au-delà du développement Edgar Morin De la dénonciation à l’énonciation Edgar Morin préside l’Université européenne et internationale d’été «Au-delà du développement», organisée par l’Institut international de recherche, politique de civilisation. En 2008, ces journées de réflexion et de débat se déroulaient à Niort. Le 4 septembre, Edgar Morin donnait une conférence dont nous publions des extraits. Photos Thierry Fontaine P our parler du problème du développement, il faut le contextualiser, c’est-à-dire le placer dans son contexte historique et son contexte planétaire. Les Temps modernes commencent en 1453 avec la chute de Byzance, qui marque la fin du monde antique, alors que l’ère planétaire commence en 1492 avec la découverte-conquête de l’Amérique par Christophe Colomb et les grands voyages maritimes autour du globe. Quelques dizaines d’années plus tard, Copernic démontre que la Terre n’est pas au centre du monde, que le Soleil n’est pas un satellite de la Terre, mais que c’est le contraire. Nous sommes une planète donc le terme d’ère planétaire convient. Cette ère planétaire a commencé par la prédation, par la colonisation, à partir de quelques petites nations européennes. Cela a duré très longtemps puisque les dernières colonies européennes étaient portugaises, auxquelles mit fin la Révolution des œillets en 1974. Auparavant, il y eut la fin des colonies françaises et anglaises. Des très grandes inégalités issues de la colonisation demeurent mais quelque chose s’est passé durant ce temps-là et n’a fait que croître : l’interdépendance entre les différentes parties du monde. A partir de 1990 débute la globalisation qui est l’étape actuelle de l’ère planétaire. La globalisation se manifeste par deux éléments qui coïncident historiquement. Avec l’effondrement de l’Union soviétique et des pays qui se disaient socialistes, l’irruption de l’économie de marché et du capitalisme fait que le marché devient ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■ véritablement mondial. Cette mondialisation s’opère sous l’égide d’une doctrine, le libéralisme économique ou néo-libéralisme. D’autre part, les moyens de communication se développent (fax, téléphone portable, Internet) et on assiste à une unification communicationnelle de la planète. Au cours de ce processus se poursuit une unification techno-économique puisque le marché et la technique se diffusent partout, qui conduit à une occidentalisation de la planète. En même temps surgissent des phénomènes de dislocation inouïs. Il ne s’agit pas seulement de l’implosion de l’Union soviétique, de la séparation de l’Ukraine, des pays baltes, de la Géorgie, etc. Des petites unités ethniques et religieuses revendiquent et entrent en conflit. La guerre de Yougoslavie est un conflit significatif. Voici une nation qui était, semble-t-il, presque en voie d’achèvement. Les différents peuples qui la constituaient avaient tous la même origine slave, à peu près la même langue, le serbo-croate, et pourtant quelque chose s’est disloqué. […] L’unification suscite des résistances de peuples ou d’ethnies qui veulent conserver leur identité. […] Dans le cas de l’Iran khomeyniste, il y a un facteur national (très vieille civilisation iranienne) et un facteur religieux (retour à quelque chose de fondamental alors que le pays semblait aller vers un Etat laïc) qui provoquent des phénomènes régressifs, sources de nouveaux conflits. Pourquoi ce retour à l’identité ? Parce qu’il s’est passé quelque chose de très important à la fin du xxe siècle mais de façon pres- 14 que invisible : la décomposition de l’idée de progrès comme loi de l’histoire. Condorcet avait dit que l’histoire était un progrès continu, qu’on irait toujours vers le mieux. Cette conception bien ancrée dans le monde européen triomphait dans les années 1960 avec l’idée d’une société industrielle évoluée où les inégalités allaient disparaître, où il n’y aurait plus de crise, où tout irait de mieux en mieux. Cette idée a été portée avec exaltation par la propagande de l’Union soviétique qui promettait un avenir radieux. Dans le monde colonisé, le progrès serait le développement économico-social. Le mot développement apparaît donc comme vecteur de progrès. Mais dans ces pays, on se rend compte que s’il y a un certain développement, celui-ci amène beaucoup de corruption et de phénomènes négatifs. D’autre part, les espoirs du socialisme arabe ont sombré. Ainsi, partout dans le monde, l’idée de progrès continu s’effondre. Si on continue, ici, à vivre avec une idée de progrès plus ou moins identifiée à celle de développement, chacun est dans l’incertitude absolue de ce qui va se passer dans les mois qui viennent. Les sources de conflits sont plus nombreuses que les sources d’harmonie. La perte du progrès, c’est la perte du futur. Quand on n’a plus de futur, quand il reste un présent plus ou moins consommé, plus ou moins bien, on regarde la télévision le soir, on peut aller au supermarché et trouver ce qu’on veut, alors on peut plus ou moins se renfermer sur le présent. Mais quand ce présent est malheureux, angoissé, miséreux, que reste-t-il ? Il reste le passé. Il n’y a plus de vérité dans le futur, il n’y a pas de vérité dans le