Une métaphore qui met en lumière la complexité des relations entre profane et sacré au Moyen Age. Le motet et l’arbre de Jessé l ’église romane Notre-Dame-la-Grande de Poitiers est un magnifique vestige de notre passé. Pourtant, peu de Poitevins connaissent les représentations sculptées sur sa façade. Si le visiteur s’y attarde, il reconnaîtra plusieurs personnages dans la frise située au-dessus du portail. En partant de la gauche, il distinguera Adam et Ève, Nabuchodonosor, le roi de Babylone, puis, les prophètes Daniel, Moïse, Isaïe et Jérémie, et une représentation de l’Annonciation, avec Marie et l’archange Gabriel. Cependant, le personnage situé juste à leur droite peut paraître surprenant. Un homme tient dans ses mains quelques branches sortant de sa tête. De ces trois branches, celle située au centre donne naissance à une fleur sur laquelle repose une colombe. Cette sculpture énigmatique renvoie dans toute l’Europe médiévale à un thème extrêmement répandu dans tous les arts et notamment dans la musique : l’arbre de Jessé. Ce personnage, malheureusement très abîmé, est donc une représentation de Jessé, père du roi David. Nous verrons donc la signification de cette représentation et comment ce thème a été traduit en musique. MétAPHoRE VégétALE Par Margaret Dobby Le thème de l’arbre de Jessé est en réalité une interprétation d’un passage de l’Ancien Testament et plus particulièrement d’un extrait de la prophétie d’Isaïe (xI, 1-2) qui annonce la venue du Sauveur, descendant de Jessé et du roi David : Un rejeton sort de la souche de Jessé, un surgeon pousse de ses racines : sur lui repose l’esprit de Yahvé, l’esprit de sagesse et d’intelligence, l’esprit de conseil et de force, l’esprit de science et de piété. L’image végétale sert donc ici de métaphore pour évoquer la généalogie royale du Sauveur. Cependant, ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■ 37 puisqu’Isaïe est un prophète de l’Ancien Testament, il ne pouvait désigner le Sauveur comme étant Jésus. Seuls les commentateurs médiévaux chrétiens à l’instar de Fulbert de Chartres ont considéré cette prophétie comme désignant le Christ et le surgeon ou la branche comme étant la Vierge. Ils ont entendu les mots du prophète comme une annonciation du mystère de l’Incarnation de Dieu en Marie et de la Nativité du Christ. Jessé serait donc un lointain ancêtre de la Vierge, choisie par Dieu et qui a elle-même donné naissance au Christ. Sur la façade de Notre-Dame-laGrande, cette élection par yahvé est symbolisée par la colombe qui représente l’Esprit Saint. Ce thème équivaut alors à un acte de foi pour les chrétiens puisqu’il souligne les convictions fondamentales de leur religion et les différences qui existent vis-à-vis des croyances juives. Jésus-Christ est le Sauveur né d’une vierge, elle-même mère et fille de son fils. En effet, Dieu, le Père de toute l’humanité, s’est fait homme en Jésus pour sauver le monde : il est donc le père de Marie en même temps que son fils. LES œUVRES iCoNogRAPHiqUES Cette métaphore végétale a donc inspiré de nombreux artistes depuis le xie siècle jusqu’à la fin du Moyen Age et même jusqu’au xvi e siècle. Les arbres de Jessé sont en effet extrêmement répandus dans les enluminures des manuscrits, les vitraux, les gravures, les sculptures, les peintures murales, les tapisseries, etc. Une des représentations les plus connues de cet arbre se trouve par exemple sur l’un des vitraux de la cathédrale Notre-Dame de Chartres. Dans ces images, Jessé est le plus souvent endormi et l’arbre sort de ses reins. Parfois, la représentation végétale est plus complexe et les rois de l’Ancien Testament y sont représentés. Cependant, l’arbre quelle que soit sa forme se termine presque Margaret Dobby est doctorante à toujours par une représentation de la l’université de Poitiers, allocataire Vierge à l’enfant placée au sommet. de recherche de la Région PoitouL’arbre de Jessé met ainsi l’accent Charentes. Sa thèse de musicologie sur la Vierge. Il souligne alors, au CESCM porte sur «Le motet et parmi d’autres significations, l’idée l’arbre de Jessé au xiiie siècle», sous la de parenté, de la parenté charnelle direction d’olivier Cullin. de Jessé vers la parenté spirituelle de la Vierge. Comme l’explique George Rupalio dans Marie. Le culte de la Vierge dans la société médiévale, Marie, mère et fille de son fils, transcende l’ordre de la parenté naturelle et stimule la réflexion généalogique. L’accent sur la Vierge à travers la figure de l’arbre de Jessé permet donc de souligner et de valoriser cette parenté spirituelle. 