26 ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 84 ■ crise Un crime parfait Alberto Manguel s’interroge sur la perfection des machineries sociales et le fanatisme de l’efficacité «à tout prix», en s’appuyant sur deux exemples empruntés à la fiction : Le bureau des assassinats de Jack London et 2001 Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick Par Alberto Manguel Traduit de l’espagnol par François Gaudry U n des plus vieux rêves de l’humanité est celui d’une machine sociale parfaite qui choisirait infailliblement le bien contre le mal, en éliminant le nocif et préservant le salutaire. Cette cité ardemment désirée se trouve toujours dans un passé imaginaire ou un futur fantastique. «Car nous n’avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous recherchons celle de l’avenir», écrivait saint Paul aux Hébreux. La philosophie et la religion ont tenté maintes fois de définir cette cité de «l’avenir» ; nous avons souvent cru que ses murailles étaient presque à notre portée, juste derrière l’horizon, et depuis l’aube des temps nos histoires ont tenté de la décrire. «J’attends impatiemment le jour où l’homme avancera poussé par quelque chose de plus digne et de plus élevé que son estomac», écrivait Jack London en 1905, «un temps où existera un meilleur stimulant pour l’action que le stimulant actuel qui est l’estomac. Je conserve ma foi en l’intégrité et l’excellence de l’être humain. Je crois que la noblesse d’esprit et la générosité vaincront la vulgaire gloutonnerie d’aujourd’hui.» Lecteur précoce du Manifeste communiste, membre du parti socialiste (qu’il quittera «à cause de son manque de combativité et de son désintérêt pour la lutte des classes»), London rêva longuement de cette parfaite machinerie sociale. Peut-être parce qu’il comprit que son rêve était impossible, Jack London, à peine âgé de quarante ans, décida de se suicider la nuit du 21 novembre 1916, dans la luxueuse propriété californienne qu’il avait achetée grâce à ses droits d’auteur considérables. Pensant hâter la fin, il avala des doses létales de deux substances différentes. Le résultat fut contraire : l’une annulait les effets de l’autre, et London agonisa durant plus de vingt-quatre heures. Parmi ses écrits inachevés on trouva un roman et quelques notes pour une fin possible. Il portait un titre superbe : Le bureau des assassinats, et il y était question d’une machine sociale si parfaitement conçue contre les ennemis de la société qu’elle ne pouvait être arrêtée qu’en détruisant son créateur. Celui-ci est un certain Ivan Dragomiloff, fondateur d’une société secrète qui, moyennant un certain prix, assassine sur commande. Cependant, la victime ne peut être une personne pour laquelle le client ne nourrit qu’une simple aversion. Une fois qu’un nom est avancé, Dragomiloff mène une enquête sur la conduite et la personnalité de l’individu désigné. Et si l’assassinat est, selon ses critères, «justifié d’un point de vue social», alors seulement il donne l’ordre d’agir. Un ennemi de la société n’est considéré comme tel que si Dragomiloff en juge ainsi. Cette entreprise est une machinerie d’une totale efficacité. Dès qu’il a commandé un assassinat et en a payé le prix, le client doit attendre que les subordonnés de Dragomiloff apportent les preuves définitives du manque d’éthique de la victime. Celle-ci peut être un chef de la police brutal, un patron implacable, un banquier cupide, une aristocrate : dans tous les cas, il doit être prouvé, sans l’ombre d’un doute, que cette personne nuit à la société. Si la preuve est insuffisante, ou si la victime meurt accidentellement, l’argent est rendu au client, après une déduction de dix pour cent destinée à couvrir les frais de gestion. Mais une fois que Dra■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 84 ■ 27 crise gomiloff a décidé que la victime mérite la mort, il n’y a pas de retour en arrière possible. «Dès qu’un ordre est donné, explique-t-il, c’est comme s’il était exécuté. Nous ne pouvons pas fonctionner autrement. Nous avons des règles et nous les respectons.» C’est alors que survient quelque chose d’inattendu. Cherchant à démanteler