patrimoine Les trésors du Musée maritime Cap sur la flotte patrimoniale de Musée maritime de La Rochelle mais aussi sur le patrimoine immatériel. Par Camille Lecoq u ne paire de chaussures négligemment posée au pied d’un lit étroit aux draps défaits, la brosse à dent encore dans son gobelet sur le lavabo. Dans une étrange odeur de renfermé, c’est à peine si l’on ose entrer dans la cabine, de peur d’y croiser un locataire furieux d’une intrusion dans son refuge. Alors, on s’accroche farouchement à l’une des rampes en bois qui bordent les couloirs pour poursuivre notre visite. Au son du ronronnement de ses machines, le France 1 nous accueille, immobile sur les quais de La Rochelle. Construite en 1958 alors que les satellites faisaient leur apparition, la frégate météorologique France 1 pouvait transporter jusqu’à cinquante hommes à son bord. Ainsi, le navire stationnait sur les lieux de formation et de passage des dépressions au large de l’océan Atlantique pour Météo France. Les relevés et des observations étaient alors transmis à un centre d’analyse situé en Angleterre. Désarmé depuis 1985, le long navire repose aujourd’hui dans le port des chalutiers. À l’intérieur du bateau, les passagers actuels découvrent la vie quotidienne des marins de l’époque, comme si elle était suspendue le temps d’une visite. Les claquements de la vaisselle dans la cuisine et le couvert encore déposé sur la table donnent l’angoissante sensation d’interrompre une scène de vie, sentiment accru par les dialogues des marins enregistrés et diffusés à bord du navire. Le réalisme de l’agencement de l’exposition procure l’impression au visiteur d’être sur le point d’embarquer en pleine mer. Finalement, sur le navire, il ne manque que les hommes. Hanté par son passé, le France 1 marque toute une époque de la vie maritime rochelaise. Et c’est en hommage à cette histoire maritime et aux «anciens», comme les appelle le directeur du musée, que le navire est classé monument historique. L’étonnant trésor du Musée maritime de La Rochelle n’est pourtant que l’un des huit bateaux composant l’ensemble de sa flotte patrimoniale. Sous l’impulsion de Patrick Schnepp, actuel directeur et conservateur du musée, l’association des Amis du Musée maritime de La Rochelle se consacre entièrement depuis 1986 à la sauvegarde du patrimoine maritime rochelais. Depuis dix ans, son programme d’acquisition a pour ambition de regrouper une flotte cohérente, afin d’illustrer les différents aspects de l’activité maritime. LE JOShuA DE BERNARD MOItESSIER Trois navires sont ouverts au public. L’Angoumois, premier chalutier de pêche arrière à pont couvert, se situe aux côtés de la frégate météorologique. Le remorqueur Saint Gilles, amarré lui aussi dans le quai de chalutiers, n’est que partiellement visitable. Mais la flotte patrimoniale se compose aussi du Joshua, un chalutier en bois fabriqué dans le port de La Rochelle-Pallice en 1958. À son bord, le navigateur Bernard Moitessier participa à la première édition du Golden Globe. Ce navire symbolise le profond attachement à la voile de la ville de La Rochelle. C’est d’ailleurs pour affirmer cette passion pour les voiliers que le Musée maritime accueille régulièrement des yachts classiques sur ses quais. Les bateaux de propriétaires sont soumis à une commission scientifique qui vérifie certains critères historiques. Ainsi quarante yachts, obligatoirement en bois, stationnent sur le quai des chalutiers pour un emplacement moitié moins cher. Plus d’une centaine d’autres yachts classiques circulent dans le port de La Rochelle chaque année. Les yachts classiques sont également un atout majeur de délectation pour le port de La Rochelle, ses touristes et ses habitants. Mais la principale nouveauté dont les amoureux de la mer se languissent est la 90 ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 89 ■ réouverture de la partie terrestre du Musée maritime. Fermés depuis cinq ans, les bâtiments ouvriront au public en 2013, entièrement restaurés. Au sud du bassin des chalutiers, une salle d’exposition permanente de 1 500 m2 sera dédiée au vent. Les visiteurs pourront traverser un tunnel où le vent soufflera à 100 km/h et s’amuser avec des bateaux télécommandés qui circuleront sur un grand bassin. Une plus petite salle accueillera des expositions temporaires. Enfin, une boutique, une librairie maritime et une brasserie verront le jour dans ces locaux. La flotte patrimoniale bénéficiera du slipway en état de marche. Datant des années 1950, ce plan incliné permettant de hisser hors de l’eau les navires devrait être prochainement restauré et remis aux normes afin de doter la ville de La Rochelle d’un pôle de restauration