prix du livre jeanne benameur Entretien Denis Montebello «J’habite des espaces d’écriture» J eanne Benameur est lauréate du Prix du livre en Poitou-Charentes 2009 pour son roman Laver les ombres (Actes Sud). Directrice de collection chez Actes Sud junior et chez Thierry Magnier, elle vit en Charente-Maritime. L’Actualité. – Née en Algérie d’un père tunisien et d’une mère italienne, vous avez passé une bonne partie de votre vie à La Rochelle. Quels souvenirs en gardez-vous et quelles traces votre œuvre en conserve-t-elle ? Jeanne Benameur. – J’ai l’impression que Certains diraient que c’est habiter en poète. Que leur répondriez-vous ? Le conte est-il un genre qui vous tente ? Est-ce votre façon d’habiter poétiquement ? encore vivante dans ce qui meurt. Moi j’ai du mal à habiter des lieux. J’habite des espaces d’écriture. J’habite des mots beaucoup plus sûrement que des rues, des cuisines, des salons. Il m’arrive d’habiter vraiment une lumière, un ciel. La littérature de jeunesse, par quoi vous avez commencé, est pour certains un tremplin, ou une école, ou encore une source à laquelle ils retournent et où ils viennent puiser. Quel regard portez-vous sur ces livres ? Et d’abord, constituent-ils dans votre œuvre une catégorie à part ou s’inscrivent-ils dans un parcours ? La Rochelle est, pour le moment, la seule ville où je me sens chez moi. Je marche autrement que partout ailleurs quand je suis dans cette ville parce que je la regarde du dedans. Je ne me sens pas dehors. C’est rare. C’est même unique, cette sensation. Par exemple, cette impression-là, d’habiter une certaine lumière sur la pierre ou la mer, c’est ma réalité. Si j’écris avec des mots, est-ce que c’est une fiction ? On connaît surtout de vous Les De- meurées. Mais vous avez aussi écrit des nouvelles. Vous passez aisément du conte à la nouvelle et inversement. Est-ce à dire que la frontière entre fiction et réalité n’existe pas, que c’est un faux problème ? Il semble, à vous lire, que les lieux aient mois d’importance que ceux qui les habitent. Dans vos premiers livres, ces lieux ne sont pas nommés, c’est à peine s’ils sont décrits. Ça n’a pas d’âge. Moi je n’ai pas d’âge quand j’écris. J’ai tous les âges que j’ai vécus et ceux qui sont là, dans un inconscient qui ignore le temps des horloges. J’écris pour l’être en moi qui a cinq ans et ça peut donner un texte de littérature générale et pas un texte pour les enfants de cinq ans, parce qu’à cinq ans je n’avais pas les mots. J’écris pour l’être en moi qui a douze ans ou treize ans, sans doute parce que ce fut une période importante pour moi et pour les élèves que j’ai connus, que je continue à rencontrer. Ça peut donner des romans de littérature jeunesse. Vos livres sont tous ou presque des romans d’apprentissage. Qui ap prend, les personnages ou l’auteur ? Et qu’apprend-on ? Il y a empreinte. La ville m’a «impressionnée» au sens photographique. Donc j’y suis. En fait, plus que les lieux eux-mêmes, c’est toujours l’empreinte des lieux qui m’intéresse. Leur trace dans ce qui vit, leur trace Dans le fond ce qui m’intéresse, c’est le sentiment d’évidence. Cela peut avoir lieu dans la vie. Dans l’écriture aussi. Parfois ça vient on ne sait d’où, dans une sorte d’immédiateté, la grâce. Parfois c’est à l’issue d’un labeur. Une grâce aussi. Le sentiment de ne plus faire obstacle au monde dans ce qu’il a de lié. Souvent vos personnages hésitent entre la communion silencieuse et la communication verbale. D’où vous vient cet amour des mots, votre foi dans le langage ? Que tous les textes que je peux écrire soient des textes d’apprentissage, j’en suis convaincue. Moi, j’apprends en écrivant puisque j’essaie de cerner la forme de quelque chose d’obscur, que je sens, que je pressens, que je veux connaître. Avec ce travail-là. Jusqu’au silence. Laver les ombres est une expression utilisée par les photographes. Pouvezvous nous dire ce qu’elle signifie et pourquoi vous l’avez choisie comme titre de votre dernier livre ? Les mots permettent le silence. Les mots justes. C’est ce que je cherche. Un silence habité. Pas le silence abruti par le trop de langage. Les mots donnent forme au silence. Je n’écris que pour ça. Pour que viennent les émotions qui nous habitent, loin derrière nos gestes de tous les jours. Savez-vous pourquoi vous écrivez, pour qui ? Je lis. Je lis beaucoup. Je lis pour vivre. Comme j’écris. Parce que c’est une façon de vivre. En sachant la mort. Les façons de vivre qui oublient la mort ne m’intéressent pas. Alors j’imagine que les gens qui aiment lire ce que j’écris sont des gens qui se savent mortels, donc précieux à chaque instant et qui tentent de ne pas oublier. En photographie laver les ombres signifie «mettre en lumière un visage» pour en faire le portrait. C’est une expression qu’un photographe avait employée lors d’une séance de pose avec moi. Je l’avais trouvée magnifique. Je ne savais absolument pas ce que ça voulait dire mais quand il m’a expliqué, j’ai trouvé que c’était encore plus beau. Et je me suis dit que c’était un titre pour moi. A l’époque je ne savais pas pour quel texte mais j’étais sûre que c’était bien pour moi. Bruno Veysset Réalisé pour Le Quai des lettres (n° 1), bulletin de l’association éponyme (3 rue des Violettes à La Rochelle), cet entretien a été augmenté. 11 ■ L’actuaLité Poitou-charentes ■ n° 87 ■