quand la mer se retire À partir du site de Champblanc en Charente, Jean-Michel Mazin raconte l’évolution du paysage depuis 140 millions d’années. Entretien Astrid Deroost Jean-Michel Mazin. – L’Actualité. – En quoi le gisement fossilifère de Cherves-Richemont est-il exceptionnel ? L Fouilles dans la carrières de Champblanc en 2007. e gisement fossilifère de Champblanc, situé en Charente à Cherves-Richemont, daté du début du Crétacé, résulte du retrait des mers à la fin du Jurassique. D’une lagune sursalée à un lac d’eau douce : le site charentais, composé de 81 niveaux sédimentaires particulièrement abondants en microrestes et micro-fossiles, témoigne d’une histoire longue de plusieurs milliers d’années. Récit par Jean-Michel Mazin, directeur de recherche au CNRS, Université de Lyon I, spécialiste en paléobiologie et en paléoécologie du Mésozoïque. Précédemment en poste à Poitiers, le paléontologue a dirigé le chantier de fouilles (20012007) du site de Champblanc dont les conclusions scientifiques sont en cours de publication. Ce site nous apporte des documents sur une page de l’histoire de la planète, le Berriasien continental, le tout début du Crétacé entre 142 et 143 millions d’années, dont on connaît peu de choses dans le monde. Il est d’une très grande diversité : on a mis en évidence 28 lignées différentes d’animaux qui vont des poissons aux requins, en passant par les amphibiens, des lézards, des tortues, des crocodiles dont des nains (30 à 40 cm de longueur), des dinosaures divers et variés, des mammifères, des oiseaux, des ptérosaures... En gros, presque tout ce qui vivait à l’époque a été enregistré là. Sous la forme toutefois de restes éparpillés. On ne trouve pratiquement aucun reste d’animal entier sauf deux ou trois petites exceptions. Le site est également très riche : on a trouvé près de 2 000 macro-restes (crânes, vertèbres...). Quant aux micro-restes, on en a pour l’instant extrait 45 000 – et dix fois plus sont à trier – parmi lesquels il y a de vraies pépites : des dents de mammifères qui mesurent un demi-millimètre et pèsent un demi- 12 ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 89 ■ milligramme, des mâchoires d’amphibiens (genre de salamandres), des dents de micro-dinosaures, soit de jeunes spécimens, soit de toutes petites espèces qu’on ne connaît pas par ailleurs. vos travaux évoquent une succession de 81 niveaux sédimentaires. C’est un autre point qui rend le site tout à fait exceptionnel : 81 niveaux, gisements, se succèdent, 81 pages sont racontées et dans 63 d’entre elles, on a trouvé des micro-restes et des micro-fossiles. On a une lecture verticale dans le temps, sur 40 mètres d’épaisseur qui correspondent probablement à plusieurs dizaines de milliers d’années. De l’existence d’une lagune sursalée qui démarre avec le retrait de la mer et qui, petit à petit, va se dessaler et devenir un lac. On trouve donc des restes d’animaux qui vivaient près de cette lagune initiale, dans les rivières puis, à la fin, dans le lac. Outre les vertébrés, il y a des restes de coquilles de mollusques, des gastéropodes, des lamellibranches, de petits crustacés comme les ostracodes (qui permettent de dater), des pollens, des charophytes (sacs reproducteurs d’algues d’eau douce), du bois. Cette lagune, dont les traces s’étendent sur une centaine de kilomètres d’Angoulême à La Rochelle, a été une décharge biologique. Tout ce que charriaient les rivières s’y est accumulé. quelle est la situation paléogéographique du début de l’ère secondaire ? se dessaler progressivement. De petites incursions marines apportent des dents de poissons de type caturus ou de thrissops, prédateurs marins, des ostracodes, ceci à la faveur de tempêtes ou de grandes marées qui viennent réalimenter cette lagune. Avant que celle-ci ne soit totalement isolée de l’océan. Mais on ne trouve pas de faune franchement marine. Les animaux que l’on y trouve sont pour la plupart continentaux, terrestres, ou aquatiques mais d’eau douce. Le lac va disparaître à son tour... paléontologie On est à la fin du Jurassique, la France est largement submergée par les mers. N’émergent que quelques masses continentales, la Bretagne-Vendée (terre armoricaine), le Massif central (terre centrale) et le Massif ardenno-rhénan. Puis un processus naturel qu’on appelle régression se met en place, la mer se retire, les niveaux marins s’abaissent et une bonne partie de ce qui était immergé émerge, notamment le seuil du Poitou, un isthme qui rejoint la terre armoricaine et la terre centrale. La France s’assèche un peu et la mer ne reviendra que plus tard, à l’Albien-Cénomanien, vers 90 à 100 millions d’années. Toutes ces régions, et la Charente actuelle entre autres, vont avoir une vie et une histoire continentales et non plus marines. Cherves se trouve au début de cette histoire, au moment où la mer, s’étant retirée, a abandonné de grandes lagunes, des dépressions assez peu profondes, des espèces de mers d’Aral. Tout ceci se passe bien sûr à un rythme extrêmement lent, à l’échelle géologique. Avez-vous mis au jour des fossiles marins ? Quand la mer se retire, elle fait place au continent et laisse des signatures derrière elle. Par exemple les grands bancs de gypse qu’exploitent les carriers résultent de la précipitation du sel. C’est un souvenir de la mer. La lagune marine d’abord sursalée devient progressivement un lac. Quand la mer se retire, elle est normalement salée puis, les sels précipitant, elle devient sursalée. Ensuite les terres émergées aux alentours commencent à décharger l’eau de pluie, l’eau de la lagune devient saumâtre puis douce. Jusqu’à ce que, 25 à 30 millions d’années plus tard, la mer revienne et envahisse tout. Le lac disparaît à son tour et bien plus tard encore, à la fin de l’ère secondaire, la mer se retire définitivement pour donner les paysages qu’on connaît aujourd’hui. Il n’est donc pas impossible qu’elle revienne un jour... C’est une jolie histoire. Et en paléontologie, le fait que l’on puisse mettre en évidence une histoire, une dynamique, est très rare. Le site de Champblanc a été fouillé de 2001 à 2007, il alimente toujours des recherches ? Cherves est un témoin du temps où la mer s’est retirée. Les populations se remplacent, celles qui vivent en eau de mer ou en eau saumâtre sont encore présentes au début de l’histoire de la colonne sédimentaire. Mais elles vont disparaître puisque l’eau de cette lagune va Une quarantaine de publications devraient en sortir. L’étude des différents groupes d’animaux se fait avec des collègues danois, suisse, espagnol, américain. Les petits mammifères sont étudiés à Lyon. Nous avons également développé un programme de recherche autour des toutes petites dents. On les tomographie et on arrive à lire le métabolisme des dinosaures, des mammifères, etc. Une thèse sur la position des mammifères dans les écosystèmes ouest-européens a été soutenue fin 2008 par Joane Pouech, mon alter ego dans cette aventure. Elle a aussi fait de la géochimie, des travaux sur l’émail dentaire donnent des résultats intéressants sur la température du corps de dinosaures, la température ambiante, le type d’environnement dans lequel ils vivaient. Tout cela se ramifie. On a la chance d’avoir eu un gisement extraordinaire. On connaît bien la fin du Crétacé, tous les grands dinosaures présentés dans la littérature, les importants gisements américains, chinois, etc., datent de cette période. Champblanc, à la limite entre le Jurassique et le Crétacé, nous permet, par comparaison avec d’autres gisements européens, d’observer finement comment évoluent les faunes, les écosystèmes, la biodiversité au début du Crétacé. n ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 89 ■ 13