recherche AuRoRE hILLAIRET Saint-Eloi, un cimetière du à La Rochelle « p Aurore hillairet a publié «Le cimetière Saint-Eloi : un patrimoine oublié» dans la Revue de la Saintonge et de l’Aunis, tome XXXII-2006. xixe siècle armi les propriétés communales dont la surveillance est plus particulièrement confiée à l’administration municipale, les cimetières tiennent le premier rang : aucune en effet, n’intéresse au même degré la généralité des habitants qui viennent successivement y déposer et y rejoindre les objets de leurs affections.» Cet extrait d’une délibération du conseil municipal de La Rochelle, en date du 17 décembre 1853, est cité par Aurore Hillairet, jeune historienne rochelaise, dans une étude qu’elle a consacrée au principal cimetière de la ville. «C’est en faisant des recherches pour ma thèse de doctorat que j’ai été amenée à m’intéresser à Saint-Eloi. Ma thèse traite des sociétés savantes et de ceux qui les animaient durant tout le grand xixe siècle, de 1800 à 1914. J’avais une base de donnée biographique de 620 personnes, et j’ai voulu tenter de retrouver leurs traces au cimetière Saint-Eloi, dont je savais qu’une partie est très ancienne.» Le cimetière Saint-Eloi a été créé en 1794, pour remplacer les huit cimetières qui se trouvaient alors dans l’enceinte de la ville. Il s’agissait à l’époque, pour des raisons de salubrité publique, d’éloigner du centre des villes les cimetières considérés comme des sources d’épidémies. Au départ simple pré, plusieurs fois agrandi au cours du siècle, Saint-Eloi a fait l’objet de travaux d’aménagement à partir à partir des années 1830, avec le percement d’allées et la plantation d’ormeaux. «Les cimetières, dans la sensibilité romantique de l’époque, sont de plus en plus fréquentés, note l’historienne. Les arbres sont plantés pour résoudre les problèmes de salubrité publique, mais aussi comme un moyen de faire rentrer la vie dans ces espaces voués au culte des morts, ce qui est à mettre en lien avec le tourisme funéraire qui se développe à l’époque.» Compte tenu du prix élevé des concessions, 40 francs pour une concession à perpétuité, 25 francs pour 30 ans, alors que les gages annuels d’un domestique au milieu du xixe siècle sont d’à peine 300 francs, seules les classes supérieures sont Benjamin Caillaud en mesure d’acquérir des concessions de longue durée. «Toutes proportions gardées, Saint-Eloi est un petit Père-Lachaise, un Panthéon rochelais.» Aurore Hillairet n’a pu identifier de tombes antérieures à 1820. «Quand j’ai cherché les tombes des élites, j’ai été surprise, car ce sont les plus simples. Il y a très peu de sculptures, quelques chapelles très sobres, et bien souvent les fonctions, les titres ou les décorations des défunts ne figurent pas sur les monuments. Ainsi la tombe de Louis-Benjamin Fleuriau de Bellevue, un simple rectangle de pierre de Bretagne, ne mentionne pas sa fonction de député, pas plus que celle d’Alcide d’Orbigny ne fait état de sa charge de maire.» Aurore Hillairet a retrouvé les sépultures de cinq maires du xixe siècle, de deux députés et d’un préfet, cette dernière surmontée d’un obélisque. Une autre caractéristique de Saint-Eloi est qu’il n’y a pas d’espaces réservés aux différentes religions, contrairement à la réglementation, ce qui témoigne de la bonne entente entre les communautés catholique et protestante. Pendant longtemps, le cimetière SaintEloi, en tant que lieu patrimonial, a fait l’objet d’un total désintérêt. «C’est un patrimoine en danger, certains monuments sont très dégradés et risquent de disparaître. Pourtant, il y a un intérêt du public pour le patrimoine funéraire. Chacune des deux visites organisées lors des journées du patrimoine a accueilli 80 personnes. Aujourd’hui, la mairie de La Rochelle réfléchit à sa mise en valeur.» Jean Roquecave Il est aussi question du chabichou dans le recueil des dessins de Glen Baxter réalisés pour Le Monde (Hoëbeke, 96 p., 25 €). De l’ananas et de marcel Proust dans