présent. Ce qui était considéré avant comme l’illusion, la religion, les croyances léguées par les ancêtres, devient la vérité. […] La mondialisation se déchaîne. C’est un phénomène ambivalent. D’une part, une classe moyenne qui accède à la consommation se développe en Chine, au Brésil et dans différents pays. D’autre part, se créent d’énormes zones de misère. Des populations rurales sont balayées par l’agriculture industrialisée et vont s’entasser dans les bidonvilles. Il y a une différence entre pauvreté et misère. On peut être pauvre sur une terre peu fertile mais dont on est plus ou moins le maître, et vivre d’une petite polyculture, avec toute sa dignité. Tandis que la misère vous jette dans la dépendance totale, vous n’avez plus de ressource économique. La misère c’est la prolétarisation. Les économistes optimistes affirment qu’on va vers la prospérité, les pessimistes vers la misère. En fait, les deux processus se développent dans une économie mondiale, agitée de soubresauts, toujours au bord de la crise. Et en dépit des efforts de quelques institutions internationales, il n’y a pas de véritable régulation de l’économie mondiale. Nous sommes en fait dans une crise planétaire. Les sociétés traditionnelles sont en crise à cause de la modernisation, mais les sociétés modernes sont elles-mêmes en crise parce que les défauts de la modernisation deviennent plus importants que les ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■ 15 Pauvreté et misère au-delà du développement côtés positifs et bénéfiques. Dans cette crise générale que pouvons-nous apporter et répondre ? D’abord il y a l’aveuglement. Partout les systèmes d’éducation développent effectivement les connaissances dans les cadres disciplinaires donnés mais ces disciplines ne communiquent pas entre elles. Les formations spécialisées sont refermées les unes les autres, et quand vous voulez penser des problèmes globaux et fondamentaux, vous n’avez pas les instruments de pensée pour le faire. C’est la crise fondamentale de la pensée. L’accumulation de connaissances conduit à l’aveuglement dès qu’il s’agit de voir les grands problèmes. Il y a des experts magnifiques, or un expert qu’est-ce qu’il voit ? Il voit ce qu’il y a dans son secteur, mais si des facteurs étrangers arrivent dans son secteur, il ne comprend plus. […] Ainsi les économistes sont toujours amenés à réviser leurs prévisions. Cela montre l’incapacité d’avoir une vision globale. l’obsession de la croissance pour se réaliser de la façon optimale celui-ci a besoin d’une réduction de la démocratie. Dans certaines nations d’Amérique latine où dominait une caste de propriétaires fonciers alliés à l’Eglise catholique, elle-même alliée au pouvoir militaire réactionnaire, les poussées de développement ont conduit à pas mal de perturbations, dont des dégâts militaires. Aujourd’hui il y a une poussée de démocratie. Il faut dire que cette époque, qui commence en 1990, ne favorise pas seulement l’économie actuelle, elle discrédite aussi les dictatures et produit des démocraties plus ou moins réussies, plus ou moins insuffisantes dans les ex-démocraties populaires et en Amérique latine. Dans les régions où l’Etat était déjà corrompu, la monétarisation de toute chose, la diminution des services rendus, la dégradation des solidarités traditionnelles ont entraîné une corruption généralisée. FoRMULE HoMogèNE Et UNiqUE L’idée de développement, qui n’a pas été réfléchie, est présentée comme solution généralisée. On pense que la croissance va résoudre tous les problèmes. Dans les pays développés, c’est même une obsession. Nous vivons dans le mythe du développement. Ce mythe a été un peu corrigé par l’idée de développement durable, due à la prise de conscience écologique née en 1970. Cette conscience écologique s’est répandue lentement parce que les modes de pensée étaient incapables de voir la relation entre la nature et l’humanité. Aujourd’hui on perçoit davantage cette relation du fait des pollutions et des catastrophes éventuelles qui tiennent à la dégradation de la biosphère sous l’effet du développement. Il faut donc le rendre soutenable, sustainable dit-on en anglais, durable en français. On peut faire des économies d’énergie, réduire les pollutions, etc., mais reste le problème central : cette machine productiviste dont la finalité se traduit toujours en terme de quantitatif – toujours plus ! Bien entendu, le développement est ambivalent. Par exemple s’il apporte des contributions médicales à des populations qui en sont dépourvues, s’il apporte du bien-être, de l’assurance sociale, etc. Aussi bien dans le Chili de Pinochet que dans l’Union soviétique, le développement fonctionnait très bien. Actuellement en Chine, c’est au prix de l’esclavagisation des travailleurs. Même les capitalistes indiens qui, pourtant, donnent de très bas salaires à leurs ouvriers, préfèrent investir en Chine. Pourquoi ? Parce qu’en Inde il y a quand même des droits syndicaux. démocratie Non seulement le développement est problématique mais c’est aussi une formule homogène unique qu’on applique à des conditions culturelles et sociales extrêmement variées, et qui ne tient jamais compte des singularités concrètes des cultures et des