sociologie Selon le sociologue François Vatin, le débat actuel sur le travail a été simplifié à l’extrême. On confond travail, emploi, salariat, statut social. Entretien Aline Chambras Photo Marc Deneyer les sens du travail P rofesseur de sociologie à l’Université de Paris Ouest Nanterre-La Défense, François Vatin s’est vu confier la responsabilité scientifique de la journée d’études «Mémoires et expériences du travail» organisée le mardi 8 décembre à l’Espace Mendès France. Il est notamment l’auteur de Le travail et ses valeurs (Albin Michel, 2008). L’Actualité. – Le terme de travail renvoie souvent à l’idée de souffrance. Mais aussi à celle de libération. qu’en est-il ? François Vatin. – Vous avez effectivement toute une france, mais pas seulement. Dans le travail analytique il y a aussi une idée de progression, de quelque chose qui a été surmonté, d’une production en somme. On ne souffre pas pour rien mais pour produire du sens. Le travail est une activité qu’on mène pour ce qu’il produit au-delà de l’instant ; c’est ce qui différencie le travail du jeu. qu’est-ce que le travail alors, dans un sens ordinaire ? quelle différence faites-vous entre travail et emploi ? littérature qui insiste beaucoup sur l’origine latine du mot travail, c’est-à-dire tripalium (trépied), instrument de contention pour ferrer les bêtes (on parle encore du travail du maréchal-ferrant), mais aussi pour torturer les hommes. Ce rappel étymologique conduit à associer le travail à la notion de peine, de souffrance. Or, la question est plus complexe, car travailler (tripaliere) le corps du supplicié avait, dans les représentations pré-modernes, si étrange que cela peut nous paraître aujourd’hui, une vertu productive : faire parler le corps du supplicié. Aussi ramener, en raison de cette étymologie, la notion de travail à la thématique exclusive de la souffrance est schématique et finalement peu éclairant. Pourquoi parle-t-on de travail analytique en Cet usage du mot travail rend bien compte des ambiguïtés de cette notion. Le travail analytique exprime cette volonté d’aller au fond des choses, de tenter de dépasser des couches psychologiques superficielles pour agiter quelque chose dans les profondeurs de notre subconscient. Je pense que l’on se rapproche vraiment de ce que signifie la notion de travail. Il y a bien présence de souf22 psychanalyse ? Aujourd’hui, le plus souvent, lorsque l’on parle de travail, on ne parle, en fait, que d’emploi, de statut social. De plus, dans ce cadre, le travail est pensé en général sur un mode quantitatif, comme s’il s’agissait d’une substance temporelle, que l’on pourrait additionner, diviser, répartir... Je pense ici par exemple à la politique des 35 heures, que l’on pourrait résumer par la formule : «travailler moins pour travailler plus nombreux» ou à la maxime de Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle : «travailler plus pour gagner plus». Toutes deux renvoient à une vision métrique du temps social et disent peu de chose du travail en tant que tel. A rebours d’une telle représentation, le travail consiste à mon sens dans l’activité de production humaine, dans ses manifestations toujours singulières, qualitatives. Cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas établir des mesures du travail mais seulement que le travail n’est jamais réductible à ces mesures. Le débat actuel sur le travail manque donc souvent sa cible. Ramener la notion de travail à celle d’emploi occulte la question du sens du travail, c’est-à-dire de sa finalité productive, laquelle se joue toujours dans un complexe échange avec la nature. Avec l’automation et la tertiarisation, il est de plus en plus difficile de penser le caractère productif de nos activités. Ramener le travail à l’emploi, c’est renoncer à traiter de telles questions. ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■ Vous adhérez à la théorie de la fin du travail ? Non, je crois que cette thèse n’a pas grand intérêt. Les théoriciens de la fin du travail font reposer leur théorie sur une définition juridique formelle du travail, c’est-à-dire sur une modalité de l’emploi : le salariat dont ils soulignent à juste titre le caractère historiquement très récent. Comme toute institution sociale, le salariat n’est pas éternel ; c’est un dispositif robuste qui a encore de beaux jours devant lui, mais qui sera dépassé par d’autres formes d’organisation sociale, pour le meilleur et pour le pire. Mais la fin (hypothétique) du salariat n’est pas celle du travail. Le travail n’est pas réductible au salariat, ni dans le temps long de l’histoire humaine, ni, en ce moment même, à l’échelle de la planète, ni même pour les travailleurs qui y sont actuellement effectivement assujettis. Le salariat désigne un mode de subordination du travail (il y en a eu d’autres dans l’histoire, le servage, l’esclavage, etc.) mais le travail, dans son effectivité, n’est jamais réductible au cadre social de sa subordination. Confondre la question du travail et celle du salariat, c’est se condamner finalement à ne comprendre ni l’une, ni l’autre. n mémoires et exPériences du travail Fabrication d’alambic dans l’usine de chaudronnerie Maresté à Châteaubernard, en Charente, 1989. Région PoitouCharentes. Le 8 décembre de 9h à 18h à l’espace mendès France, une journée d’études est organisée en partenariat avec le service régional de l’inventaire du patrimoine culturel. elle est placée sous la responsabilité scientifique du sociologue François vatin, avec les interventions d’Agnès Jeanjean, maître de conférences d’ethnologie (Université de Nice), Eric KocherMarboeuf, maître de conférences d’histoire contemporaine (Université de Poitiers), Michel Llassera, docker à la retraite, diplômé d’ergologie (Université de Provence), Pascale moisdon-Pouvreau, chargée de l’inventaire des mémoires ouvrières (service régional de l’inventaire du patrimoine culturel), Gwenaële rot, maître de conférences de sociologie (Université de Paris Ouest), Yves Schwartz, professeur de philosophie (Université de Provence). Contact : anne.bonnefoy@emf.ccsti. eu et pierre.perot@emf.ccsti.eu visites d’entrePrises et conFérence dans le cadre de la Fête de la science, des visites d’entreprises (Fonderies du Poitou, Sochata, etc.) sont organisées à châtellerault le mercredi 18 novembre (pour les élèves) et le jeudi 19. deux conférences sont ouvertes à tous, à l’IUt de châtellerault (Zac du Sanital), à 20h30 : le 18 novembre, «les mutations ouvrières dans les années 1970», avec des témoignages d’ouvriers et d’anciens ouvriers ; le 19 novembre, «la révolution de la relativité et le travail ouvrier des métaux», avec Jean-Paul rivière (Université de Poitiers) et des ingénieurs de production. ces opérations sont organisées en partenariat avec la Société des sciences et le centre châtelleraudais d’histoire et d’archives. 23 ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■