Haïti En passant par le fort de Joux et le musée du Nouveau Monde de La Rochelle, Jean-Jacques Salgon évoque la figure de celui qui Sur les traces de toussaint Louverture a conduit la révolte des esclaves de Saint-Domingue. Par Jean-Jacques Salgon d 1- Jacques de Cauna, Toussaint Louverture et l’indépendance d’Haïti, Karthala, 2004. 2- Pièce en argent de quatre sols. 30 es troupeaux de rennes ou d’aurochs ont dû jadis franchir cette cluse en quête de pâturages, si bien que l’on peut très bien imaginer que des chasseurs aurignaciens s’y sont postés, y ont même établi régulièrement leur campement, afin de pouvoir plus commodément s’emparer du précieux gibier. Cette cluse est une saignée entre deux massifs de calcaire, à l’orée des monts du Jura, tout près de Pontarlier. Quoique naturelle, on la dirait conçue par un dieu spécialisé dans l’aménagement du territoire, un dieu qui aurait cherché par cette œuvre à rendre un service pérenne aux humains en commençant par favoriser leurs chasses, puis en leur permettant par la suite de faire passer plus commodément leurs armées, leurs voitures et leurs trains. Sur les deux sommets qui dominent cette cluse au fond de laquelle s’est établi le petit bourg de La Cluze-Mijoux, ont été édifiés deux forts, celui de Malher au nord, celui de Joux au sud. C’est dans celui de Joux qu’est mort le 7 avril 1803, après neuf mois de captivité, Toussaint Louverture, l’homme qui pendant onze années avait brandi le flambeau de la liberté par-dessus mornes vaux et plaines, sur l’île de Saint-Domingue. Il avait soixante ans. Né esclave sur la plantation Bréda, propriété du comte de Noé, à deux pas du Cap Français, cet homme descendait d’une lignée royale du Dahomey1. Il était noir et il avait le sang bleu. C’est sans doute son parrain, Pierre Baptiste, dont on dit qu’il avait servi chez les jésuites, qui lui avait appris à lire. Toujours est-il qu’il avait lu l’Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes où l’abbé Raynal avait prophétisé sa venue : «Où est-il ce grand homme à qui la nature sera redevable de ses enfants vexés, opprimés, tourmentés ? Où est-il ? Il surgira, n’en doutons pas…» On l’avait prénommé François-Dominique, scellant ainsi au cœur de son identité le lien qui l’unirait toute sa vie à la France et à Saint-Domingue. Le gérant de la plantation Bréda, son maître au nom prédestiné, Bayon de Libertat, l’avait affranchi. Plus tard, la Révolution française était venue le cueillir sur son cheval pour arracher de son drapeau la fleur de lys des Bourbons sous laquelle s’était enrôlée l’armée des esclaves en révolte. La République française l’avait soustrait au Royaume d’Espagne. Toute sa vie, il l’avait vouée à ce double combat : l’émancipation du peuple noir et la prospérité de son île. Jusqu’à la fin de sa vie, il était resté attaché à la France, celle des droits de l’homme, de l’abolition de l’esclavage, de Condorcet et de l’abbé Grégoire, refusant certaines avances de l’Angleterre ou les habits chamarrés que lui offrait l’Espagne. Contrairement à Dessalines et à nombre de ses condisciples, il n’avait jamais été assoiffé de sang ni de vengeance. Jamais il n’avait crié «mort aux Blancs». Au terme de dix années de combats et de diplomatie, à la tête d’une armée de 30 000 soldats composée d’anciens esclaves mais aussi de mulâtres et de Blancs, Toussaint avait chassé les Anglais et les Espagnols, vaincu les armées du mulâtre Rigaud, rétabli la paix civile et l’économie des plantations, promulgué une Constitution qui confirmait l’abolition de l’esclavage sur tout le territoire de Saint-Domingue et où il était dit à l’article 4 : «Tout homme, quelle que soit sa couleur, y est admissible à tous les emplois.» Cet homme droit et humain, au lieu de le confirmer dans sa fonction de gouverneur de la colonie de SaintDomingue, Napoléon, prenant le prétexte de cette constitution qui pouvait passer pour un acte d’indépendance, mais en réalité cédant aux pressions des planteurs blancs qui voulaient rétablir l’esclavage, choisit ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■ J+M photographe de lui opposer 23 000 soldats de l’armée d’égypte et de le faire arrêter ignominieusement. Dans ce cachot du fort de Joux que l’on visite aujourd’hui accompagné d’un guide, celui qui n’avait pensé qu’au salut de son peuple, avait été traité comme le pire des délinquants. Il avait subi tous les outrages. On lui avait tout pris, son serviteur Mars-Plaisir renvoyé vers une prison