crise Les pays du Sud cumulent plusieurs types de crises : alimentaire, énergétique, climatique, sociale. Pour la planète, la question majeure c’est l’évolution des modes de production et de consommation Entretien Aude Debenest Modèle à repenser b enoît Théau, journaliste et ancien directeur d’Orcades, réalise des reportages vidéo sur des initiatives réussies de développement durable à travers le monde. Il nous incite à prendre exemple sur les progrès accomplis dans d’autres pays et donne son regard sur la crise. L’Actualité. – La crise économique, qui a démarré dans les pays riches, a-t-elle des impacts sur les benoît théau. – Tout d’abord la chute de la demande en biens de consommation au Nord et la baisse des prix des matières premières signifient moins de recettes pour les pays producteurs. Les transferts de fonds des populations immigrées vers leur pays d’origine diminuent. La baisse des investissements directs à l’étranger, la raréfaction des crédits et des aides publiques au développement ne vont pas non plus favoriser le développement économique, bien au contraire. Sur les 25 milliards d’engagements financiers prévus par le G8 pour atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement en 2010, seuls 4 milliards ont été accordés pour l’instant. Et à côté de cela, il existe un certain nombre de populations, qui vivent pour la majorité d’entre elles en dessous du seuil de pauvreté, assez peu intégrées au marché international, pour lesquelles en fait les incidences de la crise seront relativement faibles. Sur quels plans les pays du Sud sont-ils touchés ? pays en développement ? sortes. Crise climatique : si on prend l’exemple d’une famille africaine rurale, les revenus dépendent directement de la qualité de l’environnement. Et surtout crise sociale : la lutte contre les inégalités est un problème majeur. Les pays qui impulsent des politiques dans ce domaine sont encore rares. Le Brésil par exemple verse une allocation aux familles pauvres, versement conditionné à la scolarisation des enfants. Et le gouvernement va expérimenter le «revenu forestier» au bénéfice des populations qui vivent principalement de l’exploitation des produits qu’offre la forêt amazonienne. C’est le début d’une certaine répartition des revenus. Le plus intéressant, c’est que, grâce à l’intervention de l’Etat qui injecte un petit revenu vers ces populations, celles-ci peuvent consommer des produits de base comme le riz, les haricots, le maïs, le manioc, cultivés localement, ce qui permet de soutenir le développement local. En réduisant la crise sociale, on pourrait donc soutenir l’économie du pays ? Nous avons affaire à plusieurs types de crises. Crise alimentaire : elle est liée à ce que l’économiste Samir Amin appelle la «crise des sociétés paysannes». On a investi dans les industries des villes et délaissé les campagnes, alors que dans certains pays l’agriculture absorbe les trois-quarts des personnes actives. Crise énergétique : l’augmentation des prix du pétrole a été insupportable pour les pays qui n’avaient pas de ressources suffisantes ; cela a entraîné des pénuries de toutes 38 Oui, cela a des effets bénéfiques. Au Brésil et en Inde, où j’ai vu ce genre d’expérience, on essaie d’impulser un développement endogène. On met l’accent sur le développement local avec les populations locales et en s’appuyant sur les atouts du territoire. L’enjeu de demain est de relocaliser les productions et tendre vers une plus grande autosuffisance alimentaire. C’est curieux qu’on ait mis trente ans à se rendre compte que cet objectif était une priorité. La crise est-elle une occasion de transformer notre modèle de développement économique ? Pour moi aujourd’hui la question majeure c’est l’évolution des modes de production et de consommation. En terme d’empreinte écologique, pour reprendre le concept créé par le professeur William Rees, on vit bien au-dessus de nos moyens. Si on ne change pas d’orientation, il n’est pas du tout exclu que la planète arrive à un crash. ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 84 ■ En quoi consiste ce changement radical pour le consommateur responsable ? Cela doit aller plus loin que trier ses déchets et aller chercher le pain en vélo. Il faut une approche systémique des choses. Penser un projet d’habitat en considérant la dépense énergétique, les services collectifs, les moyens de déplacement durables, la relocalisation de lieux de travail… Tout en divisant par trois la pression qu’on exerce sur les ressources. Il faut changer d’échelle. En France, on est très loin sur cette question. J’ai l’idée de faire une production vidéo en allant chercher la pensée nord-américaine et diffuser les idées nouvelles sur la question de la durabilité. William Rees nous dit : «Si on avait commencé l’éducation du public à une grande échelle il y a trente ans, on en sentirait les effets aujourd’hui. Maintenant c’est trop tard.» La seule alternative c’est d’avoir une forte volonté politique pour imposer le développement durable. La décroissance est-elle une solution ? de reconstruire le système tel qu’il existait avant, en le réformant à la marge. En théorie les crises sont salutaires, à condition de bien analyser les enjeux et apporter les solutions adéquates. Malheureusement, on ne perçoit pas de projets novateurs. Tant qu’on n’aura pas réfléchi vers quel projet de société on veut tendre, les crises ne pourront pas être résolues. dans vos reportages, quel est votre axe de com- Je pense que le vrai débat, c’est la qualité de la croissance. La notion de développement durable doit être mise en relation avec celle du bien-être. Le bien-être tient compte de l’environnement de vie, de la santé, des liens sociaux… Pas uniquement des biens de consommation… L’accès à un meilleur service collectif, avec un plus social, un plus culturel, un plus en terme de communication… Nous avons un besoin de changement profond de notre système de valeurs. S’il y a quelque chose à retenir, c’est que cette crise est révélatrice d’une crise de valeurs. Le problème c’est que nous ne sommes pas en train de tirer les leçons de la crise. Les gouvernements s’escriment à essayer Je mets l’accent sur des expériences réussies. Je suis toujours parti de l’idée que communiquer sur du catastrophisme n’était pas souvent mobilisateur et qu’il fallait bien donner des pistes de solutions aux gens. J’ai plusieurs projets en cours. Une production vidéo sur Seattle, ville étasunienne exemplaire dans le domaine des plans climats, de la mobilité, de la construction durable. J’ai le projet aussi de faire un sujet sur une petite commune en Autriche, Güssing, qui a réussi à développer des systèmes de production d’énergies renouvelables et à vendre moins cher l’énergie aux entreprises qui venaient s’installer. Cela a permis de créer un millier d’emplois, dans une commune de quelques milliers d’habitants ! Quel est le public visé ? munication ? Ces outils s’adressent aux collectivités, aux associations. Et surtout ils s’adressent à tous les services de formation sur le développement durable. Le ministère de l’Ecologie, de l’Energie, du Développement et de l’Aménagement durable vient d’acquérir les droits pour la diffusion de mes reportages dans leurs services déconcentrés à des fins de formation du personnel. n En inde, arrachage des plants de riz dans une pépinière, qui seront replantés dans les rizières. Réalisations de Benoît Théau - Igapura : www.igapura.org Série de reportages sur l’habitat durable : www.les-realisationsdu-developpement-durable.org ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 84 ■ 39 Benoît Théau