vacances Cet été, nous irons en bord de mer q u’est-ce que le bord de mer, sinon une ravissante expression témoignant du timide respect de l’estivant qui arrive en bermuda fleuri, ou en ciré légèrement craquant sous le vent ? Ni la montagne d’un blanc immaculé, ni la verdoyante campagne ne jouit d’un bord, non, en ce qui les concerne on y est de plain-pied ou on n’y est pas. La mer, c’est tout différent : on s’en approche, le plus près possible, juste pour la regarder, observer ses humeurs, se sentir tout petit devant cette gigantesque masse d’eau, se sentir grand de ce qu’elle vient docilement lécher vos doigts de pied. Bord de mer a son histoire, ses moments de rivages paisibles propices aux piqueniques où l’on se préoccupe de rillettes et cornichons, et ses époques tumultueuses de front de mer, où l’on pleure morts et disparus. Bord de mer est un pays long et sinueux qui fait le tour des terres, une frange qui alterne des paysages de sable doux et de galets très polis, un eldorado qui attire sans distinction pauvres et riches venant s’y chauffer le dos, une frange de yes man’s land vers laquelle on se presse pour y poser ses fesses. Ce n’est plus vraiment la terre car rien n’y pousse, pas encore la mer : une zone de transit pour transats. On y vit volontiers d’amour et d’eau fraîche, pour peu qu’on ait pensé à apporter sa glaciaire. Parfois, dans son espace aérien passent de grands oiseaux de papier, baptisés cerfs-volants, qui promènent en laisse quelque humain apprivoisé. Bord de mer ne conçoit l’habitation qu’éphémère. Vers dix ou onze heures, on y circonscrit son terrain par quelques sacs, on installe ses bases avec trois serviettes, on plante le toit de toile : ah qu’on est bien ici, ne t’éloigne pas trop ma puce. La durée de séjour en bord de mer étant Par Catherine Ternaux Photo Sébastien Laval très courte, l’habitant doit se contenter de deux modes de vie : soit lové en cocon immobile sur le sol, soit au contraire agité de divers mouvements des bras et des jambes. Toute autre attitude s’avère inadaptée. Vers cinq ou six heures, on lève le camp, on repasse la frontière vers l’autre monde, celui aux modes de vie beaucoup plus variés, permettant de participer à un embouteillage de voitures ou à la file d’attente d’un supermarché. Soyons honnête, et reconnaissons que la mer est un tantinet monotone : on connaît par cœur ses registres répétitifs (clapotis, chuintements, roulements, fracas…). Bord de mer, lui – même un enfant sait cela –, est plein de variations infinies, de surprises, et de bidules en tout genre. Il est temps de prononcer ici le mot plage. Chéri, je vais me promener sur la plage. La plage est la capitale de bord de mer, ce pays dont Monsieur Hulot est le président bien-aimé depuis 1953. C’est sur la plage qu’on va trouver le maximum de souvenirs à rapporter : bois flottés, coquilles vides, étoiles de mer séchées et surtout de beaux galets, les plus beaux parmi les plus beaux, ce qui demande quand même un peu de concentration. Parmi les bidules qu’on trouve sur la plage la méduse est un morceau de roi, la reine des bidules. Quel petit garçon ne s’arrêterait pas pour tâter du bout de son bâton la chose, voire la triturer un peu, beaucoup, à la folie ? En vérité, bord de mer n’est pas le paradis pour tout le monde : toutes sortes de créatures attendent la marée avec impatience. Le paradis des uns est-il nécessairement l’enfer des autres ? Ah, vivement 21h48, que bord de mer tire sa couverture aquatique à lui, et refasse tranquillement tout son petit monde ! catherine ternaux vit à Angoulême. Prix du livre en Poitou-charentes 2001 pour Olla-podrida, édité par L’escampette. chez le même éditeur, elle a publié récemment Une délicate attention (2005), Les cœurs fragiles (octobre 2010). 110 ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 89 ■