océan La plage sous la pluie Par Jean-Paul Chabrier «…rédigés sur des documents puisés aux archives et aux bibliothèques et principalement dans l’excellente Histoire de Rochefort de MM. Viaud et Fleury. Il n’est pas possible de se maintenir aux abords du pertuis de Maumusson situé entre les parages assez dangereux appelés la Côte Sauvage et la Côte d’Arvert»… Rade des Basques. pierre loti début d’Un petit cahier mystérieux (1865-1867) D e ce côté de l’île, après avoir dépassé la route du dernier village, le plan incliné d’une sorte de lande conduit aux portes mêmes du ciel ; le chemin serpente parmi les broussailles. Essoufflés, on arrive au sommet, et l’air s’agrandit tout autour de nous ; alors s’offre à la vue, presque à l’infini, – l’étendue grise de la plage battue d’une pluie violente. Nous avons quinze ans. C’est la fin de l’été. Quand on arrive en haut de la colline perdue nous avons toujours quinze ans, – et c’est toujours la fin de l’été. L’immensité de la plage, les vagues sourdes de la haute marée et les vents qui tourbillonnent nous suffoquent ; tout à coup on ne sait pas vivre face à un paysage si démesuré. (Vivre n’est pas, à justement parler, le mot qui convient ici, – on ne sait plus penser.) Une clôture affaissée à moitié marque l’entrée de ce territoire. On s’enfonce la tête dans le col relevé de son imperméable, on ferme à moitié les yeux, les embruns glacés nous transpercent la poitrine pendant qu’on s’avance sur la plage – on dirait qu’une nuit s’ouvre encore dans le cœur détruit de l’aprèsmidi. C’est la nuit de l’océan, qui ne prend aucune mesure du temps. Au loin, sous un horizon de cendres mouillées, l’ombre d’un bateau traverse la baie comme un fantôme sa vie oubliée. Clarissa m’a serré le bras ; ses paroles s’envolent dans la tourmente qui nous étreint. J’aime la plage dans ces moments de solitude ; j’ai pensé à nos quinze ans malgré moi, – nous n’avions pas alors d’autre désir que celui d’appareiller pour des mirages lointains. De l’autre côté de l’océan qui repoussait nos ardeurs le monde s’enivrait d’étés de fleurs et de caprices. Le bruit des vagues était un appel aux plus fiévreuses aventures. Mais il fallait être courageux pour affronter tempêtes, dépressions et naufrages ; qui voudrait échouer dans un ailleurs de pacotille ? Aujourd’hui la plage n’invite pas à ces rêveries de matelots de papier. Aujourd’hui les affaires sont sérieuses ; l’océan voudrait nous arracher nos dernières petites certitudes. Nous avons marché sur la plage, contre le vent, promeneurs égarés au bord du gouffre. Clarissa ne se baignera pas. Un jour d’un autre été, des vagues voulurent l’emmener loin au large. Lutter contre les courants n’est pas du domaine de ses bras graciles, et ses yeux s’emplissaient déjà d’effrayants grands fonds. Jean-Paul chabrier vit à Angoulême. Prix du livre en Poitou-charentes 2008 pour Vers le Nord (L’escampette). Marine à Royan de Léon perrault, 33 x coll. musée Sainte-Croix de poitiers. peinture achetée à Emmaüs en 1979. L’artiste né à poitiers en 1832 est mort à Royan en 1908. Christian Vignaud - Musées de Poitiers 40 cm, 1905, ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 89 ■ 111