patrimoine Très dégradées depuis leur création à la Renaissance, les peintures de la galerie du château d’Oiron viennent d’être sauvées. Oiron La galerie restaurée Par Grégory Vouhé d dessin préparatoire au Sacrifice d’iphigénie. e grands tableaux peints à l’huile – et non à fresque – sur l’enduit des murs se succèdent tout au long des 55 mètres de la galerie. Chacun est directement éclairé par la fenêtre qui lui fait face, la distribution en quinconce des baies ayant spécialement été conçue à cet effet. Puis vint l’élaboration de dessins préparatoires. Une première feuille vient justement de réapparaître en vente publique, où elle a opportunément été acquise par le Louvre en avril 2008. On y découvre une phase insoupçonnée de la création de ces tableaux. Si leur grand cadre destiné à être peint en trompe-l’œil est déjà présent, les personnages évoluent dans un espace vide : malgré l’importance qui lui est accordée à Oiron plus que partout ailleurs, le paysage vient seulement après la mise en place des figures. Elles-mêmes sont encore nues, selon un processus dont témoigne aussi la célèbre ébauche inachevée de David, Le serment du Jeu de Paume : l’anatomie des corps est étudiée avant qu’ils ne soient revêtus de leur costume. Au vu des influences mêlées dans le décor d’Oiron, la nationalité de celui qui l’a conçu fait débat : Français ayant fait le voyage d’Italie ou Italien installé en France ? Peut-être faut-il d’ailleurs envisager la collaboration de l’un et de l’autre au sein d’une même équipe ? Un érudit avait bien retrouvé la quittance d’un peintre nommé Noël Jallier, qui attestait avoir reçu un paiement de 482 livres en juin 1550 pour la réalisation de «quatorze grandes histoires», ce qui correspondait précisément aux quatorze épisodes de l’histoire de Troie peints dans la galerie. Mais le document ayant depuis été perdu, certains ont douté de son authenticité : Benjamin Fillon aurait-il intentionnellement cité un faux ? Personne n’a encore porté au crédit de l’historien que d’autres informations, par lui déchiffrées dans les archives et publiées dès 1864 dans L’Art de la terre chez les Poitevins, trouvent pourtant déjà confirmation dans des documents aujourd’hui connus : la date des travaux ultérieurement commandés par Louis Gouffier, en 1625, comme le nom d’un de ses peintres (Jacques Despied). les dégradations Las, l’exceptionnel cycle peint à Oiron au milieu du xvi e siècle – la date, elle, est certaine – ne pouvait éternellement demeurer intact. Un graffito gravé sur une lucarne témoigne que «le chasteau a bruslé l’an 1627, le dernier d’oust», incendie partiel qui motiva sans doute le renouvellement du plafond peint ; la modernisation du bâtiment commandée par le maréchal de La Feuillade quarante ans plus tard modifia à son tour l’extrémité de la galerie, face à la cheminée : tout l’angle fut médiocrement repeint. Mais les dégradations les plus importantes furent provoquées par l’action de l’eau qui longtemps s’infiltra de toutes parts : de la toiture vétuste, des fenêtres pourries, de la terrasse attenante où elle stagnait. Les couleurs s’écaillaient 40 ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■ irrémédiablement, tandis que l’enduit se détachait des murs, causant des pertes irréparables. Ainsi plus d’un mètre carré du décor peint (qui couvre 450 m2) tomba d’un coup, un jour de 1942, et s’émietta définitivement au sol. La vivacité des tons était elle-même voilée par une pellicule saline qui s’était formée à la surface de la couche picturale, atténuant une palette pourtant constituée des matières naturelles les plus luxueuses : malachite pour le vert, azurite pour le bleu… Presque dès le terme d’une restauration générale opérée de 1952 à 1972 les dégradations, de nouveau, étaient réapparues : on était seulement parvenu à y obvier à très court terme, et très imparfaitement. Il était donc à nouveau temps d’agir pour sauver cet incomparable ensemble, avec l’heureux renfort des analyses scientifiques, qui ont connu un développement considérable au cours des trente années écoulées. On ne restitue par ailleurs plus aujourd’hui les parties disparues avec la liberté dont on avait alors pu faire preuve. une restauration Pointilliste Pour retrouver la composition originale, presque partout il fut ainsi décidé de supprimer les repeints des années 1950-1960 : une dérestauration générale précéda la nouvelle opération. Après avoir consolidé les enduits, réglé les manques d’adhérence et les décollements, nettoyé et supprimé le voile blanc qui opacifiait les couleurs, se posa donc la question essentielle de la présentation du décor, compte tenu du mauvais état de conservation de certains tableaux, parfois très ruinés. Entrant dans la galerie, la cohérence de l’ensemble décoratif devait pourtant s’imposer au premier coup d’œil. Comment traiter alors ces innombrables lacunes, qui nuisaient à la lisibilité des scènes, sans pour autant trahir le dessin d’origine ? N’étant plus question d’inventer ce qui était perdu, le traitement adopté devait néanmoins permettre de clairement distinguer de près ces parties originales fragmentées, tout en bénéficiant d’une vue d’ensemble satisfaisante depuis un point de vue plus éloigné. C’est précisément le résultat de la technique pointilliste inventée par les peintres néoimpressionnistes : de minuscules points de couleurs proches les uns des autres qui, observés de loin, recomposent l’unité du ton. Adapté au cas présent, tel est donc le procédé employé pour combler les manques, en reliant les zones conservées par des pointillés. Dans d’autres cas on se borna à de simples aplats unis. Si l’essentiel des opérations de sauvetage, effectuées par injection, est invisible, le résultat apparent de la restauration n’en est pas moins spectaculaire. Il faut dire qu’elle ne dura pas moins de six ans. En dépit de l’usure du temps, il s’agit d’une véritable résurrection, qui permet d’apprécier au mieux l’extraordinaire qualité d’un décor tout à fait unique en son genre, commandé par Claude Gouffier dans les années 1540, et dédié à la gloire de François Ier. n Le cheval de troie en cours de restauration par gilles gaultier. Gilles Gaultier, à qui l’on doit la photo de la galerie illustrant cet article, et Paulette Hugon ont étudié la technique d’exécution des peintures et leur restauration dans un dossier de Monumental consacré aux décors peints (2e semestre 2008), qui regroupe plusieurs autres contributions à l’étude des peintures de la galerie d’Oiron et de Saint-Savin. Le chantier de restauration a été financé par l'Etat (2 M e). 41 ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■