38 autour de l’arbre de Jessé C’est sans doute depuis le don de la relique du voile de la Vierge par Charles le Chauve en 876 que le culte de Marie occupait une place particulière à Chartres. L’histoire musicale de l’arbre de Jessé y est en effet particulièrement florissante et débute au xi e siècle. Fulbert, élu évêque de cette ville en 1006, aurait été sauvé d’une très grave maladie par la Vierge. Il aurait alors composé en son honneur trois pièces musicales, trois répons pour les matines de la fête de la Nativité : Stirps Jesse, Ad nutum et Solem justitiae. La fête de la Nativité de la Vierge, le 8 septembre, revêtait donc, à Chartres, une importance exceptionnelle puisqu’elle coïncidait avec la fête patronale de la cathédrale. La pièce qui nous intéresse ici est le répons Stirps Jesse qui fait explicitement référence à la prophétie d’Isaïe : La racine de Jessé a produit une tige, et la tige une fleur, et sur cette fleur l’Esprit divin s’est reposé. La Vierge mère de Dieu est la tige, la fleur est son Fils. Seul le commentaire de Fulbert fait référence à une fleur sur laquelle s’est posé l’Esprit divin comme représentée sur la façade de l’église de Poitiers. Cette sculpture s’inspire donc plus des gloses que de la prophétie d’Isaïe. La métaphore s’est en effet enrichie par rapport au texte biblique. La souche représente Jessé, qui a donné naissance à une branche, la Vierge, et qui a elle-même donné naissance à une fleur, le Christ. Ce magnifique répons a été repris de très nombreuses fois dans toute l’Europe pour célébrer l’une ou l’ensemble des fêtes dédiées à la Vierge. Au xiiie siècle, il était encore chanté à la cathédrale Notre-Dame de Paris. Pourtant, le succès de ce répons vient sans doute également de sa mélodie. Dès le xie siècle, elle a été tropée, c’est-à-dire qu’on a conservé la mélodie mais chantée sur de nouvelles paroles. Pierre le Vénérable, abbé de 1122 à 1156, a en effet instauré à Cluny le chant du Benedicamus Domino sur la fin du répons Stirps Jesse, c’est-à-dire sur le mélisme de Flos filius eius aux premières vêpres des cinq principales fêtes de l’année. Pour les chrétiens, ces célébrations regroupent Pâques, Noël, la Pentecôte, la Saint-Pierre et l’Assomption alors que dans les autres abbayes, le Benedicamus Domino était le plus souvent chanté sur un Kyrie de la messe. Pierre le Vénérable est donc responsable du trope de ce mélisme à Cluny mais aussi dans toutes les abbayes et prieurés affiliés. Cette mélodie si caractéristique du Stirps Jesse a alors rapidement servi aux premières polyphonies. Comme le montre Richard hoppin, l’abbaye de Saint-Martial de Limoges, réformée au xiie siècle pour devenir une abbaye clunisienne, est la première à adapter à cette succès d’une mélodie UNE HiStoiRE MUSiCALE tRèS RiCHE J.-L. T. ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■ autour de l’amour sous toutes ses formes. C’est le cas du motet Plus bele que flor / Quant revient et fuelle et flor / L’autrier joer m’en alai / FLOS FILIUS EJUS. Cette pièce est basée sur la dernière partie du répons attribué à Fulbert de Chartres qui évoque la relation entre la Vierge et son Fils. La deuxième voix amour sacré et amour ProFane (L’autrier joer m’en alai) est une narration sur la rencontre e e Aux xiii et xiv siècles, cette mélodie est également utilisée d’une femme dans un verger dans le registre de la pastourelle. comme base pour la composition des motets. Ces derniers sont Le locuteur de la troisième voix (Quant revient et fuelle et flor) des pièces polyphoniques fondées sur une