routes Un bouquet de saveurs D epuis un moment, ayant quitté autoroutes, nationales et peut-être même jusqu’aux départementales, nous longeons des prés rehaussés de la seule présence d’aigrettes qui promènent gravement leur blancheur sur le vert. Nous avons longé le Curé, un ru du marais poitevin, avant d’emprunter la rue des Groies (terme qui vient de l’ancien français groe, graviers, qui désigne des sols caillouteux fréquents dans les Charentes où ils donnent des terres à fourrage et à céréale), puis de tomber sur la D 105 E 1 et sur un panneau qui indique le port du pavé. Justement dans la rue du Pavé signalée en cul de sac. La rue du Pavé est une route bordée de poteaux entassés plus ou moins soigneusement par endroits, plus ou moins recouverts d’herbes folles à d’autres, avec La Rochelle et le pont de l’île de Ré qu’on devine sur la gauche dans le lointain. Le port du Pavé est site d’expédition de la Charron. Parfaitement ignorant de l’existence même de la Charron, un probable regroupement professionnel ou possible office de tourisme m’apporte, comme sur un plateau, par l’obligeance d’un panneau explicatif, toute une information propre à dissiper mon ignorance. La Charron est avant tout : «Un bouquet de saveur dans votre assiette. La marque la Charron permet d’affirmer la spécificité qualitative de cette moule.» Ainsi, ce fruit noir, brillant et pourtant modeste, qui voisine aussi volontiers et sans plus de façon avec les frites qu’avec la crème, les oignons ou le vin blanc, fait la gloire et la fortune de cette avancée dans la mer ! D’ailleurs, le panneau vantant les mérites de la Charron s’achève sur un constat orgueilleux : «Rien ne peut donc altérer la confiance que vous mettez dans la Charron, alors bonne dégustation !» Ainsi, pleins de confiance, nous marchons jusqu’à l’extrême limite de la route bordée de bateaux plats, de tracteurs, nous écartant au passage fréquent de camionnettes et de camions frigorifiques. Je m’informe auprès d’un équipage qui accoste : ces bateaux métalliques à fonds plats qui n’ont sur le pont qu’une étroite cabine et une grue ne se nomment pas «plates» comme je l’imaginais, mais «pinasses». J’assiste donc au déchargement d’une pinasse, puis au chargement de trois palettes de Charrons ensachées de plastique dans un camion issu du 93. L’affaire est plus ardue qu’il n’y paraît ! Le chauffeur lance au matelot ou commandant qui manœuvre la grue : «– Lève ! Lève ! Lève ! Et il ajoute, ironique, en indiquant d’un geste de la main, le haut de son engin : lever, c’est ça ! Baisser, c’est vers le bas ! Si tu veux, je peux prendre ta place avec le camion… – Si tu veux, rétorque le conchyliculteur conciliant, qui ajoute : tu n’as qu’à bien gonfler les pneus !» Les deux hommes rient, les palettes à peine chargées, la pinasse s’éloigne, vite remplacée par une autre qui a sur le pont une seule palette avec des moules conditionnées en sacs plastique blanc de 17 kg tout juste, précision apportée à ma demande par des professionnels souriants qui répondent aimablement à mes questions. À côté de ces moules prêtes à l’emploi, un tas en vrac qui n’a pas été nettoyé. Je m’inquiète : «Et celles-là ? – On va les remettre dans l’eau à boire ! Ça se conserve mieux à l’eau.» Des sortes de cordages sont lovées à côté du tas non-apprêté de Charrons. Il s’agit de cordes de «nouvelains», des naissains de moules qui seront mis en place pour être consommés l’année prochaine. Plus à droite, un tracteur entre dans l’eau pour en sortir une embarcation à l’aide de sangles. En face, une berge de la Sèvre donne l’impression que la mer se soulève. La mer est basse et la Sèvre à marée basse pue comme un marché africain de poisson séché. Une illusion. Un truc théâtral. Décidément, ce port du pavé est un bout du monde bien peuplé. Par Pierre D’Ovidio Photo Claude Pauquet Pierre D’ovidio a publié, en 2009, Nationale 7. Carnet de voyage à Madagascar, aux éditions Le temps qu’il fait, à cognac. claude Pauquet expose aux rencontres internationales de la photographie d’Arles, du 3 juillet au 15 septembre, «Des clics et des classes 2010», travail avec les élèves de l’école Jacques-Brel de Poitiers. ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 89 ■ 17