Ominous Stains, superbe petit livre bilingue imprimé en sérigraphie par les éditions Ouvroir Humoir (15 €). Et dans 365 jours en Deux-Sèvres de Sylvie Deborde (Geste éditions, 744 p., 30 €), c’est un dessin réalisé pour L’Actualité Poitou-Charentes qui illustre le farci poitevin. Depuis dix ans, l’artiste britannique a entrepris un safari historicogastronomique en PoitouCharentes, que nous publions chaque trimestre, en écho à la 6 LE MoNdE dE gLEN bAxtER rubrique «saveurs» de Denis montebello et marc Deneyer. La série a été exposée fin 2009 à la fondation pour l’art contemporain de la Caisse d’épargne, place du Capitole à Toulouse. Grand succès. Un grand tour se prépare en PoitouCharentes en 2010. autour de poitiers Entre 2004 et 2008, le service de l’Inventaire général du patrimoine a étudié onze communes de la communauté d’agglomération de Poitiers (hors la capitale régionale) où vivent 46 300 habitants. Des plus anciennes traces d’occupation humaine (Paléolithique moyen, plus de 100 000 ans av. j.-C.) à l’essor fulgurant de la deuxième moitié du xxe siècle, cette longue histoire est expliquée et illustrée dans un livre de la collection «Images du patrimoine» : Autour de Poitiers, les communes de l’agglomération (Geste éditions, 152 p., 325 photos, cartes et dessins, 24 e). ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 87 ■ recherche JuLIEN BERNARD Par David Le Breton Croquemort Une anthropologie des émotions a ux parages de la mort, l’existence entre dans une dimension d’ambiguïté, suscitant la réserve, la rupture radicale de l’évidence. Le dernier souffle est le dernier son d’une humanité encore concevable. Au moment où la mort s’empare de l’homme elle le frappe de mutisme, elle le réduit au silence. La volonté de secouer le cadavre pour y restaurer la parole et les mouvements de la vie, le cri désespéré du témoin, sa brève négation que la mort soit là, révèlent le trouble né de l’envahissement glacé du silence, d’une parole soudain engloutie dans l’absence. La mort se donne alors comme ce douloureux mutisme d’un être qui conserve quelques heures encore son visage d’homme et dont les lèvres semblent prêtes à révéler le secret, ou à s’animer encore pour reprendre une conversation interrompue. L’étonnement suffoque celui qui assiste au passage et le livre à une radicale impuissance du langage. Le silence du cadavre emplit le monde. L’intensité de la douleur ressentie est sans prise à la compassion du disparu absent même à ce qu’il avait de plus cher. Ebranlant le rapport au monde de l’homme, la mort relève du sacré, particulièrement le moment fugitif du passage de vie à trépas. Ce tremendum arrache à l’ordinaire de l’existence et confronte l’homme au mystère de sa condition, à l’intuition de sa finitude personnelle. Le cadavre semble être le lieu où le silence a établi sa demeure et d’où il menace de s’étendre. Nulle société humaine ne perçoit le corps comme un cadavre indifférent après la mort. Nulle part il n’est un reste disponible à la curiosité et à la fantaisie des vivants. Des rites funéraires le protègent et permettent la prise de congé du groupe, jalonnent son chemin vers l’au-delà. Et la dépouille est toujours l’objet du plus grand soin. Si la mort a frappé ailleurs, le corps est rapatrié à grands frais là où demeurent ses proches. On sait combien l’absence du cadavre rend difficile l’élaboration du deuil. Des lois le protègent de toute indiscrétion, de toute violation. En cas d’autopsie ou de prélèvements d’organes ou de tissu, obligation est faite Olivier Richet de restaurer la dignité du cadavre pour la restitution aux proches. Sa mémoire et ses dernières volontés sont respectées comme s’il était toujours là pour y veiller. Un personnel singulier exerce la fonction de passeur entre le monde des vivants et celui des morts : les croquemorts. Ces agents des pompes funèbres veillent à la bonne marche de la ritualité funéraire, à ses aspects techniques et moraux. Ils sont les