patrimoine Sur les traces de l’histoire du trésor de Saint-Martin-de-Ré, un marbre digne des collections de Louis XIV à Versailles. Par Grégory Vouhé Photos Thierry Girard par mer convoyé A u fond d’une chapelle sombre de l’église de Saint-Martin-de-Ré, la blancheur d’un marbre attire irrésistiblement le regard. C’est un petit saint Jean-Baptiste embrassant le pied de l’Enfant Jésus assis sur un agneau. A dire vrai, on ne s’attend pas à trouver là une sculpture de cette qualité, digne de quelque cathédrale. Nul ne sait d’ailleurs plus quel grand personnage a pu offrir le groupe à cette modeste paroisse. Si bien qu’une tradition locale prétend qu’il s’agirait d’un cadeau du pape Léon X à François Ier à l’occasion du concordat de 1516, donné par le roi après le naufrage, sur les côtes de l’île, du navire qui le transportait. Ici les histoires de mer ne sont jamais loin. Cette origine fabuleuse est cependant à rejeter, on va bientôt voir pourquoi. Le marbre a bien été dûment répertorié par le Service régional de l’Inventaire, qui avait toutefois prudemment proposé de le dater du xvie, ou du xviiie siècle. Une nouvelle enquête était donc seule susceptible d’éclairer un peu mieux le temps et les circonstances qui l’avaient plus vraisemblablement vu s’échouer à Saint-Martin. Provenait-il de Gênes, port avec lequel certains négociants étaient en relation comme on a aussi pu le dire1 ? L’étude des transports maritimes de marbre de Gênes en France a effectivement permis de retrouver des Normands, des Anglais, des Malouins s’en revenant d’avoir vendu leurs morues, mais point de Rétais. C’est bien cependant vers l’Italie du xviie siècle qu’il faut s’orienter pour situer la provenance de ce groupe selon le collège de spécialistes interrogé, qui en a unanimement reconnu la joliesse en le découvrant. Il fut donc certainement transporté par voie maritime2. Cela semble conduire vers le négoce rétais au Grand Siècle, même si le marbre n’a pas nécessairement été acquis immédiatement après sa taille outre-monts. Quel commerce fut assez florissant pour permettre un tel bienfait en favorisant cette importation, et pour 118 ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 89 ■ œuvRE D’uN FLAMAND ROMANISÉ le compte de qui ? La question reste en suspens : on n’a pas seulement connaissance de contacts entre le négoce rétais et l’Italie, répond Thierry Sauzeau. Aussi faut-il se tourner à nouveau vers l’œuvre pour tenter d’en préciser l’origine, qui remonte en fait au temps de Richelieu. Chacun s’accorde ainsi à reconnaître dans le groupe de Ré une parenté avec un marbre des collections de Louis XIV décrit dans l’inventaire de Versailles de 1695 comme un «enfant Jésus assis avec un Saint Jean à genoux qui luy présente une croix3». Or cette œuvre a été attribuée, par un témoin de sa création, à un artiste d’origine wallonne établi jusqu’en 1634 à Rome, où il s’était intégré à la confraternité San Giuliano dei Fiamminghi à partir de 1622. S’appuyant sur d’autres œuvres romaines taillées par ce sculpteur – son marbre de la Vierge à l’Enfant à Santa Maria della Scala et le tombeau Pescatore à Santa Maria dell’Anima –, Françoise de La Moureyre propose de lui rendre la sculpture de Ré : «À première vue, j’ai pensé à un artiste flamand travaillant à Rome, parce que si la morphologie générale de ce charmant groupe me rappelait la Flandre (surtout les visages), la composition originale et l’attitude très déliée des enfants me semblaient plus romaines. Pour moi, ce n’était pas une œuvre du xvie siècle, même si à certains égards on y sent quelque chose de la Renaissance. J’ai cherché du côté de Jérôme Du Quesnoy, d’Artus Quellinus… Et puis j’ai pensé à François Dieussart, très proche de Du Quesnoy, et en même temps conservant son originalité propre.» Et de proposer une datation autour de 1633, par analogie avec le mausolée Pescatore, où l’on observe des corps d’enfants comparables, avec le marbre de Versailles surtout, décrit par le biographe de Dieussart qui l’avait