civilisations. Toute culture a ses qualités, ses savoir-vivre, ses superstitions, y compris la nôtre, et il serait fécond d’apporter mais aussi de recevoir, de développer ce qui existe déjà dans ces cultures, d’essayer de faire la symbiose des apports des différentes cultures. Or l’idée de développement empêche de concevoir cette symbiose. […] D’autre part, le développement va exaspérer la fermeture nationaliste alors que l’époque nécessite non pas la suppression des Etats mais la suppression du pouvoir absolu des Etats. Parce que désormais les grands problèmes (écologique, nucléaire, etc.) ne peuvent pas être traités isolément par les Etats nationaux. Il y a bien l’ONU mais cela ne fonctionne pas très bien. énoncer Pour avancer On pensait que le développement apportait la démocratie. C’est faux. Il n’existe aucune relation mécanique déterministe entre développement techno-économique et démocratie. Au contraire, 16 Beaucoup de critiques du développement sont des dénonciations. On a raison de dénoncer la mondialisation économique non régulée. On a raison de dénoncer les conséquences perverses du capitalisme. à condition de ne pas considérer le capitalisme comme le seul ennemi de l’humanité. D’ailleurs Marx était très ambivalent là-dessus. Il condamnait le capitalisme tout en pensant que celui-ci avait créé l’économie mondiale, une culture mondiale, etc. L’humanité a connu pas mal d’ennemis, pas mal de barbaries, dans des formes diverses aussi bien étatiques, militaires, idéologiques, religieuses. Nous avons à lutter contre plusieurs barbaries qui sont liées les unes aux autres. Lutter contre une seule barbarie favoriserait peut-être les autres barbaries. L’altermondialisme c’est très bien, la critique de l’économie mondiale c’est très bien, mais dénoncer ne suffit pas si l’on n’est pas capable d’énoncer. Là réside la grande difficulté. Tant qu’on n’aura pas énoncé on ne pourra pas avancer. Il y a des idées d’économies plurielles très intéressantes qui permettraient de développer des coopératives, des mutuelles, des petites et moyennes entreprises rurales dans le domaine de l’agriculture biologique ou de nouvelles formes d’artisanat, etc. Croissance ou décroissance ? Là encore il faut être un peu complexe. Le ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■ problème n’est pas de savoir s’il faut choisir entre croissance et décroissance mais plutôt de déterminer les croissances à maintenir et les décroissances à opérer. […] Il nous faut revitaliser les campagnes et réhumaniser les mégapoles. C’est ce que j’appelle politique de civilisation. Notre civilisation occidentale, qui a apporté beaucoup de bienfaits, produit aujourd’hui des méfaits de plus en plus importants. Les qualités ont été absorbées par la quantité, alors que le mieux devrait s’imposer. La qualité de vie essentiellement, qui ne se trouve pas uniquement dans l’accumulation des biens matériels. La biologiste italienne Rita Livi Montalcini disait : «Donnez de la vie à vos jours plutôt que donner des jours à votre vie.» à quoi bon atteindre 97 ans si l’on mène une vie triste et monotone. L’idéal c’est d’avoir une vie de jours remplis, remplis de qualité, de communion, d’amitié, d’amour, et non pas de solitude, de fermeture, d’égoïsme. Donc il faut aller dans ce sens-là, chercher dans le sens de la symbiose des cultures et des civilisations, essayer de penser que s’il y a une société à l’échelle du monde qui se constitue, elle doit se faire sur un modèle nouveau qui n’est pas du tout celui des sociétés nationales actuelles. La voie présente conduit probablement au cataclysme. Il faut changer de voie. Et d’abord être conscient qu’il faut changer de voie. n PoLitiqUE dE CiViLiSAtioN Les photographies qui accompagnent ce texte sont de Thierry Fontaine, artiste originaire de la réunion, qui travaille à nouméa et à Paris. Ses images, qui ont été présentées l’été dernier à la biennale d’art contemporain de Melle, sont visibles à la biennale de Lyon (jusqu’au 3 janvier 2010). ci-dessus, créer son île à Londres, 2002. Page précédente, Le fabricant de rêve, nouvelle-calédonie, 2008. université internationale à Poitiers Après Saint-Jean-d’Angély et Niort, la 3e édition de l’université internationale «Au-delà du développement» est organisée par l’Institut international de recherche, politique de civilisation, à l’Espace Mendès France du 1er au 3 octobre, avec le soutien de la région Poitou-charentes, de la ville et de l’agglomération de Poitiers, ainsi que du meedAt, au titre de l’organisation,de la diffusion et de l’édition ultérieure des travaux. Ces journées transdisciplinaires ont pour thème «Les sept défis pour une politique de civilisation. complexités de la sociétémonde et régulations planétaires» : défi de l’économie mondiale, défi social, défi de la pensée, défi de l’éducation, défi éthique, défi politique et gouvernance mondiale, défi écologique. www.ueie2009.org Le livre d’edgar morin Pour une politique de civilisation a été réédité en format poche chez Arléa (80 p., 5 €). Les éditions Altantique ont publié Comprendre la complexité, «manuel» pédagogique préfacé par Edgar Morin (300 p., 22 €). ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 86 ■ 17