teneur, c’est-à-dire loue, après une reverdie, sa dame et l’amour dans un registre une mélodie empruntée le plus souvent au plain-chant, et dont courtois. Cette voix présente une vision plus morale par rapport chaque voix est chantée sur un texte distinct parfois même dans à la deuxième. Quant au texte de la quatrième voix, c’est un acte des langues différentes et dans des registres divers qu’ils soient de foi envers la Vierge mais toujours dans un registre courtois. profanes ou sacrés. Ces pièces étaient sans doute composées par Ces quatre voix approfondissent donc le même thème de l’amour des clercs plutôt dans le Nord de la France et autour de Paris. de la Dame sans opposition de profane et de sacré. Les motets basés sur les teL’utilisation du mot f leur neurs issues du répons attribué souligne alors les différents à Fulbert sont fondés le plus registres utilisés. Chacun des souvent sur une partie du vertextes réinterprète ce mot set de cette pièce à savoir sur dans un contexte différent. Flos Filius eius, la fleur est Comme l’explique Olivier son Fils, ou sur eius qui fait Cullin, la teneur utilise le référence à Marie. Par l’emploi mot flos comme métaphore de cette teneur, ces pièces se végétale pour désigner le réfèrent donc au Christ (flos) Christ, la deuxième et la mais également à la Vierge troisième voix, au sens littéral (eius). dans un contexte séculier non Cependant, sur cette mélodie, dévotionnel et la quatrième, de très nombreux compositeurs dans un contexte religieux. ont ajouté des chants dont les Dans cette dernière voix, le personnages sont des bergers mot fleur désigne non plus le ou des bergères, les plus connus Christ mais la Vierge comme étant Marion et Robin. Ces la fleur de paradis. pièces évoquent ainsi la nature Le Moyen Age est une pédans un registre de pastourelle, riode extrêmement complexe. lieu propice aux amours. Certes, le sentiment religieux Ce qui est extrêmement sury domine mais il se teinte prenant et intéressant pour souvent d’une approche plus nous, lecteurs modernes, c’est charnelle. Notre distinction cette association d’un thème exclusive du sacré et du profareligieux (la relation entre la ne n’y a pas cours. De même, L’arbre de Jessé, Notre-dame-la-grande. Photo Christian Vignaud. Vierge et son Fils) à un thème l’évocation de la nature est qui ne l’est pas (les amours endes plus subtiles. Elle est ratre un berger et une bergère). rement convoquée pour elleD’autres exemples existent. Certains motets associent la teneur même mais plus souvent pour appeler des significations cachées. Flos Filius eius à des textes dans le registre de l’amour courtois. Véritable allégorie, une fleur peut ainsi évoquer tout simplement Michel Zink rappelle que la fin’amor est une création littéraire l’arrivée d’une saison, le Christ, ou la Vierge sans jamais qu’il y fondée sur une ascèse, celle de la soumission sans restriction à ait contradiction. n la volonté de la femme aimée, la dame, dont l’amant se veut le vassal. Ces chants débutent alors souvent par une évocation de Discographie la nature (une reverdie) pour invoquer les sentiments du locuteur Dame de Flors. Motets, conduits, organa de l’Ecole Notre-Dame aux dans la droite ligne des troubadours et des trouvères. L’évocation xiie-xiiie siècles. Chants à la Vierge, ensemble Discantus, dir. Brigitte Lesne chez Gramophone. du printemps amène ainsi le locuteur à se rappeler son envie Fulbert de Chartres. Chantre de l’an mil, ensemble venance Fortunat d’aimer ou, au contraire, le pousse à se remémorer sa souffrance chez Abeille Musique. causée par une Dame qui le rejette. Parfois, certains motets vont Love’s Illusion. Music From The Montpellier Codex 13th Century, plus loin et effectuent une fusion des registres profanes et sacrés ensemble Anonymous Iv chez harmonia Mundi. ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■ 39 même époque le Benedicamus Domino clunisien à deux voix. Puis, cette mélodie a été utilisée comme fondement pour la composition de magnifiques polyphonies à Notre-Dame de Paris au xiie siècle.