festival Filmer le travail Le premier festival sur le travail et ses images créé à Poitiers. Présentation par le sociologue Jean-Paul Géhin. Entretien Hannah Robin Le cinéma est-il un bon moyen d’appréhender l ’association Filmer le travail, qui réunit l’Université de Poitiers, l’Espace Mendès France et l’Association régionale pour l’amélioration des conditions de travail Poitou-Charentes (Aract), organise à Poitiers, avec le Conseil régional PoitouCharentes et la Ville de Poitiers, le premier festival entièrement consacré au travail et à ses images. La manifestation propose un colloque scientifique et un festival de cinéma «Images du travail, travail des images» du 3 au 8 novembre 2009. Jean-Paul Géhin, maître de conférences en sociologie et membre de l’équipe de recherche Gresco de l’Université de Poitiers, est un des fondateurs de l’association. Spécialiste du travail, il s’intéresse particulièrement à l’articulation entre éducation et travail. Il enseigne la sociologie à des spécialistes et aussi dans des filières de formation au cinéma documentaire. L’Actualité. – quelle est la nécessité de parler du travail ? Jean-Paul géhin. – Le travail évolue à grande vitesse Le cinéma apporte un autre type de connaissances sur le travail qu’une recherche scientifique. Son approche est plus sensible, plus subjective et mérite tout autant notre intérêt. Nous avons sélectionné un film1 sur des jeunes en Institut médico-éducatif (IME) qui illustre bien ce propos. En plein apprentissage, ces élèves rencontrent des difficultés à effectuer des gestes qui nous paraissent relativement simples et le film rend très bien cette lenteur. Par des plans longs et des mouvements de caméra lents, la réalisatrice nous fait sentir subjectivement ce que vivent ces jeunes. De manière générale, le cinéma est un bon support de médiation culturelle. Un film peut rassembler une grande diversité d’acteurs et favoriser la diffusion des idées. C’est un peu comme le cercle vertueux des économistes, en voyant les films, on en parle et en en parlant, on peut créer des films ou, en tout cas, permettre des rencontres fructueuses entre scientifiques, professionnels de l’audiovisuel et du cinéma, acteurs du monde du travail et public. quelle est la part de réel et de fiction dans un le travail ? 1- Les petites mains d’Edie Laconi, production ISKRA, 56 min, 2009. 20 et se transforme en profondeur. Il s’intellectualise, s’intensifie, se précarise et s’opère dans des espaces de plus en plus fermés. Il tend à devenir moins visible, quittant la place publique pour des lieux privés au sein d’entreprises soucieuses de leur image et cherchant de plus en plus à la contrôler. Il y a urgence à étudier et à montrer le travail, tel qu’il est et devient, pour analyser, comprendre et orienter ces transformations. De plus, il y a un certain nombre d’acquis des sciences sociales du travail qui méritent d’être diffusés à un public relativement large. D’où l’initiative d’en parler lors d’un colloque, de projections de films et d’expositions. Dans un documentaire, on ne voit que ce que l’on s’attend à voir. Si vous arrivez dans une usine sans vous attendre à quelque chose, vous ne verrez rien d’essentiel. C’est une naïveté de penser qu’on peut embrasser large et tout voir grâce à l’œil mécanique de la caméra. Le travail d’investigation au préalable sur le terrain est nécessaire à la compréhension du lieu et détermine ce que l’on a envie de montrer. Pour autant, il faut savoir se laisser surprendre et rester souple pour que le réel transfigure le scénario. La frontière entre réalité et fiction est donc beaucoup plus complexe qu’on ne le croit. Quand il y a une caméra, je ne suis pas le même que sans elle. Et ce qui est saisi par un réalisateur, un photographe voire un chercheur est le fruit de leur production. Par conséquent, dans des documentaires, il y a des acteurs et un scénario. Sauf que, contrairement à une fiction, les acteurs d’un documentaire ? ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■ documentaire «jouent» leur propre rôle. Nous tenons d’ailleurs beaucoup au concours de scénario car il nous permet d’intervenir sur le champ de la production de cinéma sur le travail, d’une part en privilégiant certains thèmes, d’autre part en facilitant le travail de certains jeunes réalisateurs. Le prix remis au vainqueur est double : 2 000 e de suite pour le scénariste et 8 000 e qui seront versés au producteur au fil de la réalisation. Il est créatif tout en parlant sérieusement du travail. Il existe traditionnellement deux types de films sur le travail : celui de lutte et celui d’entreprise. Le premier, militant et social, est généralement