gardiens du seuil, et leur tâche est d’accompagner le cadavre et les proches endeuillés au moment où ils prennent congé de leur défunt. Leur travail est de côtoyer la souffrance des autres sans s’y dissoudre, en maintenant toujours une apparence impeccable et sereine. La technicité mise en œuvre n’en est pas moins une ritualité, avec ses rythmes, ses gestes, ses mouvements, ses accomplissements nécessaires, ses interactions avec les proches endeuillés. Une multitude de techniques du corps et de sens, des schémas de comportement permettent à ces hommes de tenir le choc de la confrontation au cadavre et à la détresse des proches. Maîtres des cérémonies, ils sont infiniment là, et simultanément transparents pour ne pas interférer avec un deuil qui ne les concerne que professionnellement. Leur défense pour ne pas se laisser emporter par leurs émotions n’est pas une nature mais un contrôle sur soi, un travail de composition. Leur discrétion est un art qui participe justement de leur métier. C’est tout cela que nous décrit avec sensibilité Julien Bernard, jeune docteur de l’Université de Poitiers, et auteur d’un ouvrage passionnant sur les croquemorts. Il a exercé sa sagacité d’anthropologue en se faisant embaucher plusieurs mois dans une équipe de travail avant de poursuivre une enquête plus approfondie en leur compagnie. Une belle anthropologie des émotions et une non moins belle contribution à l’anthropologie de la mort dans les sociétés contemporaines. martine sonnet: atelier 62 martine Sonnet rend hommage à son père, forgeron normand parti travailler chez Renault à Billancourt dans les années 1950. Exode rural et prolétarisation. Roman familial et violence sociale. Sans oublier qu’elle était historienne, martine Sonnet s’est libérée de toute contrainte académique pour écrire un récit littéraire en 24 chapitres doubles. Deux voix se complètent, se répondent ; l’une sonde la mémoire familiale tandis que l’autre enquête sur l’histoire sociale collective. Une réussite. Atelier 62 inaugure la collection poche («Corps neuf», 196 p., 12 €) du Temps qu’il fait. J.-L. T. Croquemort. Une anthropologie des émotions, de Julien Bernard, Métailié, 2009, 216 p., 18 € David Le Breton est professeur de sociologie et anthropologie à l’université Marc-Bloch de Strasbourg. Il a publié récemment, chez Métailié : La Chair à vif. De la leçon d’anatomie aux greffes d’organes (2008), En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie (2007), Mort sur la route, roman policier Prix Michel-Lebrun 2008. 7 ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 87 ■ recherche CANCER Un médicament issu de la recherche poitevine l e 21 septembre 2009, la commission européenne, suite à l’avis de l’Agence européenne des médicaments, a donné l’autorisation de mise sur le marché du Javlor, une molécule dont la découverte a été réalisée il y a une quinzaine d’années par un laboratoire de l’Université de Poitiers. Ce nouveau médicament est indiqué en monothérapie de seconde intention dans le traitement de patients adultes atteints d’un cancer de la vessie avancé ou métastatique, après échec d’un traitement à base de platine. C’est au début des années 1990 qu’est née la vinflunine (commercialisée sour le nom de Javlor). Ce produit est le fruit d’une remarquable collaboration entre recherche privée et recherche publique universitaire, entre les laboratoires Pierre Fabre de Toulouse et une équipe de chercheurs poitevins du laboratoire Synthèse et réactivité des substances naturelles (UMR 6514), spécialisée dans les réactions en milieu super-acide (dirigée par Jean-Claude Jacquesy et composée à l’époque de Christian Berrier, Marie-Paule Jouannetaud et Fabien Zunino). Après de premiers tests concluants, le brevet protégeant la molécule anti-cancéreuse a été déposé en 1993. Depuis, les étapes se sont enchaînées : optimisation de la réaction, purification et mise à l’échelle industrielle, toujours conjointement entre Sébastien Laval des