botanique un patrimoine piétiné «Les plantes créent le milieu, les animaux l’habitent et l’homme le détruit», affirme le botaniste Yves Baron. Entretien Jean-Luc Terradillos Photo Noémie Pinganaud y ves Baron est un botaniste réputé et très actif, ancien maître de conférences de biologie végétale à l’Université de Poitiers, membre du Conseil scientifique et technique du Conservatoire d’espaces naturels de Poitou-Charentes et de nombreux organismes et associations. parc en passant par les aliments, les jardins d’agrément, etc. Je n’ai rien contre, j’ai un jardin aussi avec des plantes qui viennent d’un peu partout. Si nature il y a, ce sont les arbres d’abord, surtout s’ils sont beaux, exotiques, taillés, historiques… s’ils portent la marque de l’homme. Ensuite viennent les buissons puisqu’il y a un courant d’opinion en faveur des haies, les arbustes parce qu’ils délimitent les parcelles. Et ce qui est en dessous, on le piétine sans le voir. Or les plantes fabriquent le sol, le fixent, l’enrichissent chaque année et freinent son érosion. Elles produisent aussi de l’oxygène. Donc leur rôle est fondamental. Les plantes créent le milieu, les animaux l’habitent et l’homme le détruit. l’actualité. – le nombre de plantes est estimé donc on piétine le patrimoine naturel sans le L’ouvrage d’yves baron, Les plantes sauvages et leurs milieux, sera prochainement édité par Atlantique, les éditions de L’Actualité scientifique Poitou-charentes. 44 De 200 000 il y a cinquante ans, on estime leur nombre à 500 000, beaucoup étant encore inconnues notamment dans les forêts tropicales et équatoriales. Le problème, c’est qu’on risque de détruire ces forêts avant de les avoir inventoriées. En Poitou-Charentes, on estime les plantes supérieures sauvages à environ 2 000 espèces, dont 1 700 dans la Vienne. Presque toutes étaient connues au xixe siècle par le sous-préfet Delastre qui a publié sa Flore de la Vienne en 1842. Il avait prospecté tout le département à pied et à cheval. La Société botanique des Deux-Sèvres a été créée en 1888. Son président, Baptiste Souché, a fait appel à 207 correspondants, instituteurs comme lui, pharmaciens ou curés, et publia Matériaux pour une géographie botanique régionale en deux tomes (1894 et 1901). Cet ouvrage recense une centaine d’espèces supplémentaires dans le Haut Poitou mais beaucoup plus de stations que Delastre. yves Baron. – ne se focalise-t-on pas sur les «belles» plantes ? à combien ? Dans la nature, l’homme crée une hiérarchie. On va aimer la nature «aimable», du terrain de golf au center Oui. Précisons que 98 % des plantes supérieures sauvages sont des herbacées. Quand on montre aux gens ces plantes qu’ils ne voyaient pas, ils sont désarçonnés. Et j’ai souvent entendu : «Mais à quoi ça sert ?» Je réponds : «Ça ne sert à rien au sens commun du terme, mais ça sert à l’écosystème.» Puis stupeur quand je demande : «Mais nous, à quoi on sert ?» «A rien, sinon à détruire la planète.» En outre, si ces plantes sont dites inutiles, pour quelques-unes d’entre elles, elles ne le resteront pas. Je cite un exemple. Un jour, un collègue généticien, qui venait de faire une lecture édifiante concernant une petite crucifère, Arabidopsis thaliana, me demande : «Où peut-on trouver cette plante qui semble être un matériel extraordinaire pour faire de la génétique ?» «Regardez sur le parking devant le nez de votre voiture !» Cette crucifère insignifiante pousse sur les sols sableux, sur les murs le cas échéant quand le mortier s’effrite, dans les allées de jardin. Ainsi une mauvaise herbe, très banale, se trouve promue parce qu’on peut en faire quelque chose. Enfin, j’ai un dernier argument : ça sert à ne pas “s’emmerder” quand on se promène ! savoir ? ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 85 ■ La notion de patrimoine s’applique à l’histoire, à la culture, à l’artisanat… C’est donc ce que l’homme nous a laissé, de sa main ou de son esprit. Mais le patrimoine naturel c’est ce que l’homme n’a pas encore détruit. Ça existait avant lui et il s’est contenté de ne pas le détruire, par méconnaissance ou parce qu’il n’avait pas grand-chose à en faire : dans les endroits impossibles à cultiver, trop accidentés, trop rocheux, trop humides, trop à l’écart. Exemple : les forêts de ravin, un habitat d’intérêt prioritaire pour l’Europe, situé dans des vallées très encaissées ou des gouffres. Ainsi de la Znieff de la vallée du Teil, dont je suis l’auteur, près de Bonnes dans la Vienne, juste en dessous d’un projet de porcherie. J’y ai vu un lot d’espèces rares ou protégées mais, loin d’avoir inventorié toute la vallée, j’y retourne souvent. L’autre jour, j’ai crapahuté sur les pentes à 45° et j’ai ramassé une dizaine de tiques. Ça se paie ! La plupart du temps, le lit du ruisseau est à sec mais un orage peut provoquer un torrent en quelques minutes en toute saison. Qui dit qu’il n’y aura pas une fuite dans les cuves de stockage du lisier ou que le lendemain d’un épandage un orage ne lessivera pas tout ça ? De plus, on y recense des pertes qui alimentent la nappe phréatique. L’étude d’impact est à refaire. Ce qui est le plus connu, ce sont les espèces des milieux les plus fréquentés, donc les milieux où on vit ou leurs abords. Plus on s’éloigne, moins c’est connu. Par exemple pour les coteaux calcaires, j’ai trouvé seulement huit noms patois dans tout le PoitouCharentes. Il faut savoir que 14 % des espèces sont désignées en patois, essentiellement dans les milieux modifiés par l’homme, c’est-à-dire là où la nature est la moins riche et la moins séduisante. Notons que les herbacées sont collectivement nommées gratte-cul. D’ailleurs pour l’ensemble, le qualificatif est soit neutre, souvent péjoratif, mais jamais laudatif : pas une seule espèce qui sente bon… Connaître les espèces banales n’est pas suffisant pour appréhender le patrimoine naturel. Même parmi les botanistes, qui peut citer, lors d’une sortie sur le terrain, les 180 espèces protégées dans la région ? J’ai participé à l’élaboration de la liste régionale et pourtant je ne la sais pas toute par cœur… A la limite, ceux qui connaissent le mieux le patrimoine naturel sont ceux qui ont fait l’inventaire Znieff (Zone naturelle d’intérêt écologique faunistique et floristique). Nous sommes deux pour la flore de la Vienne. En tenant compte des botanistes solitaires, je considère que les connaisseurs sont au mieux de l’ordre de 1 pour 10 000. Faire prendre en compte un patrimoine qui est perçu par si peu de gens, vous voyez le problème. qui connaît le patrimoine naturel ? le patrimoine naturel n’est-il pas aussi culturel ? par exemple les grottes de passelourdain dont parlait rabelais. Effectivement, c’est un milieu riche d’histoire. Rabelais raconte que Pantagruel a pris un gros rocher à Passelourdain afin d’en faire une grande table (dolmen de la Pierre levée) sur laquelle les «estudiants poictevins» venaient banqueter. Le site est inscrit pour le paysage : falaise à pic avec vue sur les méandres du Clain et le bois de Ligugé en toile de fond. Comme c’est un biotope plein sud, calcaire, très sec, c’est le site le plus riche en plantes méridionales de tout le Poitou : chêne vert, érable de Montpellier, chêne pubescent, figuier, Phillyrea media (de la famille des Oléacées), micocoulier, capillaire de Montpellier. La présence du micocoulier et du Phillyrea, qu’il appelle Cyprus, est attestée par Jacques Contant en 1580… Le problème actuel c’est le projet de LGV PoitiersLimoges car une des options consiste à passer là-dessous. Je suis opposé farouchement à ce qu’on altère l’un des sites naturels majeurs du département qui, en outre, a aussi une valeur historique. n falaise et grottes de passelourdain, à saint-Benoît dans la vienne. ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 85 ■ 45