Plus étonnant, après le meurtre de Thomas Becket en 1170 auquel il n’est pas étranger, Henri II place le pouvoir royal sous sa protection, après avoir fait pénitence. Ce nouveau culte diffusa massivement et rapidement. Soulignons que le meurtre de Thomas Becket est représenté sur de nombreuses châsses en émaux limousins. Il favorise également le culte d’étienne Muret, fondateur de Grandmont († 1124). Quand il est gravement malade en 1170, il va à Rocamadour en pèlerin sûrement, mais aussi en monarque soucieux de marquer son territoire dans ce Quercy situé aux confins du royaume. Quand Richard Cœur de Lion reçoit l’anneau de sainte Valérie, n’est-ce pas une forme d’union céleste ? La Chronique de Geoffroy de Vigeois nous apprend que Richard est venu en 1172 à Limoges pour son investiture ducale et qu’il a reçu à son doigt l’anneau – donc une relique – de sainte Valérie. Ces épousailles symboliques confèrent une légitimation sacrale à son investiture mais aussi politique puisque Valérie serait une descendante du gouverneur des Gaules, premier duc de la région, donc ancêtre des ducs d’Aquitaine. C’est un apparentement fantaisiste, de même que le récit de la cérémonie, celle-ci n’étant relatée que dans un texte écrit en 1218. En outre, Valérie est probablement une sainte inventée. Selon la légende, cette jeune fille convertie par Martial est fiancée à un païen qu’elle refuse d’épouser. Courroucé, il lui tranche la tête et… se convertit au christianisme ! C’est un motif assez fréquent dans les légendes des saints. Valérie augmente le prestige de Martial car si celui-ci n’est pas un martyr, une personne de son entourage, Valérie en l’occurence, a subi le martyre. Vous citez souvent Grégoire de Tours qui a recensé 800 miracles. En invente-t-il ? Sur ces 800 miracles il y a 400 guérisons, 100 punitions, et pour le reste il s’agit de sauvetages, extinctions d’incendies, toutes sortes de bienfaits… Les miracles de châtiment manifestent la vengeance divine quand il y a péché ou agression contre le sacré – relique, espace sacré, culte, observation de fête, etc. –, et contre les personnes et biens liés au sacré. Maladie, accident, mort subite, telles sont les punitions infligées, auxquelles on attribue une origine surnaturelle. L’église a mis au point des pratiques pour provoquer le châtiment divin, notamment des formules d’excommunication et d’anathème. L’hagiographie est un genre qui apparaît au ive siècle. Cela donnera une littérature abondante. Les premières Vies (Vitae) de saints célèbres sont celles des fondateurs de l’érémitisme, comme saint Antoine du Désert (vers 250-356), ermite en Égypte, dont la Vie (Vita) est écrite juste après sa mort. Dans notre région, saint Martin meurt en 397 et Sulpice Sévère, qui l’a connu, écrit aussitôt sa Vie. Ce genre ne ressemble pas aux biographies des rois et princes laïcs. Il y a peu de détails strictement biographiques mais plutôt des généralités, des clichés. On cherche à mettre en valeur la singularité religieuse du saint et à faire passer un message. à l’époque carolingienne, sans doute parce que l’on considère le latin des mérovingiens trop lourd ou maladroit, on se met à réécrire les Vies des saints. On embellit le style, mais le plus souvent on amplifie les détails, on en ajoute aussi, dans le but de développer le culte. J’étudie aussi deux autres genres hagiographiques, les recueils de miracles et les translations de reliques. Le premier recueil de miracles apparaît dans la Cité de Dieu de saint Augustin († 430). Ce genre se développe de façon autonome. Des recueils sont à quand remonte le genre hagiographique ? Il n’invente pas. Il entend le récit de miracles et, peut-être, ceux qui les lui transmettent inventent certaines choses. En tout cas, ses informations donnent des renseignements précieux sur l’état des sanctuaires en Gaule au vie siècle. ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 90 ■ 20 Ci-dessus, le culte de saint Sébastien, martyr légendaire, connaît une popularité surtout à la fin du Moyen âge. Page de gauche, saint étienne, considéré comme le premier martyr, a été lapidé à Jérusalem (33) en raison de ses idées. Coll. Médiathèque de Poitiers, ms 1097, fol. 64 et 63. Photos Olivier Neuillé. rédigés dans les sanctuaires indépendamment des Vies de saints. Chaque récit de miracle est bref mais les recueils peuvent être abondants. Il y a par exemple quatre livres des miracles de sainte Foy de Conques. Les récits de translations racontent l’itinéraire des reliques de Jérusalem à Constantinople, de Constantinople à Rome, de Rome à