Chili Carlos droguett Comment un grand auteur chilien a confié ses archives personnelles à une équipe de recherche de l’Université de Poitiers. Par Paola da Cunha Archives d’un écrivain polémique d 1. Dans un entretien dans le journal chilien La Prensa de Santiago en 1979. 24 epuis 2008, les archives privées de l’auteur chilien Carlos Droguett sont consultables sur Internet à partir du site du Centre de recherches latino-américaines Archivos de l’Université de Poitiers. Comment cet auteur en est-il venu à concéder à un centre de recherche français un trésor pour l’histoire littéraire chilienne ? Malmené par une partie de la critique littéraire de son pays à qui il le rendait bien, Carlos Droguett a toutefois reçu de nombreux prix nationaux et internationaux et a été traduit dans plusieurs langues – français, portugais, allemand, hollandais, etc. Son talent d’auteur semble en effet avoir été bien plus rapidement et davantage apprécié à sa juste valeur dans les autres pays latino-américains et en Europe que dans son propre pays. Né en 1912 à Santiago du Chili, Carlos Droguett est l’auteur d’une œuvre très variée qui comprend des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre et des essais sans compter les très nombreux articles de journaux et de revues. Il travaille pour de grands quotidiens tels que La Hora, Vistazo et Extra. Droguett écrivait inlassablement mais ses positions politiques et idéologiques exposées avec virulence dans les colonnes de journaux l’ont exclu des milieux littéraires et lui ont fermé les portes des maisons d’édition du Chili. Alors que ses premiers écrits datent de 1933, son premier roman, 60 muertos en la escalera (prix du concours Nascimento du Chili), n’est publié qu’en 1953. Enfin, avec Eloy, il sortira un peu de l’anonymat dans lequel il avait été enfermé. Ce roman considéré aujourd’hui comme œuvre majeure de la littérature latino-américaine a obtenu en 1959 la place de finaliste dans le concours, très réputé, de la Biblioteca Breve de la maison d’édition Seix Barral en Espagne. Plusieurs autres écrits et prix suivront. En 1970, Carlos Droguett est enfin consacré dans son pays où il obtient le Prix national de littérature. En 1971, il remporte le Prix Alfaguara (célèbre prix espagnol) du roman pour Todas esas muertes, publié à Madrid. La plupart des livres de Droguett ont été édités à l’étranger parce qu’il estimait que les maisons d’édition chiliennes ne respectaient pas la dignité de l’écrivain et ne publiaient les livres qu’en fonction des ventes1. Alors qu’il était encore un inconnu dans son pays, Carlos Droguett a bénéficié des faveurs des cercles littéraires européens. En France, par exemple, Francis de Miomandre, critique littéraire et fervent admirateur, a traduit dès 1952 quelques-uns de ses contes qu’il a fait paraître dans des revues françaises. «HiStoRiEN dE L’oUbLi» Son œuvre constitue une unité de style mais surtout une unité thématique qu’Alain Sicard, spécialiste et grand ami de Carlos Droguett, définit de la façon suivante : «En osmose avec toutes les souffrances du corps social, il ne sera pas un romancier politiquement engagé. Ses héros seront toujours des êtres solitaires, marginaux, douloureux, victimes d’une société impitoyablement répressive.» Droguett se reconnaissait d’ailleurs lui-même comme «historien de l’oubli». Après le coup d’état militaire au Chili, Droguett part en 1975 en exil avec toute sa famille pour protéger ses enfants dont l’un d’entre eux est emprisonné dans un camp de concentration. Jusqu’alors, il n’était jamais sorti de son pays à l’exception de quelques voyages de courte durée. La famille s’installe en Suisse, à ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■ Berne, où Droguett continue d’écrire. L’exil aura sur lui un effet positif puisque ses œuvres jusqu’alors très pessimistes portent désormais un message d’espoir. Il y écrit, entre autres, trois œuvres essentielles : Sobre la ausencia (1976), Según pasan los años (1977) et Matar a los viejos (1980). Ce roman est resté inédit jusqu’en 2001 parce que Carlos Droguett se refusait à retirer la dédicace dans laquelle il rendait hommage à Salvador Allende : «A Salvador Allende, asesinado el martes 11 de septiembre de 1973 por Augusto Pinochet Ugarte, José Toribio Merino Castro, Gustavo Leigh Guzmán y César Mendoza Durán.» Il