connu à Rome au début des années 1630. Si l’Enfant rétais semble un peu plus joufflu, l’étroite parenté s’exprime par «le sentiment, la draperie et la morphologie des corps, l’attitude du petit saint Jean, la peau d’agneau qui le revêt, etc.», remarque encore cette spécialiste de la sculpture du xviie siècle. Un autre très bon argument réside dans la jambe avec genou à terre et la position du pied, simplement inversés d’un groupe à l’autre. Tout en réservant son jugement à un examen de détail, Marion Boudon-Machuel «penche aussi pour une sculpture flamande». C’est elle qui a publié en 2003 dans le Burlington Magazine les œuvres romaines sur lesquelles on appuie aujourd’hui la comparaison avec le marbre de Ré. À son tour, elle y retrouve «certains éléments, notamment la forte utilisation du trépan [l’outil qui sert à faire des trous], ou encore des détails comme les paupières lourdes, mais il faudrait pouvoir comparer d’autres détails avec précision» pour affermir, parmi les Flamands de l’entourage de Du Quesnoy, le nom de Dieussart. Une attribution «tentante», d’autant mieux qu’est attestée, comme on l’a vu, la taille par le sculpteur d’un sujet analogue… à quELLE DAtE IMpORtÉ ? la chapelle où le marbre était installé en 1791, mais il paraît fort douteux que les Charitains l’aient alors eux-mêmes importé d’outre-monts. Faut-il se tourner vers l’Intendant cité dans les lettres patentes, le sieur de Muin ? Le Mémoire sur la Généralité de La Rochelle rédigé en 1698-1699 sous la direction de l’Intendant Michel Bégon rappelle par ailleurs que «cette île est fort abondante en vin et en sel […] il y a vingt-cinq ou trente familles de marchands qui sont fort riches4». Rien n’assure toutefois que le groupe n’arriva pas à Ré avant le règne de Louis XIV : comme ce fut le cas au cours du xixe siècle, il put déjà avoir été plusieurs fois déplacé. L’histoire de l’église apporte ainsi des données qui ne doivent pas être négligées. Ravagée en 1696 lors du bombardement de la place forte par une flotte constituée de navires anglais et hollandais, elle avait été de nouveau consacrée le 9 juin 1641, au terme d’une restauration dans les années 1630 : en accord avec son style, n’est-ce pas un moment propice au débarquement sur Ré du petit saint Jean-Baptiste embrassant l’Enfant Jésus ? Les Charitains ne purent-ils le tirer des ruines fumantes pour le mettre à l’abri, et tout à la fois enrichir leur chapelle neuve ? n 1. G. Renaud-Romieux et alii, L’Ile de Ré, Poitiers, 1994. Cantons île de Ré, Paris, 1979. 2. Richelieu recevait de Rome plusieurs caisses d’antiques en 1633 : en partance de Civitavecchia, la «barque de Gênes» – elle vogua sur la mer de Gênes – débarque au port de Marseille, puis la cargaison navigue sur le Rhône jusqu’à Lyon. 3. G. Bresc-Bautier, directrice du département des sculptures du Louvre, à l’origine des informations sur les importations de marbre génois, relève ainsi «quelques rapports iconographiques avec ce petit groupe». 4. Archives historiques de Saintonge et d’Aunis, t. II, 1875, p. 54 (http:// gallica.bnf.fr). Le petit saint JeanBaptiste embrassant l’Enfant Jésus, hauteur : 66,5 cm, largeur : 90 cm, profondeur : 27 cm ; groupe classé au titre des Monuments historiques depuis 1927. Reste à se demander qui, sous l’Ancien Régime, put avoir à la fois l’idée, la volonté et la capacité de convoyer une telle œuvre sur l’île, étant entendu qu’une installation de cette nature suppose des moyens hors du commun. Las ! Aucun document retrouvé n’éclaire son histoire avant la Révolution. Ce «petit saint Jean en marbre» apparaît pour la première fois dans un inventaire de l’hôpital Saint-Honoré dressé le 23 août 1791, et n’est installé à l’église qu’après être passé par l’hôpital Saint-Louis entre 1816 et 1853, et être revenu à Saint-Honoré jusqu’en 1858. Louis XIV avait donné le 5 septembre 1695 la lettre d’établissement des religieux de la Charité qui décida la construction de ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 89 ■ 119