hors de l’espace de travail. Il produit des choses intéressantes mais est assez loin du travail tel qu’il est réellement. Le second dépeint souvent l’entreprise de manière peu critique. Les films qui nous intéressent sont ceux qui montrent à la fois le travail, son évolution et ses transformations mais qui portent également un regard lucide, critique voire intéressé sur celui-ci. qu’est-ce qu’un bon documentaire sur le travail ? Le cinéma d’après-guerre porte sur la classe ouvrière, le travail manuel à la chaîne ou celui de l’artisan. Aujourd’hui, ces activités sont minoritaires en France et il est important que les films actuels traitent du travail intellectuel ou tertiaire. Bref, qu’ils considèrent le travail dans toute sa diversité et toutes ses dimensions. quelles sont ces dimensions ? Le travail, c’est au moins trois dimensions concomitantes. Il est possible de considérer le travail en tant qu’acte et donc considérer sa dimension gestuelle. On utilise d’ailleurs les deux sens du terme «geste», le geste et la geste, c’est-à-dire l’histoire du travail ou l’histoire des luttes. La gestuelle n’est pas négligeable mais ne suffit pas pour parler du travail. Il faut donc rajouter la dimension relationnelle. Le travail est en effet indissociable des rapports sociaux qu’il génère et dans lesquels il s’insère. Enfin, le travail est tel qu’on se le représente et a donc une dimension subjective. Il n’y a pas de travail objectif, il est tel que je le vis, le ressens et donc tel que j’en parle. La parole au travail est donc fondamentale. n Plongée dans une nuit sans fin c ’est la rencontre de logiques contradictoires. D’un côté, vous avez différentes associations poitevines évoluant autour de la création audiovisuelle et numérique et qui ont décidé récemment de se regrouper au sein d’un même bâtiment nommé Level 6. Cette logique, c’est celle du collectif et de l’entraide et c’est dans celle-ci qu’évolue Amy Carroy, membre de la Famille Digitale. A l’opposé, il y a «des situations de solitude très fortes provoquée par la société» et c’est cette logique, au départ par défi, que la jeune réalisatrice a souhaité interroger avec sa caméra lors de son master documentaire de création suivi à l’Université de Poitiers. Titulaire d’un DESS de sociologie, Amy Carroy est venue à la réalisation par envie de témoigner. La solitude dont il est ques- tion dans Pour l’empire, film sélectionné au festival Filmer le travail, est bruyante des mutations sociales en cours dans notre société. C’est celle du veilleur de nuit. Le lieu : l’usine Michelin à Poitiers. L’époque : l’hiver 2007, soit deux années après la restructuration. Dans un ensemble vidé peu à peu de son activité et de son personnel, le travail de surveillance tourne peu à peu à l’absurde. Plutôt que de dénoncer ou de militer à travers un film, Amy Carroy a souhaité faire ressentir au spectateur la vie de son personnage. Des partis pris très clairs se sont imposés d’eux-mêmes à la réalisatrice de 27 ans. N’obtenant pas l’autorisation de Michelin de pénétrer dans le site, elle décide de filmer à distance. La contrainte sera créatrice. Des plans fixes et des mouvements lents de caméra saisissent le veilleur comme s’il était lui-même filmé par une caméra de surveillance. Cette option formelle restitue l’ennui, la pesanteur silencieuse de ce travail. Amy Carroy attache autant d’importance au son qu’à l’esthétique visuelle d’un film. Dans Pour l’empire, elle joue de cette tension. Car bien plus que les néons, ce qui éclaire la figure fantomatique du veilleur, c’est la voix off qui accompagne les images. Ce que nous dit cette voix est le résultat d’un travail de quatre mois mené en complicité avec Mickaël, le veilleur. Cette relation privilégiée a été la condition sine qua non de la réalisation de ce film. Pour le spectateur, elle est la clé de cette plongée dans une nuit sans fin. Alexandre Duval Plus de 40 Films Le film d’Amy Carroy est programmé, dans l’aprèsmidi, le 4 novembre des étudiants et le 6 à la médiathèque de Poitiers. Alexandre Duval à la maison Le festival Filmer le travail présente 18 films en compétition, un hommage à Ken Loach, une séance Raymond Depardon, des sélections sur le travail des femmes, l’investissement au travail, le travail au noir, le travail dans les industries à risques. A suivre en différents lieux de Poitiers, du 3 au 8 novembre, en présence de réalisateurs, de chercheurs, etc. L’exposition «Le travail révélé» (photos magnum et Université Paris X) est présentée à la salle des pas perdus du palais de justice, du 30 octobre au 28 novembre. www.filmerletravail.org 21 ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■