inventaire A la recherche des mémoires ouvrières Un projet innovant et ambitieux conduit par le service régional de l’inventaire du patrimoine culturel. Par David Hamelin l Fabrice Bonnifait / Pascale MoisdonPouvreau, Région Poitou-Charentes Service de l’inventaire du patrimoine culturel 05 49 36 30 05 f.bonnifait@cr-poitoucharentes.fr p.moisdon@cr-poitoucharentes.fr 18 a région Poitou-Charentes est-elle ou était-elle une terre ouvrière ? Cette question pourrait paraître incongrue sinon inappropriée tant la littérature grise sur l’histoire économique et sociale du Poitou-Charentes et plus généralement les représentations collectives dominantes tendent à montrer un territoire dominé par le monde rural et des activités économiques ou mentalités afférentes. Pourtant, à observer les mobilisations de salariés d’entreprises dans notre région ces derniers mois, et notamment la lutte très médiatisée des travailleurs de New Fabris à Châtellerault durant l’été 2009, ces événements donnent à voir une réalité plus nuancée. Le monde ouvrier, ses représentations, son agir collectif, en crise mais toujours vivant, ont laissé des traces plus solides qu’envisagé. Cette redécouverte de l’existence d’un univers ouvrier en Poitou-Charentes n’est pas pour autant liée aux soubresauts de l’actualité. On la doit au très important travail lancé dans les années 1990 par le service de l’Inventaire du patrimoine culturel, aujourd’hui intégré à la Région, qui, non content d’avoir achevé plus rapidement que les autres régions un important recensement du patrimoine industriel régional, a organisé voilà deux ans (14-17 septembre 2007) un colloque visant tout à la fois à rendre compte de la pluralité et de l’originalité de ce patrimoine, et à envisager les pistes futures de recherches. En 2009, une nouvelle phase de travail est amorcée. Il s’agit, tout en prenant appui sur les travaux précédemment menés autour des traces matérielles, de s’intéresser aux Mémoires ouvrières, thématique aussi ambitieuse qu’innovante. L’objectif affirmé est de partir à la quête de toutes les formes prises par ce monde ouvrier (témoignages, écrits, films, iconographies...) en limitant au minimum les composantes de cette mémoire (travail des enfants, souffrance au travail, organisation du travail, rapports avec les immigrés, les femmes, la hiérarchie, le loisir, l’occupation du temps libre...). On l’imagine aisément, un tel travail nécessite du temps et des compétences. L’étendue du champ à circonscrire multiplie les risques et les impasses. Aussi, un conseil scientifique interdisciplinaire (économistes, ethnologue, géographe, historiens, sociologues...), rassemblant des spécialistes et universitaires issus de la région ou internationaux, a été constitué et a validé le protocole de travail, tout en esquissant des pistes possibles. Il doit, en outre, tout au long de l’opération qui s’étalera au moins jusqu’en 2012, réaliser le suivi scientifique en examinant les documents produits. PREMiER tERRAiN : LE CHâtELLERAUdAiS Il est apparu presque évident de consacrer les premiers travaux à cette cité industrielle qui a connu de profonds bouleversements depuis les années soixante, à commencer par la fermeture de la Manufacture d’armes en 1968, principale employeuse de la ville et marquant fortement l’identité de celle-ci durant les cent cinquante ans de son existence. Afin de mesurer les transformations que cette fermeture génère, un groupe de travail, notamment composé de chercheurs châtelleraudais, d’archivistes du Centre des archives de l’armement (CAA), d’ethnologues, tout en expérimentant la méthode de travail admise, aura pour tâche de collecter des entretiens de manuchards mais aussi, le cas échéant, des compagnes ou ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■ des enfants de ces travailleurs de l’Etat. Au cours de l’enquête, il est également envisagé de recueillir le plus systématiquement possible tous documents participant à l’exhumation de cette mémoire qui alimenteront à terme une base de données multimédia. Si le Châtelleraudais est le premier territoire concerné par l’enquête, l’ambition affirmée est d’aller à la rencontre d’autres localités et d’autres secteurs déterminants. Aussi est-il envisagé de travailler en 2010-2011 sur l’Angoumois autour de l’activité papetière, et l’année suivante sur l’univers des laiteries, particulièrement prégnantes en Deux-Sèvres. Nombre de recherches négligent généralement la diffusion de leurs travaux et conclusions, les confinant aux cénacles des spécialistes. L’intérêt de cette expérience est de confier à l’Espace Mendès France, déjà reconnu pour son savoir-faire en la matière, le travail de médiation nécessaire à cette opération d’envergure. De nombreuses voies sont ici prévues : conférences publiques, visite des lieux de production, confection de dossiers pédagogiques à destination notamment des enseignants, mise en place d’ateliers d’écritures, de supports numériques... Dans le Châtelleraudais, cette médiation prend la forme d’une conférence inaugurale présentant l’ensemble de toUCHER UN LARgE PUbLiC l’opération et animée par Denis Woronoff, spécialiste de l’histoire industrielle. Profitant des possibilités offertes par la Fête de la science, du 22 au 26 novembre, cette médiation se traduira par des visites d’entreprises (Sochata, Fonderies du Poitou...) effectuées en présence d’anciens ouvriers, des conférences sur l’histoire économique du Châtelleraudais ou plus spécifiquement sur des aspects technologiques... Parallèlement, une première journée d’études intitulée «Mémoires et expériences du travail» est prévue le 8 décembre 2009 à Poitiers. Portée sur le plan scientifique par le sociologue François Vatin, cette journée envisage de porter la réflexion sur la question du recueil de la mémoire, les méthodes déployées, les difficultés rencontrées, ses apports ou ses enjeux. En prenant appui sur des univers singuliers (dockers de Marseille, égoutiers, beurriers de Surgères, ouvriers de Renault...) il s’agit également d’alimenter la réflexion sur le travail collectif mené dans notre région. Original, ambitieux et bénéficiant de compétences élargies, ce projet, qui est entré depuis cet été dans une phase opérationnelle, devrait assurément parvenir à un des objectifs initiaux : permettre une réappropriation de cette mémoire, sinon de cette histoire singulière, par le groupe social qui l’a construite, à savoir les ouvriers eux-mêmes et leurs descendants. n Page de gauche, limage des soies de lames dans les années 1920 à la coutellerie Pagé de domine à Naintré (coll. JFM). Ci-dessous, atelier des traitements thermiques de l’outillage à la Manufacture de Châtellerault en 1935 (coll. ministère de la défense, archives de l’armement). ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■ 19