Paris, etc., l’accueil qui leur est fait et leur déposition. Les routes n’étant pas sûres et les reliques très convoitées, ces récits sont parfois dignes de romans d’aventures. Quels sont les clichés utilisés dans les Vies des saints ? se développent entre le ixe et le xiie siècle. Généralement ce sont des saints locaux, reconnus comme tels d’abord par le peuple. Les récits sont souvent postérieurs aux faits relatés (150 à 500 ans après) et doivent beaucoup à la fiction. Parfois l’hagiographe développe son récit sur le modèle des «passions épiques»  ; il fournit des détails pittoresques et invente des dialogues. C’est le cas de la légende de Sauve, rédigée vers 800. Originaire d’Aquitaine, Sauve est une sorte d’évêque itinérant qui va prêcher dans le Hainaut. Il est assassiné avec son compagnon de route, près de Valenciennes, après avoir été accueilli chez l’administrateur du fisc. Voyant les objets liturgiques et les vêtements richement ornés d’or et de pierres précieuses que le pèlerin transporte avec lui, le fils de la maison est saisi de cupidité : il ordonne à ses serviteurs de capturer Sauve et son disciple, de les dépouiller de tout ce qu’ils possèdent, de les emprisonner puis de les tuer. Leurs corps sont ensevelis dans une étable et oubliés pendant trois ans. Mais la mort injuste ne suffit pas pour faire un saint, il faut que des signes miraculeux se manifestent aux vivants. En fait, un taureau veille sur les corps cachés de Sauve et de son compagnon afin qu’aucune autre bête ne vienne marcher à l’endroit où ils sont enterrés. En pleine nuit, une femme aperçoit une lumière dans l’étable, elle s’approche et voit deux lampes allumées aux cornes du taureau. Tout le monde vient constater le prodige pendant trois nuits, puis les prêtres sont informés. En même temps, une voix angélique ordonne à Charles Martel, à trois reprises, de faire rechercher le lieu où les deux pèlerins sont ensevelis. Ce motif apparaît ensuite dans bien d’autres Vies de martyrs. Par exemple, le même scénario se joue avec deux autres pèlerins aquitains en route pour Rome, le prêtre Bertaire et son neveu Atalène. Un brigand les assassine pour un calice d’étain qu’il croyait en argent… Le signe miraculeux est un poteau (ou une verge) fiché en terre par Atalène lors de l’agression, qui deviendra un bel arbre dont les feuilles guérissent les maux de tête et de dents. Parmi ces «martyrs de faits divers», citez-nous un cas de vengeance. Jusqu’au xiie siècle, la majorité des saints ont une origine noble, des parents très pieux, une éducation excellente. Leur sainteté se révèle très tôt. à l’heure de leur mort, qu’ils sentent venir et à laquelle ils se préparent, un signe vient démontrer leur sainteté, par exemple le défunt est nimbé de lumière ou son visage est transfiguré. Et ceux qui subissent le martyre ? Les martyrs sont les saints les plus importants. Ils sont morts pour ne pas renier leur foi. D’autres sont assassinés par pure malveillance et non par persécution religieuse. Je les appelle «martyrs de faits divers». Ce sont des voyageurs ou des pèlerins, parfois ermites, souvent étrangers au pays ou à la région, tués par cupidité et par convoitise. Quelquesuns sont victimes de fausses accusations ou de conflits familiaux. L’apparition et la diffusion du culte de ces «victimes innocentes» Prenons un saint originaire de Poitiers, Emmeran († entre 685 et 690), parti évangéliser la Bavière où il est devenu évêque de Ratisbonne. Ota, fille du duc Théodon, lui confie qu’elle est enceinte d’un fils de juge. Touché de compassion, Emmeran prend sur lui la faute et part en pèlerinage à Rome. Mais Ota le dénonce et, afin de venger l’honneur de la famille, son frère se lance à la poursuite du pèlerin. Peu importe que l’évêque nie les faits, il est condamné à une mort atroce : on lui coupe les pieds, puis les parties génitales, on lui arrache la langue et on l’abandonne encore vivant dans une mare de sang. Les gens des environs ensevelissent ses membres. Il leur demande de le transporter à Ratisbonne. Il rend l’âme dans une prairie et, à cet endroit même, le sol n’est jamais recouvert par la neige. Au contraire, sur cette petite parcelle de terre, c’est toujours le printemps. n Le Moyen âge miraculeux, d’Edina Bozoky, éd. Riveneuve, 372 p., 28 e à paraître : Saints d’Aquitaine. Missionnaires et pèlerins du haut Moyen âge, dir. Edina Bozoky, Presses universitaires de Rennes. Saint-Martial de Limoges. Ambition politique et production culturelle (xe-xiiie siècles), dir. Claude Andrault-Schmitt, Pulim, 2006. ■ L’Actualité Poitou-Charentes ■ N° 90 ■ 21