de Nantes, son costume de général qu’il n’avait pas quitté depuis sa capture, le petit sac de toile contenant les neuf quadruples2 que sa femme Suzanne avait empruntés à des négociants et lui avait remis le jour de leur séparation à Brest, tous ses papiers «écrits et non écrits», et les trois lettres qu’il conservait sur lui, celle du général Leclerc, celle du général Brunet et celle de Pesquidoux, toutes trois écrites au moment de son arrestation et dont il s’imaginait pouvoir faire usage pour sa défense le jour de son procès. Il ne voyait que l’officier de garde qui n’avait pas le droit de lui parler et qui venait chaque matin porter sa nourriture de la journée et vider sa chaise percée. Il mangeait Portrait de toussaint Louverture, lithographie de delpech d’après Nicolas-Eustache Maurin (Perpignan, 1799- Paris, 1850) (dépôt du musée du quai branly). Musée du Nouveau Monde, La Rochelle. ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■ 31 Haïti Monument à la mémoire de toussaint Louverture au fort de Joux. froid et toute la journée il grelottait de froid. On avait obstrué l’unique fenêtre par un mur de briques, ne laissant qu’une fente de quelques centimètres pour qu’un peu de lumière pénètre. Dans cette pénombre perpétuelle, au cœur de ce Jura vitrifié par l’hiver, il devait penser aux paysages éblouissants de son pays. Toujours en vue de son futur procès, il avait dicté ses mémoires et les avait remises à un certain Caffarelli, général envoyé par Napoléon pour tenter de lui extorquer un aveu de trahison et savoir où il avait enterré un supposé trésor. Abandonné de tous, malade, tremblant de fièvre, il y avait cependant reçu un jour la visite d’un juste : alors que le commandant du fort écrivait au ministre de la Marine : «La composition des nègres ne ressemblant en rien à celles des Européens, je me dispense de lui donner ni médecin ni chirurgien qui lui seraient inutiles…», un homme, Claude-Ignace Dormoy, prêtre défroqué, ancien professeur de physique, ancien lazariste, ancien jacobin, au risque de s’attirer lui aussi la prison, avait réussi à se faire ouvrir la porte du cachot pour venir un temps lui prêter assistance. Aujourd’hui le cachot reçoit de nombreux visiteurs. Beaucoup viennent d’haïti ou des Antilles et pour certains, selon le guide, c’est l’occasion d’étranges rituels qui font penser au Vaudou. Une dame est saisie de transe, un homme répand discrètement du rhum sur le sol, un autre prononce des phrases incantatoires. En contrebas du fort, on a construit un mémorial, une stèle posée sur le flanc de la butte, parmi les vertes pâtures où courent les chamois. Nul ne sait vraiment ce que sont devenus les restes de cet homme illustre bafoué par Napoléon mais loué par Schoelcher, Lamartine et Wendel Phillips. On sait toutefois qu’à sa mort il fut enterré dans le sol d’une chapelle qui depuis la Révolution servait de magasin au génie. Cette chapelle fut détruite en 1879, lors des travaux d’aménagement ordonnés par le futur maréchal Joffre, et la terre du sol fut alors employée comme remblai pour les nouvelles fortifications. Cette ultime sépulture involontaire n’aurait du reste peut-être pas déplu à celui qui fut un temps gé32 néral en chef des armées françaises de Saint-Domingue et dit-on, aussi, un extraordinaire stratège. Le fort de Joux est somme toute le lointain cousin de celui de la Crête-à-Pierrot qui fut le siège d’une résistance mémorable des troupes de Toussaint sur celles de Leclerc. En 1982, à la demande du gouvernement haïtien, une pelletée de terre a été prélevée sur les talus du fort de Joux et transférée à titre symbolique en haïti. Passer directement du fort de Joux à La Rochelle peut paraître un peu abrupt. Pourtant, rue Fleuriau, il y a l’hôtel de Fleuriau et l’on ne s’est guère éloigné de Saint-Domingue. C’est ce qu’illustre bien l’histoire de celui qui donna son nom à l’édifice : Aimé-Benjamin Fleuriau naquit en 1709 dans une famille de riches commerçants protestants qui, par ses alliances et ses affaires, était liée aux grands noms de la traite rochelaise, les Admyrauld, les Rasteau, les Seignette, les Belin. à l’âge de vingt ans, alors que son père venait de mourir ruiné (son entreprise rochelaise de raffinerie de sucre ayant tout juste fait faillite), il s’embarqua pour Saint-Domingue afin d’y rejoindre l’habitation sucrière que son oncle Paul administrait à Montrouis, près de Port-au-Prince, et dans laquelle travaillaient 150 esclaves. à trente ans, il