des bateaux du patrimoine. En 2015, la dernière partie se composera d’une salle historique racontant l’histoire maritime de la région depuis le Moyen Âge. Ces travaux réalisés grâce au soutien massif de la ville de La Rochelle et aux aides de la DRAC, de la Région et du Département, ont pour ambition la création de l’un des plus riches musées maritimes d’Europe. Patrick Schnepp affirme vouloir ainsi rendre hommage aux marins rochelais. En effet, le musée a pour vocation de placer l’homme au cœur de son patrimoine immatériel. Les témoignages des anciens marins ont été soigneusement filmés et enregistrés lors des précédentes éditions des journées du patrimoine. Une banque de données unique en France est en cours de réalisation, accessible sur un site Internet1 en septembre prochain. Le public, les chercheurs et les anciens marins eux-mêmes pourront ainsi découvrir à souhait ce riche patrimoine immatériel qui complète la flotte du Musée maritime. n 1. Histoires maritimes rochelaises mArie Dussier La Rochelle et la plaisance D octorante en histoire à l’Université de La Rochelle, Marie Dussier effectue sa thèse sur «La plaisance en Charente-Maritime : évolution d’une activité de loisirs (1945-2001)» sous la direction de Laurent Vidal. Elle publie cet été aux Indes savantes un livre sur la création du port des Minimes à La Rochelle. L’Actualité. – plaisance et industries nautiques semblent indissociables de l’image de La Rochelle. quelle est la genèse de cette filière ? Marie Dussier. – Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les sociétés des régates créées à partir du milieu du xixe siècle dans le département n’étaient pas réservées à une élite de yachtmen. Les régates côtières étaient des événements populaires auxquelles quiconque possédait une embarcation pouvait participer. Au début du xxe siècle, la réduction du temps de travail et les congés payés vont entraîner l’essor des loisirs. La construction de bateaux de plaisance qui n’était jusqu’alors qu’une activité complémentaire à la construction navale de pêche va alors se développer. En 1932, M. Vernazza, un Italien travaillant dans la construction navale à La Rochelle depuis 1924, ouvre son propre chantier. Il y construit de pe- tits voiliers de plaisance puis des yachts de croisière. Fernand Hervé, décorateur parisien passionné de voile et champion de France des Canetons en 1946, décide lui aussi d’ouvrir son chantier. À partir des années 1950, d’une échelle artisanale, la plaisance va devenir industrielle grâce à des innovations telles que la mise au point du polyester qui va permettre aux chantiers de construire plus rapidement et pour un coût de production inférieur à la construction en bois. C’est le début de l’ère des bateaux en plastique construits en série. Grâce au progrès technique et à la détermination de passionnés, des entreprises locales aujourd’hui connues mondialement telles que Dufour, Amel, Zodiac ou encore plus récemment Fountaine-Pajot ont pu se développer. Le développement des industries nautiques a-t-il influé sur celui des infrastructures portuaires en Charente-Maritime ? Clairement, oui. Toutefois, tout comme le développement des industries nautiques, le développement des aménagements portuaires est lié de manière directe à l’essor des loisirs nautiques en France. À partir des années 1950, la plaisance se popularise. Les industries nautiques se développent grâce à cet engouement ainsi qu’au progrès technique. De nombreux clubs et écoles de voile sont créés mais il n’existe pas encore d’infrastructures portuaires propres à la plaisance dans le département. Jusqu’à la fin des années 1960, les bateaux de pêche et de plaisance vont cohabiter dans des bassins anciens dont les activités principales sont la pêche et le commerce. Mais l’essor de la plaisance va rapidement entraîner un étouffement de ces structures portuaires existantes. Les dirigeants de clubs tels que la Société des régates rochelaises vont alors tout mettre en œuvre pour que cet engouement ne s’arrête pas faute d’équipements. Pour que La Rochelle devienne le «Cannes de l’océan», «la capitale du nautisme» en France, il fallait, selon eux, entreprendre très rapidement des aménagements portuaires. C’est ainsi que des projets ambitieux vont voir le jour et que les travaux de création du port des Minimes commenceront en 1969. De nombreuses villes portuaires de Charente-Maritime vont se laisser emporter par l’appel de la plaisance. De nombreux ports vont s’adapter tels que Marennes en 1967, et de nouveaux ports vont être créés tels que Saint-Denis-d’Oléron en 1989. Recueilli par J.-L. Terradillos 91 ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 89 ■