substances naturelles extraites de la pervenche de Madagascar sont à l’origine du nouveau médicament anticancéreux. les deux laboratoires, puis essais cliniques sur des milliers de patients répartis en Europe, sur le continent américain et en Afrique du Sud entre autres. La phase I (évaluation de la toxicité, optimisation de la dose à attribuer) a débuté en décembre 1998, la phase II (évaluation de l’efficacité du médicament chez un petit nombre de malades), en janvier 2000 et la phase III (chez un grand nombre de malades), en juin 2003. Des essais se poursuivent encore dans le traitement de cancers du poumon et du sein. Sur 10 000 nouvelles molécules découvertes, on estime qu’une seule est effectivement active et mise sur le marché. Couronnant des années d’une recherche fondamentale très originale et transdisciplinaire, sans laquelle il ne pourrait y avoir de recherche appliquée, l’autorisation donnée au Javlor aura donc des conséquences notables, à la fois financières et de notoriété, non seulement pour les laboratoires Pierre Fabre, mais aussi pour ses découvreurs (notament Fabien Zunino, cofondateur de @rtMolécule, une entreprise innovante de synthèse de composés à façon), le laboratoire poitevin, l’Université de Poitiers et le CNRS. Laetitia Rouleau BENoîT ThéAu Copenhague : la faillite des états b enoît Théau, fondateur d’Igapura, à Poitiers, réalise des documentaires sur des expériences réussies de développement humain (L’Actualité n° 84). En compagnie de Stéphanie Lemoine, journaliste, il a suivi le sommet de Copenhague en décembre dernier pour réaliser un journal vidéo diffusé sur Internet (avec le soutien de la Région Poitou-Charentes, de l’Espace Mendès France, du CRSP). «Réaliser à deux personnes le journal d’une telle manifestation, c’est un exercice d’équilibriste, dit-il, mais l’expérience est passionnante.» Le but n’était pas de singer les grands médias mais de profiter du brassage d’idées alimenté par les innombrables manifestations organisées par des associations en parallèle au sommet, de faire entendre des acteurs qui, généralement, n’ont pas voix au chapitre. Depuis Rio en 1992, Benoît Théau a participé à plusieurs sommets officiels mais c’est la première fois qu’il voyait une telle présence policière. Les derniers jours, la police a pratiqué des arrestations préventives dans le milieu associatif et empêché l’accès au centre de conférence officiel à des personnes accréditées. «Les organisateurs avaient peur que des gens manifestent dans le Bella Center. Même des ONG qui y tenaient un stand ne pouvaient plus entrer. Du jamais vu. Tout était fait pour que les chefs d’États n’entendent rien.» Et ils sont restés sourds. En faisant le bilan de ces quinze jours, Benoît Théau souligne «la faillite des États qui ont été plus prompts, dans un passé récent, à résoudre la crise financière internationale que de prévenir le chaos climatique annoncé et les conséquences humaines qui s’en vont s’ensuivre.» Et de regretter notamment la frilosité de l’Europe. Il constate aussi l’échec des acteurs qui veulent faire avancer les opinions publi- ques et le déficit d’organisation des mouvements citoyens. «L’adhésion intellectuelle ne suffit pas. Si le citoyen ne change pas ses pratiques – c’est un consommateur responsable en grande partie des émissions de gaz à effet de serre –, le politique ne bougera pas.» Comment faire mieux ? «Le choix individuel est un premier niveau d’action, limité certes. Le choix est aussi collectif (quel projet ?) et territorial. En effet, les collectivités ou gouvernements locaux peuvent impulser des politiques et inciter des acteurs publics et privés. Enfin le quatrième niveau, celui des États, peut évoluer sous la pression des acteurs et des pouvoirs publics intermédiaires. Mais à Copenhague, ils étaient surtout sous la pression des lobbies les plus polluants de la planète.» J.-L. T. www.le-developpement-durable.tv 8 ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 87 ■