s’établit comme négociant-commissionnaire à la Croix-des-Bouquets, plaine de Cul-de-Sac. Il vivait alors en concubinage avec Jeanne, l’une de ses esclaves qu’il avait fait affranchir, et dont il aurait huit enfants naturels qui ne porteraient son nom que bien après la Révolution. En 1739, c’est lui qui s’occupa d’organiser la vente des 306 esclaves débarqués de l’Aimable Suzanne et des 452 autres livrés par le Télémaque, deux navires affrétés par des armateurs rochelais. A quarante ans, il avait gagné suffisamment d’argent pour s’être rendu lui-même propriétaire d’une plantation à Bellevue et de plusieurs immeubles de rapport à Port-au-Prince. à cinquante ans, il revint s’installer à La Rochelle sans sa famille mulâtre. Les biens qu’il avait acquis lui assuraient alors une rente de plus de 100 000 livres par an. Il se maria, il acheta encore des immeubles dans le centre de La Rochelle, des terres, des marais salants, et en 1772 devint propriétaire de l’hôtel particulier qui porte aujourd’hui son nom. Cette extraordinaire ascension se devait d’être couronnée par un anoblissement qu’il finit par obtenir en 1777, grâce à ses relations, sous la forme d’une charge anoblissante à la deuxième génération. Cette procédure n’avait pas les faveurs de la vieille aristocratie qui l’appelait la «savonnette à vilains». Lorsque, la même année, la mort vint le cueillir dans ses draps de satin, il savait donc que ses enfants légitimes pourraient se faire appeler Fleuriau de Bellevue ou Fleuriau de Touchelongue et quant à lui, il portait déjà «d’argent à la fasce de sinople accompagné en chef d’une rose de gueule». Il laissait à ses héritiers une fortune de plus de quatre millions de livres et ce bel hôtel particulier dont le mobilier se composait de «tapisseries de Flandres et d’indienne, lits à la Duchesse, fauteuils, tables et chaises Louis xV, guéridons, vaisseliers, secrétaires, lustres, porcelaines, pendules…»3 Vers la même époque, à Saint-Domingue, on était contraint d’importer chaque année 30 000 esclaves pour maintenir stable une CHEZ FLEURiAU dE bELLEVUE, à LA RoCHELLE J.-J. Salgon ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■ J+M photographe Le Saladier aux esclaves (1785) en faïence de Nevers, une des pièces majeures du musée du Nouveau Monde à La Rochelle, évoque les esclaves bêchant, sous la surveillance du contremaître blanc, tandis que dans la partie supérieure on voit peut-être la raffinerie, et dans la partie inférieure les cases et un homme subissant le fouet. population de plus de 500 000 esclaves qui mouraient d’épuisement, de maladie et de malnutrition. Selon les mots d’Antoine Métral4 «quinze mille cadavres semés chaque année dans l’océan, et dont la plupart flottaient sur les rivages des deux mondes, marquaient la route sanglante et funèbre de la traite». Aujourd’hui, l’hôtel de Fleuriau abrite le musée du Nouveau Monde. Une salle est consacrée aux relations avec l’île de Saint-Domingue. Parmi les peintures, gravures, objets qui y sont exposés, on trouve cette assiette sortie d’un atelier de faïences de Nevers en 1785 et dont on peut être donc sûr que monsieur Fleuriau de Touchelonge n’a pas eu l’occasion de faire usage. C’est bien dommage. Tout en dégustant un velouté aux asperges ou une bisque de homard, il aurait pu en effet découvrir sous sa cuillère de vermeil une sorte de bande dessinée montrant une théorie d’esclaves se rendant joyeusement à leur travail en brandissant leurs pioches, tandis qu’un commandeur blanc les menace de sa chicotte et qu’un mauvais coucheur, qui refuse de s’associer à la liesse générale, reçoit de la part d’un nègre à chapeau de cow-boy une volée de coups de fouet. En dessous de l’image figure cette mention : «VIVE LE BEAU TRAVALLE DES ILLES DE L’AMéRIQUE». Le 10 mai 2006, on a apposé une plaque sur la façade de l’hôtel qui en fait un «lieu de mémoire de l’esclavage». En redescendant l’escalier monumental de l’hôtel Fleuriau, et tout en se souvenant du cachot du fort de Joux, on se prend à rêver qu’il y ait un jour, à La Rochelle, et en dépit de ce dont cette belle ville eût à pâtir des «événements» de Saint-Domingue, une rue Toussaint-Louverture. n 3- Jacques de Cauna. Au temps des isles à sucre histoire d’une plantation de Saint-Domingue au xviiie siècle. Karthala. 1987. 4- Antoine Métral. Histoire de l’expédition des Français à SaintDomingue sous le consulat de Napoléon Bonaparte. Paris. 1825. 33 ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■