botanique Le Conservatoire botanique national Sud-Atlantique est installé en Poitou-Charentes. Son directeur, Frédéric Blanchard, présente le programme réalisé sur l’angélique des estuaires. Entretien Jean-Luc Terradillos Emblématique angélique q uatre missions sont assignées au Conservatoire botanique national Sud-Atlantique, qui rayonne sur deux régions, Aquitaine et Poitou-Charentes : connaissance, conservation, appui technique aux collectivités territoriales et à l’Etat, et information. Son siège est à Audenge, dans le bassin d’Arcachon, mais une antenne régionale est installée à côté de Poitiers avec, depuis mars 2009, un botaniste à demeure, Frédéric Fy. Le cadre est idéal puisqu’il s’agit du domaine du Deffend, superbe propriété universitaire dotée d’un jardin botanique. Cette implantation a été rendue possible, selon le souhait de la Région Poitou-Charentes, en concertation avec la Communauté d’agglomération de Poitiers, l’Université et la commune de Mignaloux-Beauvoir. La Diren est également partenaire du Conservatoire, ainsi que le Département de la Charente-Maritime. l’actualité. – votre mission consiste notamment à constituer des bases de données. comment procédez-vous ? frédéric Blanchard. – www.cbnsa.fr La base de données est un outil essentiel car elle permet d’élaborer des cartes de répartition des plantes, de leur évolution, de leurs effectifs, et d’établir des grilles d’analyse et d’interprétation. Cet outil nous permet d’évaluer les coûts des opérations de conservation et de proposer des choix scientifiques et à l’Etat et aux collectivités, sachant que le choix politique ou sociétal leur revient. Nous construisons une méthode reproductible et traçable afin que dans cinquante ans nos successeurs puissent revenir sur nos informations et les traiter différemment si nécessaire. Une donnée c’est : une date, un observateur, une plante, un lieu plus ou moins précis. Nous entrons dans la base de données toutes les ressources documentaires possibles. Tout est saisi, y compris les fautes d’orthographe, car il est important de conserver une trace de toutes les interprétations et des synonymies. De même, une plante commune aujourd’hui a pu être rare autrefois, et inversement, ce qui pose aussi des problèmes d’interprétation car on ne la signalait pas forcément. Depuis deux ans, nous avons accumulé 150 000 données, ce qui n’est rien au regard des 3 à 4 millions de données réunies depuis dix ou vingt ans par d’autres conservatoires botaniques. Ces chiffres seront atteints dans cinq à dix ans. D’ici là, nous ne sommes pas démunis, en particulier grâce à l’expérience des botanistes de la Société botanique du Centre-Ouest (SBCO) et du réseau associatif qui, du fait de leur connaissance fine du territoire, n’ont pas de mal à formuler des priorités d’action sur les plantes rares ou en forte régression. ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 85 ■ 41 Frédéric Blanchard deux nouvelles espèces envahissantes, notamment le Sicyos angulatus qui n’a toujours pas de nom français, jamais signalées Il faut éviter de considérer la plante isolément. Faire de la botaauparavant, qui remontent la Charente et la Seudre. Enfin, nous nique ce n’est pas seulement identifier, c’est beaucoup observer, avons publié une plaquette d’information sur l’angélique des essayer de comprendre, construire avec les autres sciences. C’est estuaires et organisé un colloque de restitution du travail qui, à pourquoi il est pour nous fondamental de considérer l’habitat, notre grande surprise, a réuni 150 personnes. Une petite enquête c’est-à-dire le substrat de la biodiversité constitué par les planauprès de 300 maires a démontré que l’angélique n’était perçue tes, puis l’écosystème et le paysage. Cette approche plus globale qu’au travers des contraintes réglementaires. Avec de telles acpermet un dialogue intéressant avec les gestionnaires. Le travail effectué sur l’angélique des estuaires est un tions, nous tentons de faire changer ce regard. bon exemple. Cette ombellifère endémique Une contrainte anticipée peut se transformer (Angelica heterocarpa), protégée depuis en