l’organisation, un jeune homme audacieux présente une demande exceptionnelle. Il rencontre Dragomiloff et le paie pour l’assassinat d’un important personnage public dont il ne donne pas le nom. Ce n’est que lorsque la demande a été acceptée Et la voracité, un loup universel, aidée par la volonté et le pouvoir et à la fin se dévorer elle-même. Shakespeare, Troilus et Cressida doit tout transformer en proie universelle (à condition, naturellement, que soit démontrée la culpabilité du personnage) que le jeune homme révèle le nom de la victime qui n’est autre que Dragomiloff lui-même, lequel accepte d’exécuter son propre assassinat. Il a créé une machinerie sociale si efficace que son objectif – l’élimination de personnes indésirables – peut même s’appliquer à son créateur. Ce récit de Jack London, écrit il y a plus d’un siècle, semble aujourd’hui curieusement contemporain. Non parce qu’il suggère que puisse se créer une organisation destinée à éliminer ceux qui seraient considérés comme nuisibles Alberto Manguel, né à Buenos Aires en à la société, mais en raison de l’idée 1948, vit dans la vienne. Récents livres qu’une machinerie sociale peut être parus : La Fiancée de Frankenstein si parfaite dans son fanatisme qu’elle (L’Escampette 2008), L’Iliade et ne peut être détruite que si l’on dél’Odyssée (Bayard, 2008), La Cité des truit aussi son créateur. Au risque de mots (Actes Sud, 2009). En poche : pousser la comparaison trop loin, je La Bibliothèque, la nuit (Babel, 2009). crois que l’organisation de DragomiCréée chez Actes Sud, la collection loff a connu une réincarnation mo«Le cabinet de lecture d’Alberto derne. Aujourd’hui, en effet, nous Manguel» est désormais publiée à avons permis la création d’un grand Chauvigny par L’Escampette éditions. nombre de machineries formidables A paraître en mai, L’angoisse du héron, qui, comme celle de Londres, sont du québécois gaétan Soucy, et début multinationales et anonymes, dont 2010, L’abattoir, de l’Argentin Esteban le dessein n’est certes pas de purifier Echeverria, traduit par François gaudry. la société au moyen de l’assassinat 28 (dessein blâmable sans nul doute) mais d’obtenir pour une poignée d’individus le plus grand profit financier, sans considération aucune pour le préjudice qu’ils causent à la société, sous la protection d’un écran d’innombrables actionnaires anonymes. Indifférentes aux conséquences, ces machineries envahissent tout le champ de l’activité humaine et cherchent partout le profit, fût-ce aux dépens de la vie humaine. De la vie de tous, car en fin de compte ni les plus riches ni les plus puissants ne survivront à l’exploitation de notre planète. Atroce morale que confirment les événements de ces dernières semaines. Le médecin hollandais Bernard de Mandeville, qui exerça en Angleterre au début du xviiie siècle, publia en 1714 un essai intitulé La fable des abeilles, ou Vices privés, bénéfices publics, dans lequel il soutenait que le système d’assistance mutuelle, qui permet à la société de fonctionner comme une ruche, se nourrit de la passion des consommateurs d’acquérir ce dont ils n’ont pas besoin. Une société virtuose, expliquait Mandeville, dans laquelle ne seraient satisfaits que les besoins essentiels, serait privée d’industrie et de culture et donc s’effondrerait par manque d’emplois. La société de consommation qui triompha deux siècles plus tard prit les arguments sarcastiques de Mandeville au pied de la lettre. En flattant les sens, en plaçant la possession au-dessus de la nécessité, cette société a totalement changé la notion de valeur qui, conformément aux codes de la publicité commerciale, est devenue, non plus la mesure des qualités d’un objet, ni celle du service qu’il rend, mais la simple perception de cette valeur fondée sur le prestige et la marque de cet objet ou de ce service. Dans le monde des consommateurs, le esse est percepi de Berkeley a pris une signification différente de celle qu’entendait lui donner le brave évêque. La perception est à la racine de l’être, mais les choses acquièrent une valeur déterminée, non parce qu’elle sont nécessaires, mais parce qu’on les perçoit comme