inventaire les papillons battent de l’aile Les associations de protection de la nature planchent sur un atlas régional des lépidoptères diurnes. L’ouvrage permettra d’inventorier les quelque cent espèces du Poitou-Charentes, dont près d’un tiers sont menacées. Parution prévue en 2012. Par David Perrault i ls sont près de 80 dans la région, lâchés dans la nature. D’étranges mammifères équipés de filets, de bocaux, de cartes IGN, de carnets, d’appareils photo, de jumelles et de sandwichs. Ces naturalistes, pour la plupart bénévoles, ont un but : traquer les papillons. Pas pour les collectionner, mais pour les inventorier. «Lorsqu’on en capture un dans le filet, on le pousse dans le bocal sans toucher ses ailes, décrit Nicolas Cotrel, directeur de l’association Deux-Sèvres Nature Environnement. Ensuite, on l’identifie sur un formulaire et on le relâche.» Si la bestiole s’obstine à toiser le naturaliste du haut d’une branche, il a droit à un cliché au téléobjectif. Et quand il est facilement reconnaissable, un simple coup d’œil – ou de jumelles – suffit à déterminer le nom de sa famille. Le Poitou-Charentes est ainsi littéralement quadrillé. Découpé en cases de plusieurs kilomètres carrés chacune, son territoire est systématiquement exploré. Un travail de fourmi. «On essaie de choisir plusieurs sites différents par case : des fonds de vallée, des prairies, des sous-bois, etc., pour voir quelles espèces sont présentes, et on y passe trois fois par an», précise Nicolas Cotrel. Le but est de dresser durant trois ans un état des lieux des populations de papillons dans la région, puis de publier ces résultats sous forme d’un atlas grand public, en 2012. Le premier du genre dans la région. Le choix de se pencher sur les lépidoptères n’est pas fortuit. «Ce sont des espèces bio-indicatrices : plus on en a une grande quantité et une grande diversité, plus c’est un signe que le milieu est dans un bon état de conservation», explique Nicolas Cotrel. Et d’après les premières constatations, les bio-indicateurs virent au rouge. «Lors de l’inventaire préliminaire, on a dénombré quelque 115 espèces de papillons en PoitouCharentes, mais certaines ont déjà disparu. Dans les Deux-Sèvres, sur 107 espèces, une douzaine ont été éliminées au cours du xxe siècle. Et on estime qu’un tiers des espèces restantes sont menacées, un chiffre valable pour toute la région.» La dernière extinction départementale date de ce printemps 2009 : l’azuré des mouillères, amateur de prairies humides, a été éradiqué du dernier endroit des Deux-Sèvres où il subsistait, une zone de 3 000 ha dans le pays mellois. «On avait négocié avec l’exploitant pour qu’il ne fauche pas la parcelle la plus importante, celle qui abritait une plante très particulière, la gentiane pneumonanthe, sur laquelle pond ce papillon, explique Nicolas Cotrel. Cette année, l’agriculteur a oublié, il a tout coupé au printemps. Il n’y a plus de traces de l’insecte.» Mais celui-ci subsiste encore en Charente-Maritime et dans la Vienne. douze espèces disparues des deux-sèvres Le sort de l’azuré des mouillères est typique de celui d’autres papillons menacés. C’est souvent la destruction des végétaux qui entraîne celle du lépidoptère. Chaque espèce a en effet, en moyenne, de une à trois plantes «hôtes», où elle pond ses œufs et où la chenille se nourrit. Une fois sorti de la chrysalide, l’adulte ailé (qui ne vole qu’un mois) butine des plantes dites «nourricières». Là encore, chaque espèce ne dispose que d’un nombre limité de garde-manger. Si une plante hôte ou nourricière disparaît ou se fait plus rare, le papillon est en danger. Si toutes les plantes hôtes trépassent, elles l’emportent dans leur tombe. 48 ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 85 ■ Nicolas Cotrel - Deux-Sèvres Nature Environnement Les lépidoptères liés aux milieux humides sont en première ligne. Très riches en biodiversité, ces zones ont subi, ces dernières années, de profonds bouleversements. Des centaines d’hectares de prairies inondables ont été transformés en champs de maïs, avec des effets ravageurs sur la flore et la faune. Dans le Marais poitevin, l’azuré de la sanguisorbe en a fait les frais : il est sérieusement menacé. Le cuivré des marais, aux magnifiques ailes orange, partage la même infortune. Certains papillons des milieux secs sont aussi touchés. Des espèces de la famille des piérides (aux ailes blanches) subissent une inquiétante régression, en partie liée au fait que leurs chenilles raffolent de légumes et sont combattues à coups de pesticides. Le morio, aux grandes ailes marron et blanche, se raréfie également, pour une raison inconnue. «De manière générale, on voit moins de papillons dans la nature aujourd’hui qu’il y a dix ou quinze ans», constate David Suarez, de l’association Charente Nature. Certains scientifiques estiment que leur nombre a chuté de 50 % en France entre 1990 et 2005. Pour enrayer ce processus, les associations tentent de sensibiliser les agriculteurs. Elles peuvent aussi alerter les pouvoirs publics afin de classer en Znieff (zone Nicolas Cotrel - Deux-Sèvres Nature Environnement naturelle d’intérêt écologique et faunistique) un site particulièrement riche. Ou le signaler au Conservatoire régional d’espaces naturels pour que celui-ci achète le terrain pour le préserver. L’atlas n’est qu’une arme supplémentaire dans cet arsenal, avec pour cible le grand public. Grâce à son inventaire, il servira aussi de point de référence scientifique sur l’évolution des lépidoptères. En tout cas, ceux que l’on rencontre durant la journée. «Car sur les papillons nocturnes, tout reste à faire», précise Nicolas Cotrel. Avec quelque 2 000 espèces, dont certaines encore inconnues, la conception d’un éventuel atlas sur le sujet prendrait plusieurs décennies d’insomnies. n Nicolas Cotrel - Deux-Sèvres Nature Environnement sous le Maïs, le désert en haut, l’azuré des mouillères. la gentiane pneumonanthe. le cuivré des marais. ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 85 ■ 49