travail L’écrivain, la mouche, le grille-pain et l’usine l a fable n’est pas récente : la littérature française contemporaine se cantonnerait aux cuisines et dépendances, ne parlerait plus du monde (ou de trop près, par le petit bout de la lorgnette), négligeant le monde du travail pour une écriture solipsiste où règnerait l’introspection ou l’anecdotique. Il est vrai qu’on n’a jamais autant publié et lu d’ouvrages «à base de vécu» ; il est vrai que Philippe Delerm, dans La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules (1997), a détaillé comment écosser les petits pois («c’est facile d’écosser les petits pois. Une pression du pouce sur la fente de la gousse et elle s’ouvre, docile, offerte.»), et que Colette Nys-Mazure a célébré avec enthousiasme «le vert des feuilles de salade» (Célébration du quotidien, 1997). Il est vrai, pour tout dire, qu’il y a eu un déplacement de la littérature que Marguerite Duras explicite à sa manière dans Ecrire (1993) en faisant le récit sur cinq pages des «dernières minutes de la vie d’une mouche ordinaire» avant de conclure : «Oui. C’est ça, cette mort de la mouche, c’est ce déplacement de la littérature. On écrit sans le savoir. On écrit à regarder une mouche mourir. On a le droit de le faire.» Christian Oster s’en souviendra, dans l’incipit de Loin d’Odile (1998) : «Disons qu’il fut un temps, pas si éloigné, du reste, où je vivais avec une mouche.» L’écrivain contemporain serait-il à ce point devenu un «animal domestique» ? RéPoNSE 1 : joURNAUx dU dEHoRS Par Stéphane Bikialo raison où les modestes hobereaux de jadis notaient les récoltes, les naissances, les mariages, les décès et les sautes de la météorologie» que du journal intime. En lien plus étroit encore avec le monde du travail, Thierry Metz, dans Le Journal d’un manœuvre (1990), qui s’étend sur la durée d’un chantier, file l’analogie entre les pioches et les mots, outils quotidiens avec laquelle la main fait œuvre : «Manœuvre, il y a peut-être un chantier dans ce que tu écris. Un gisement. Mais pour l’instant, ce que tu fais à mains nues n’est que l’entrée en matière de ton travail. Tu dois d’abord ravitailler les maçons avant de vouloir ravitailler la langue.» L’écriture de soi depuis les années 1990 se pense ainsi dans une inscription sociale voire professionnelle, reliant littérature et sociologie. RéPoNSE 2 : «L’iNFRA-oRdiNAiRE». Kaplan et de Sortie d’usine de François Bon, précédé par le témoignage de Robert Linhart dans L’Etabli (1978), ou la naissance des «pièces d’entreprise» avec Pardessus Bord de Michel Vinaver, (1969). Chez L. Kaplan, comme chez F. Bon, c’est moins le témoignage qui compte que l’expérience brute, l’usine devant le sujet (au sens grammatical et philosophique) du récit : «L’usine, la grande usine univers, celle qui respire pour vous. Il n’y a pas d’autre air que ce qu’elle pompe, rejette. On est dedans.» (Kaplan) Avec le temps, ces récits d’usine se feront de plus en plus les porte-voix, celles des employés de France Telecom dans Central (2000) de Thierry Beinstingel, ou des usines aux noms éponymes dans Daewoo (2004) de F. Bon ou Metaleurop, paroles ouvrières de F.-H. Fajardie (2003). EN ANiMAL doMEStiqUE. Si l’écrivain risque d’être un animal domestique, ce n’est plus qu’il se cantonne à sa cuisine, c’est que les formes du récit et de la langue sont devenues un enjeu politique majeur. Lydie Salvayre évoque avec un humour qu’on dit noir ce statut de l’écrivain, en mettant en scène, dans Portrait de l’écrivain en animal domestique (2007), une auteure qui a accepté d’écrire «l’évangile» du roi du hamburger, chantre de l’économie de marché dont il voudrait faire un «troisième testament» et dont le chien s’appelle «Dow Jones». La langue du «marché» apparaît dans toute sa vulgarité et son cynisme, comme celle du «management» dans L’os du doute de Nicole Caligaris (2006). L’écriture contemporaine a pris acte de ce que la mondialisation, avec le «novlangue» qu’elle véhicule, représentait comme risque pour son existence même. Mais comme l’écrit l’auteure dans Portrait de l’écrivain…, Tobold, le roi du hamburger «n’est pas le maître du monde, mais seulement de la moitié» ! réponse 4 : portrait de l’écrivain Et dU tRAVAiL. Si l’écriture de soi occupe une part importante du champ éditorial, celle-ci n’est pas forcément de l’ordre de la pure introspection : Annie Ernaux a ainsi qualifié son œuvre d’«auto-socio-biographique», dimension qu’elle explicite dans Journal du dehors (1993) : «Et je suis sûre maintenant qu’on se découvre soi-même davantage en se projetant dans le monde extérieur que dans l’introspection du journal intime.» Michel Tournier a publié un Journal extime (2002) qu’il rapproche davantage du «livre de Georges Perec initia ce lien, en sous-titrant Les Choses (1965), «une histoire des années 1960» devenant ainsi «l’écrivain sociologue», qui revendiqua «l’infraordinaire» (1973) : «Comment parler de ces “choses communes”, comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue. […] Ce qu’il s’agit d’interroger, c’est la brique, le béton, le verre, nos manières de table, nos ustensiles, nos outils, nos emplois du temps, nos rythmes. Interroger ce qui semble avoir cessé à jamais de nous étonner.» A travers des exemples qui réunissent quotidien et travail, c’est moins l’anecdotique qui est en jeu que l’endotique contre l’exotique, la manière dont l’attention à l’infra-ordinaire peut témoigner d’un rapport renouvelé au monde, à l’événement, à l’espace, aux choses. Nathalie Quintane l’illustre avec humour dans Remarques (1997), série de maximes «en voiture» ou «à la maison» : «Hors le grille-pain, aucun appareil ne donne à la nourriture de jaillir de manière aussi manifeste.» RéPoNSE 3 : LE tEMPS dE L’USiNE. Stéphane Bikialo, enseignantchercheur à la Faculté des lettres et des langues de l’université de Poitiers, directeur de La Licorne, travaille sur la langue et la littérature contemporaines. 36 Perec déjà parlait d’interroger «la brique, le béton». A sa suite un certain nombre d’écrivains vont mettre l’usine, le travail, au sens industriel du terme, au centre de leur œuvre, réalisant ce que Dominique Viart a nommé une «ethnologie des temps présents». On date le début de ces récits d’usine de l’année 1982, année de la parution de L’Excès-l’usine de Leslie Page de droite, Le Code du travail photographié par Mytilus. ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 87 ■