routes Les Messieurs de Rochefort g eorges porte une tenue décontractée : jeans, mocassins, chemise blanche sans cravate, mais sous un très classique blazer marine. Une façon de rappeler qu’on est dimanche matin. Mais pas un matin banal de dimanche ordinaire. Non, un dimanche très spécial, estampillé journée du Patrimoine. Et nous, petite troupe frileuse d’une vingtaine de personnes, malgré le ciel bleu impeccable, pris dans le souffle soutenu d’un vent frais venu de la mer, nous patientons sur le trottoir devant une maison blanche de deux étages comme il y en a tant à Rochefort, car nous voulons, nous aussi, profiter du Patrimoine. Georges s’entretient avec un groupe avant de consulter la liste des inscrits pour la visite commentée des lieux, et de faire l’appel. Il est l’heure. N’attendant plus, Par Pierre D’Ovidio Photo Claude Pauquet Georges détaille la façade aux volets clos, et un bandeau blanc, recouvert de peinture en 1940, sur ordre des occupants, qui portait jusqu’à cette date mention du temple maçonnique. «Rien de secret alors», insiste Georges. La loge de l’Accord parfait, fondée en 1843, affiliée à la Grande Loge de France, vivait jusque-là au grand jour dans la cité. En ces temps d’intolérance, les francs-maçons étaient pourchassés, contraints de renoncer à leur affiliation s’ils étaient fonctionnaires et voulaient conserver leur emploi. D’ailleurs, nombreux ont été ceux de l’Accord parfait qui ont rejoint la Résistance, alors que la Milice avait établi son siège dans les lieux-mêmes. Avant de nous inviter à pénétrer, Georges nous présente Jean qui l’aidera dans la visite, et deux autres personnes qu’il ne nommera pas, dont l’un, trésorier de la loge, vendra à la sortie une photo de la salle de réunion, étant entendu qu’il nous est interdit de prendre le moindre cliché des lieux. Une méfiance qui dure. Le 21 avril 2002, les élections présidentielles ont propulsé au second tour un personnage politique dont on sait la détestation doctrinale pour la franc-maçonnerie, rappelle Georges avant de nous conduire à la bibliothèque. Une pièce aux murs uniformément couverts de rayonnages grillagés, chargés de livres. Au centre du plafond, une moulure circulaire peinte en bleu nuit et doré. La lettre G (dorée), est entourée de flots, ou d’épais rayons en relief (bleu nuit). G pour «God». Un rappel de l’origine anglaise de la franc-maçonnerie. Mais ce Dieu, plutôt voltairien, n’est pas l’apanage d’une quelconque Eglise… En 1940, cette bibliothèque, ouverte à tous, fidèle en cela à la mission traditionnelle d’instruction et de soutien aux pauvres – Georges évoque des «Restos du cœur» avant la lettre organisés par l’Accord parfait –, comptait 6 000 titres qui ont été dispersés. Heureusement, une riche personne ayant charge d’enfant handicapé en acheta la presque totalité dans le but d’instruire et de distraire le malheureux. D’où ces 4 600 volumes récupérés à la Libération, beaucoup portant sur tranche compas et équerre. Georges nous conduit ensuite vers la salle de réunion du premier étage. Cette vaste pièce est éclairée par de petites étoiles luisant dans un plafond aussi sombre que la voûte céleste. Au seuil, un carrelage fait alterner carreaux blancs et noirs ; au fond de la salle, un œil, inscrit dans un triangle, nous fixe. Les murs, peints d’imitation de draperies, portent dans des cartouches aux cadres faits d’équerres et de compas les noms des Vénérables, Grands Maîtres de la loge qui se sont illustrés dans le passé. A Rochefort… et au-delà, précise fièrement notre guide. Georges, aux questions que nous posons, répond symboles et, avant que nous nous séparions, il s’amuse – en s’en indignant un peu – de cette fascination des magazines pour les «grandes enquêtes» sur la franc-maçonnerie qui dopent les tirages. Paraît-il... On parle de «marronniers» pour les thèmes aussi récurrents que les saisons. Suis-je en train de suivre le rite et de planter mon marronnier ? 11 ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 84 ■