a été publié par Lom Ediciones, maison d’édition chilienne. A la fin du régime de Pinochet, Droguett n’a pas désiré retourner dans son pays natal préférant terminer sa vie en Suisse où il décède en 1996. Trois romans ont été traduits en français : Eloy (Maspéro, 1977), Pattes de chien (1981) et El compadre (1983), tous deux traduits par Jean-Marc Pelorson et publiés chez Denoël, maison alors dirigée par Gérard Bourgadier. En mai 1981, le CRLA-Archivos, sous la direction d’Alain Sicard, organise le premier colloque international sur l’œuvre de Carlos Droguett auquel ont participé plusieurs grands chercheurs en présence de l’auteur. Publiés en mars 1983, les actes de ce colloque représentent un outil important pour l’étude et la compréhension de l’œuvre de Droguett. Très touché par cet hommage, il décide de faire don de ses archives au centre de recherche poitevin. Cette donation ne s’explique pas seulement par les relations tendues entre Droguett et les institutions littéraires et politiques de son pays. Comme beaucoup d’auteurs latino-américains parmi lesquels Miguel Ángel Asturias et Julio Cortázar, il a, en effet, préféré confier ses archives à une institution étrangère qui s’intéresse à la sauvegarde des archives privées d’auteurs, ce qui n’est malheureusement pas le cas dans la plupart des pays latino-américains. De L’HoMMAgE dE PoitiERS EN 1981 plus, ces institutions ont les moyens techniques et financiers pour en assurer la conservation et la diffusion. Le Fonds Carlos Droguett est un fonds important non seulement pour l’histoire de la littérature chilienne, pour l’histoire du Chili, mais également pour les études philologiques. En effet, il compte de nombreux manuscrits, dont beaucoup d’inédits, qui permettent d’approfondir l’étude critique de ses œuvres. S’y trouvent également la correspondance, un nombre important d’articles de journaux et de revues écrits par l’auteur, des photographies, des enregistrements audiovisuels, des documents personnels mais également des textes d’autres auteurs sur son œuvre. Les manuscrits de ses œuvres écrites au Chili ont disparu lors de la fouille de sa maison après son départ du Chili. Le CRLA-Archivos a parfaitement respecté son devoir vis-à-vis de Carlos Droguett puisque depuis 1996, date de la remise du fonds à l’Université de Poitiers2, il en a réalisé la conservation, l’organisation et le catalogage, et en assure maintenant la diffusion à travers son programme Archives virtuelles latino-américaines. n 2. Cette remise des archives par l’auteur lui-même, âgé alors de 80 ans, a donné lieu à une cérémonie à la faculté des lettres et des langues de Poitiers qui a été filmée et dont le CRLA-Archivos conserve l’enregistrement. Carlos droguett et Alain Sicard, à berne vers 1990. Archives virtuelles latino-américaines Le crLA-Archivos, dont l’une des activités de recherche consiste en la constitution, la valorisation et l’édition de fonds d’auteurs latino-américains, a élaboré le programme Archives virtuelles latino-américaines du crLAArchivos – programme du XIIIe CPER – qui a pour objectifs : la sauvegarde par la numérisation des fonds littéraires conservés dans le centre ; la mise à disposition de ces fonds pour la communauté scientifique internationale à travers la création d’archives virtuelles sur le site du crLA-Archivos ; la publication des œuvres contenues dans ces fonds. Il s’agit aussi de se constituer en tête de réseau (création d’un portail sur Internet) des centres possédant des fonds d’écrivains latino-américains en europe et en Amérique latine pour coordonner une action de conservation et divulgation du patrimoine littéraire latino-américain. En 2007, le programme comptait cinq fonds : carlos droguett, Julio Cortazar, Raymond Cantel, Juan emar-Alice de la martinière, Francisco rivas Larrain. d’autres lui ont été confiés : les fonds Alicia Kozameh, Luisa Futoranski, Rufino Blancofombona, Daniel Moyano et Carlos Tromben. Outre le Fonds carlos droguett, les «cahiers de prison» d’Alicia Kozameh sont également consultables à partir du site du crLA-Archivos. Bénéficiant de l’aide de spécialistes, l’organisation de certains de ces fonds est actuellement en cours. Le Fonds Julio Cortazar sera très prochainement mis en ligne. www.mshs.univ-poitiers.fr/crla 25 ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■