telles. Ainsi le désir ne tient plus à l’origine mais au produit final de la consommation. La littérature (qui croit encore en des valeurs plus solides et anciennes) nous raconte qu’il existe un monde meilleur et plus heureux non loin de nous, en d’autres temps et d’autres lieux, dans le fabuleux Age d’Or que don Quichotte regrettait, ou dans le futur décrit par la science-fiction. Dans le film de Stanley Kubrick 2001 Odyssée de l’espace, le monde que nous essayons d’atteindre se trouve sur Jupiter. Pour y arriver, l’humanité a construit un vaisseau spatial contrôlé par un superordinateur, HAL 9000. Il a été programmé pour conduire le vaisseau vers sa destination, avec l’instruction précise d’éliminer tout obstacle rencontré en chemin. Hal, cette machine dotée d’une intelligence artificielle, est capable de parler et de réagir comme un être humain, et peut même simuler des émotions. ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 84 ■ Cependant, à la différence des êtres humains, il est supposé incapable de commettre une erreur. Après un certain temps, Hal annonce que quelque chose marche mal dans le système de communication du vaisseau. Un des membres d’équipage, Bowman, sort pour réparer l’avarie ; sur terre, les contrôleurs, perplexes, pensent que l’ordinateur a dû se tromper. Bowman et un autre membre d’équipage décident de le déconnecter pour éviter d’autres problèmes, mais malgré leurs précautions Hal découvre leur plan, élimine le camarade de Bowman et coupe l’alimentation en oxygène de quatre astronautes. Bowman, le seul qui puisse maintenant s’opposer à l’ordinateur, se rend compte que «l’erreur» de Hal était délibérée. Programmé pour permettre au vaisseau d’atteindre sa destination «à tout prix», Hal était arrivé à la conclusion que l’obstacle majeur au succès de la mission était la faillibilité de l’intelligence humaine et, puisque les programmateurs n’avaient pas inclus dans sa mémoire l’interdiction de tuer, il avait décidé d’éliminer la source de toute erreur possible : les êtres humains. Comme l’organisation de Jack London, Hal est une machine à l’épreuve des défaillances, construite pour atteindre le but recherché «à tout prix», fût-ce celui de la mort de son créateur. La structure mercantile que nous avons créée comme moteur de nos sociétés est aussi parfaite que ces constructions imaginaires, et tout aussi létale. Nous lui avons donné l’ordre d’atteindre un objectif – produire à tout prix des profits financiers – et nous avons oublié de graver dans sa mémoire l’avertissement : sauf au prix de notre vie. Pour l’énorme machinerie économique qui contrôle tous les aspects de nos sociétés, comme pour un Dragomiloff capable de tout juger ou un Hal techniquement parfait, nous sommes les ennemis. La situation que nous vivons aujourd’hui en est la preuve. Elle semble être l’identité que nous méritons. La littérature peut nous offrir des fables exemplaires et des questions de plus en plus vastes et perspicaces. Mais aucune littérature, fût-elle la meilleure et la plus accomplie, ne peut nous sauver de notre propre folie. Romans, poèmes, scénarios ne peuvent nous protéger de la souffrance ou de «l’erreur» délibérée, des catastrophes naturelles ou artificielles dues à notre propre cupidité suicidaire. La seule chose que puisse faire la littérature c’est, parfois, miraculeusement, nous conter cette folie et cette cupidité, et nous rappeler que nous devons rester en alerte face aux technologies financières et commerciales chaque jour plus parfaites et autonomes. La littérature peut offrir une consolation à la souffrance et des mots pour nommer nos expériences, elle peut nous dire qui nous sommes, elle peut nous apprendre à imaginer un futur dans lequel, sans exiger une conventionnelle happy end, nous pourrions rester vivants, ensemble, sur cette terre maltraitée. C’est déjà beaucoup. n Ces pages sont illustrées par des œuvres de Ha Cha youn, produites et présentées à Poitiers (lire p. 10) Ci-dessous : image extraite du film Sweet Home 4 (2009). Photographie p. 26 : Consigne, 2005-2006 Yoan Deliniers ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 84 ■ 29