atout. Ainsi, cette plante, parmi les plus 1982, est caractéristique d’un écosystème rares en Europe, peut devenir l’emblème et extraordinaire. On la trouve dans quelques la sentinelle de nos estuaires. Une espèce estuaires et fleuves de la façade atlantique rare peut ainsi nous faire travailler sur la française, sur les vases colmatées soumises biodiversité ordinaire et vice-versa. aux marées d’eau douce. Précisons que, contrairement à l’angélique de Niort (Angecomment anticiper sur le changement lica archangelica) qui donne le célèbre fruit climatique ? confit, elle ne se consomme pas. Non seulement nous vivons une crise d’exTravailler sur cette angélique, c’est aussi tinction majeure des espèces mais il faut prendre en compte toutes les plantes assoaussi imaginer les effets du changement ciées, tout aussi remarquables mais souvent climatique. Une étude de modélisation en moins spectaculaires, ainsi que les espèces Europe réalisée par le Giec a établi une envahissantes et les faunes. C’est aussi carte sur le turn-over des plantes auquel anticiper sur le changement climatique, il faut s’attendre. L’Aquitaine, le Poitousur la montée du niveau de la mer, sur les Charentes et la Vendée sont les zones plus ruptures des corridors écologiques provotouchées car le Giec (Groupe d’experts quées par l’endiguement des berges. Un intergouvernemental sur l’évolution du clifinancement spécifique sur trois ans des mat) annonce un renouvellement de 70 % collectivités locales (en Poitou-Charentes, de la flore sur une centaine d’années. Sur le Conseil régional et le Conseil général de la façade maritime, la montée des eaux la Charente-Maritime) et des Diren a permis va tout détruire. La plupart des plantes ne de mener un programme en trois points : pourront pas migrer. Dans ce cas, il faudra connaissance, conservation et expérimenles conserver ex situ, c’est-à-dire mettre des tation, communication. graines au congélateur, ce qui est coûteux, L’angélique des estuaires était connue dans et sans résultat garanti car nous manquons une quinzaine de communes. Après avoir d’expérience en ce domaine. quadrillé le terrain, nous avons constaté sa présence dans 150 communes. La situation Pourquoi les plantes envahissantes pon’est donc pas critique pour l’instant mais il sent-elles problème ? faut être vigilant car les pressions sur les berLes plantes ont toujours voyagé, l’homme ges dues aux activités humaines sont nomles a toujours transportées. En elles-mêmes, breuses : remblais, pollutions, enrochements, elles ne posent pas de problème, c’est leur régulation des marées, aménagements non impact sur la biodiversité qui est destrucrespectueux, etc. Nous avons expérimenté teur et qui est de plus en plus rapide. Elles de haut en bas, trois espèces invasives : la jussie, la renouée du japon, des aménagements de berges «angéliquement sont envahissantes parce qu’elles prennent le sycios angulatus. compatibles» en partant du principe que le la place des autres et qu’elles remplacent A droite, l’angélique des estuaires. photos f. Blanchard. meilleur outil de cicatrisation de la nature la biodiversité de nos milieux naturels. Là c’est la nature elle-même. Effectivement, sur la Dordogne, une où il y avait une trentaine d’espèces, il n’en reste plus qu’une. berge érodée par les marées – menaçant d’inonder les terres L’objectif est de les contenir suffisamment afin que les écosysvoisines – a été aménagée en douceur, sans béton ni enrochetèmes locaux puissent continuer à s-’exprimer. Presque tous ment, en misant plutôt sur la capacité de fixation des berges par les habitats sont attaqués. Quantité de facteurs favorisent les les espèces végétales locales. Deux ans après, l’angélique des invasives : l’eutrophisation, le remembrement, la fragmentation estuaires et d’autres plantes se sont réinstallées naturellement. des territoires, la chimie dans l’agriculture… Nous sommes en C’est encourageant. D’autre part, ce travail a permis d’identifier train de perdre des millions d’années d’évolution. n et la biodiversité plus ordinaire ? 42 ■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 85 ■