usages Paysans de la mer, paysans de la terre une relation conflictuelle Activités phares de l’activité économique locale, l’ostréiculture et l’agriculture s’efforcent de coexister... non sans quelques heurts. Par Audrey Rivaud Photos Noémie Pinganaud et Sébastien Laval ien que la production d’huîtres renvoie, du point de vue des représentations communes, à une activité d’exploitation de la mer, elle est fortement liée aux arrivées d’eau douce en provenance des bassins versants. C’est la raison pour laquelle elle se déroule en milieu estuarien, à la confluence des eaux continentales et des eaux littorales. L’activité ostréicole réclame, en effet, des apports en eau douce réguliers, pour la survie larvaire en premier lieu, le niveau de salinité des zones d’exploitation devant être maintenu à un niveau inférieur à la salinité de l’océan, et pour la croissance des coquillages en second lieu, l’eau douce étant un vecteur d’éléments nutritifs permettant le développement du phytoplancton à la base de l’alimentation des coAudrey rivaud est doctorante en quillages. Au-delà des exigences sciences économiques (crieF-teir quantitatives, la profession ostréieA 2249) à l’université de Poitiers. cole exprime également des attentes quant à la qualité de l’eau arrivant dans l’estuaire, afin d’assurer l’innocuité des produits de la mer. Pourtant, en Poitou-Charentes, l’eau fait figure de ressource rare et menacée. L’intensification des pratiques agricoles et le développement de l’irrigation à partir de la deuxième moitié des années 1970 ont conduit à l’émergence de phénomènes de surexploitation et de dégradation 86 B de la ressource. Sans être l’unique responsable des modifications observées concernant le régime d’écoulement des eaux et l’évolution de la qualité des milieux aquatiques1, le monde agricole est montré du doigt. Et pour cause : dans le bassin de la Charente, malgré une diminution réelle des prélèvements en lien avec la réduction des surfaces irriguées (baisse de 22,4 % à l’échelle régionale sur la période 2004-2008)2, les agriculteurs restent les premiers consommateurs en eau (54 % du total des prélèvements)3. Des exigences ostréicoles aux usages agricoles, la ressource en eau apparaît comme un objet de conflit entre les paysans de la mer et les paysans de la terre. uN pROBLèME DE COORDINAtION L’existence d’un conflit d’usage entre les activités agricoles et ostréicoles soulève des enjeux en termes de développement du territoire. Le bassin Marennes-Oléron est le premier bassin ostréicole au niveau européen et l’agriculture est le premier poste de création de richesse en Poitou-Charentes. Les risques de non-satisfaction des besoins en eau pouvant conduire à une remise en cause du bon déroulement de ces deux activités, la question du partage de la ressource se révèle essentielle pour le dynamisme économique local. La gestion de la ressource en eau amène donc à interroger la coordination entre des activités économiques interdépendantes. Quelles sont les possibilités de modification des comportements productifs visiblement «incompatibles» ? Quelles sont les modalités de coordination les plus pertinentes pour dépasser les conflits d’usage ? L’actuelle gestion de l’eau fait l’objet de contestations de la part des ostréiculteurs au motif qu’elle soutient les 1. L’urbanisation joue également un rôle non négligeable à cet égard. 2. Source : «Rapport de suivi du PGE Charente : Bilan de l’étiage 2008», EPTB Charente, 2010. 3. Source : http://www.eau-poitou-charentes.org Noémie Pinganaud ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 89 ■ agriculteurs à leurs dépens, en accordant des autorisations de prélèvements supérieures aux capacités de la ressource. Dans le même temps, les agriculteurs argumentent en faveur de l’intérêt de l’irrigation, notamment pour le maintien des structures productives et défendent leurs pratiques sous couvert d’historicité des autorisations administratives. Si l’une des clés de voûte de la gouvernance locale de l’eau semble reposer sur l’élaboration concertée de règles d’utilisation et d’accès à la ressource, il semble fondamental de prendre en compte, en amont de la concertation, les systèmes de contraintes à la fois globaux et locaux dans lesquels évoluent les agents économiques, pour être en mesure de définir les contours d’une politique légitime, cohérente et efficace. LA NÉCESSAIRE pRISE EN COMptE L’analyse des «logiques d’acteurs» a vocation à décrypter les dynamiques à l’œuvre dans la détermination des comportements stratégiques des agents économiques et à mettre en évidence les marges de manœuvre de ces derniers, dans une optique de résolution du dysfonctionnement territorial. Elle conduit à mettre en lumière des degrés de complexité supérieurs à ce qu’une analyse superficielle des conditions d’utilisation de la ressource pourrait révéler. Au-delà de la question de la volonté des acteurs de faire évoluer leurs pratiques, se pose celle de leur capacité effective à modifier leurs stratégies productives. Les agriculteurs, tout comme les ostréiculteurs, sont soumis à des dynamiques sectorielles qui impactent leurs attentes par rapport à la ressource en eau. L’analyse des logiques agricoles révèle notamment l’existence de contraintes globales extrêmement structurantes. En effet, la libéralisation du secteur qui s’opère depuis le début des années 2000, qui met les agriculteurs picto-charentais en concurrence avec le reste du monde, représente une incitation au maintien de pratiques agricoles intensives. L’irrigation apparaît alors comme un moyen de stabilisation et d’augmentation des rendements auxquelles les exploitants ne veulent pas renoncer. Dans ce contexte, la montée en puissance des enjeux environnementaux reste en second plan. Par ailleurs, les normes environnementales se heurtent à l’existence de freins relatifs aux compétences des agriculteurs. L’acquisition des connaissances et des savoirfaire a eu pour objectif pendant plus de quarante ans d’augmenter la production. Dès lors, comment modifier les trajectoires productives ancrées dans ce schéma d’optimisation des outils productifs ? Quels dispositifs d’accompagnement peut-on envisager pour l’acquisition de compétences nouvelles, davantage respectueuses de l’environnement ou encore pour la reterritorialisation des productions agricoles actuellement soumises à une forte compétition au niveau mondial ? DES «LOGIquES D’ACtEuRS» L’étude des logiques ostréicoles permet, elle aussi, de mettre en évidence des tendances structurantes. Pour ne citer que l’une d’entre elles, si l’ostréiculture a toujours eu besoin d’eau douce pour garantir le bon déroulement de sa production, le conflit ouvert entre les paysans de la mer et les paysans de la terre n’est particulièrement visible que depuis le début des années 2000. Comment expliquer ce décalage ? Les problèmes de productivité que connaissent les ostréiculteurs du bassin de Marennes-Oléron ont en fait été compensés au cours des années 1990 par une délocalisation partielle de la production. Une fois les jeunes huîtres collectées, elles allaient grandir dans d’autres bassins ostréicoles (en Bretagne et en Normandie principalement), avant de revenir à Marennes-Oléron pour être affinées. Les autres bassins étant désormais saturés, cette stratégie n’est plus en expansion. Dès lors, les exigences des ostréiculteurs quant aux apports en eau s’en trouvent renforcées : pour assurer la croissance de coquillages de plus en plus nombreux, la production phytoplanctonique doit être importante. Si les modes de production agricoles sont mis en cause, l’ostréiculture doit elle aussi s’interroger sur ses techniques de production. n Audrey rivaud et ornella Boutry ont contribué, avec olivier Bouba-olga et Pascal chauchefoin, à l’ouvrage L’eau mondialisée. La gouvernance en question, sous la direction de Graciela schneier-madanes (La Découverte, avril 2010, 492 p. 32 e). Au large de Boyardville, huîtres élevées en pleine mer. ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 89 ■ 87 Sébastien Laval