exposition prolégomènes à une critique du baxterisme Par Didier Semin O Ce texte est extrait d’une conférence donnée le 17 juin au musée Sainte-Croix de Poitiers en présence de l’artiste. n présente souvent les dessins de Glen Baxter comme l’incarnation idéale de l’humour britannique. Par humour britannique, on entend l’exposé flegmatique de situations incongrues, dont le goût serait propre aux habitants d’outre-Manche, et étranger à nos propres catégories de pensée. Cette façon de voir n’est évidemment pas aberrante : il serait possible, et légitime, de tracer une généalogie qui irait du Book of Nonsense d’Edward Lear en 1846 – on emploie d’ailleurs indifféremment le mot nonsense, que l’on importe sans le traduire, et l’expression «humour britannique» – à l’Atlas de Glen Baxter en 1979, en passant par les ouvrages de Lewis Carroll, G. K. Chesterton, Evelyn Waugh, et l’inoubliable Monty Python Flying Circus… Il existe cependant beaucoup d’arguments contre le stéréotype essentialiste d’un humour distingué propre aux îles Britanniques. De même que les Français ne sont pas tous volages, les Allemands pas tous belliqueux, la Grande-Bretagne produit volontiers un comique troupier de la pire espèce (voir la série télévisée Benny Hill) qui propulse la Danse des canards au rang de divertissement raffiné. LE pRINCIpAL REFuGE DES hÉRItIERS D’EDWARD LEAR Et DE LEWIS nés pour le premier à Bordeaux et pour le second à Châlons-sur-Marne, seraient jugés délicieusement british… Bref, il est aisé de démontrer qu’en dépit de son aspect commode, la catégorie «humour britannique» n’est pas valide. Robert Benayoun, auteur d’une anthologie assez documentée sur la question (Les Dingues du nonsense), s’efforce d’ailleurs de contourner le stéréotype en lui trouvant un fondement politique. SONt NÉS EN ANGLEtERRE au milieu LE CApItALISME Et SA CRItIquE page de droite : «Le grand livre féminin des menaces», crayon et encre sur papier, 55,5 x 72,5 cm, 1991. CARROLL est désormais une revue américaine, le New Yorker, qui, comme en France Le Monde et L’Actualité, publie régulièrement des dessins de Glen Baxter, ce que ne font pas les magazines londoniens. Eussent-ils enfin reçu un patronyme anglo-saxon que Chaval, ou Pierre Dac, L’ExpÉDItION GLEN BAxtER tous les dessins réalisés par l’artiste depuis janvier 2000 pour L’Actualité Poitou-Charentes sont exposés à la maison de l’architecture de poitiers jusqu’au 12 septembre dans le cadre «L’expédition Glen Baxter en Poitou-Charentes». C’est la plus grande exposition jamais consacrée en France à cet artiste (169 dessins dans 6 sites et sur les murs de la cité). atlantique publie Le Safari historico-gastronomique en Poitou-Charentes, soit tous les dessins de Glen Baxter accompagnés d’un texte d’Alberto Manguel, d’un entretien avec l’artiste et d’un glossaire gourmand. edition bilingue de 128 pages, 22 e 112 ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 89 ■ du xixe siècle (c’est à Londres que Marx a écrit Le Capital) : le nonsense y aurait fait, au même moment, son apparition, comme forme symbolique du désespoir face à une organisation sociale démente, orientée vers le seul profit, sans idéal religieux ni horizon fraternel… La thèse est séduisante, mais quid de Lichtenberg, professeur de mathématiques à l’université de Göttingen (et de ce fait éminemment allemand, pour un essentialiste), contemporain du siècle des Lumières et non de celui de l’industrie lourde, maître absolu de l’aphorisme décalé ? À moins de se contenter d’une vision partielle, il faut donc bien se résoudre à expliquer les œuvres de Glen Baxter autrement que par leur seule détermination politicogéographico-climatique. Il est peut-être possible de le faire en prenant en compte la revendication, par l’artiste, du Surréalisme comme famille d’adoption, et son admiration pour Raymond Roussel et Max Ernst. Les premiers dessins de Glen Baxter, dans les années 1970, sont en effet très proches dans leur étrangeté des illustrations du dernier livre de Raymond Roussel, Nouvelles Impressions d’Afrique. On sait que ces vignettes sont dues à un artiste, Henri Achille Zo, qui a travaillé sans savoir au juste ni pour qui ni pour quoi, à partir d’indications mystérieuses (du type : «Un perroquet sur son perchoir semblant parler à un passant. Pas d’autres personnages.») transmises anonymement. L’incongruité radicale de ces images tient sans doute au fait très simple – mais dans le même temps très compliqué – qu’il existe toujours un décalage entre une représentation du monde qui passe par les mots, et une représentation du monde qui passe par les images. «Ce qu’on voit, écrivait Michel Foucault, ne loge jamais dans ce qu’on dit» : le jeu, au sens mécanique du terme, entre les images et les mots est l’indice palpable de ce que nous percevons l’univers au travers de trames inadéquates et imprécises, qui le laissent à son entier mystère (inutile de compter sur les mathématiques : elles ne sont pas moins arbitraires que les images ou les mots, et il faudrait être fou pour imaginer que la nature se sert de l’impossible nombre π pour fabriquer des bulles et des planètes). Raymond Roussel aura passé sa vie à explorer ce décalage, à en accentuer les effets, en faisant naître des images de jeux de langage complètement arbitraires. Max Ernst, dans ses albums de collages La Femme 100 têtes ou Une semaine de bonté, n’agissait pas très différemment : il s’emparait d’illustrations déjà étranges – du seul fait de leur caractère d’illustration, c’est-à-dire de leur inadéquation native au texte qu’elles prétendaient restituer – pour les projeter, au gré de quelques ajouts ironiques, dans un monde d’une parfaite absurdité. Et le premier Ready-made de l’histoire, en 1915, est l’addition, non plus de mots et d’images, mais de mots et d’objets : Marcel Duchamp a simplement écrit «In Advance of the Broken Arm» (soit à peu près : «En prévision du bras cassé») sur le manche d’une pelle à déneiger les trottoirs… GLEN BAxtER ESt DONC AuSSI L’hÉSuRRÉALIStE, qui n’a, heureusement, pas de pays d’attache. En révélant au grand jour l’incongruité latente des illustrations qu’on trouve dans les journaux – ses cow-boys ou ses alpinistes sont les frères jumeaux de ceux que Hopper fut contraint de dessiner pour les magazines, dans les années 1920 et 1930 – par l’adjonction d’une légende ostensiblement décalée, Baxter ne fait que pointer du doigt le propre de notre condition terrestre : ne rien comprendre à ce qui se passe. C’est très légitime, de ne rien comprendre, c’est même l’idée qu’on puisse comprendre quelque chose qui est une illusion. On peut s’en inquiéter, mais le génie propre de Glen Baxter est de s’y résigner gaiement. «Si les anges peuvent voler, écrivait Chesterton, c’est qu’ils savent se prendre à la légère»… (On traitera plus tard la question de savoir s’ils ont de fait le droit de porter la moustache.) RItIER DE LA GRANDE tRADItION Didier semin est professeur à l’école nationale des Beaux-Arts de Paris.