rencontre Entretien avec Hugo Marsan, écrivain et critique littéraire récemment installé en Charente Par Anh-Gaëlle Truong Photo Noémie Pinganaud l’écriture lève un voile h ugo Marsan est écrivain. Depuis 1982, année où il quitte l’enseignement, il a composé une dizaine de romans et autant de nouvelles et essais. En même temps, il a pris la direction des pages culturelles de Gai-Pied, «pour la littérature et non pour le militantisme». A la disparition de l’hebdomadaire en 1992, il poursuit son activité critique pour Le Monde des livres. Depuis un an, il vit à Ruffec en Charente après avoir arpenté les rues de Paris pendant cinquante ans. En buvant un café au Bistrot central à Ruffec, nous avons parlé de vérité, de lecture, de GaiPied et de Charente… Mais, avant tout, il y a l’écriture. Sa quête : soi et l’autre. Qui est l’autre ? Comment chacun peut s’accommoder ? L’amitié, l’amour dans la famille, l’amour passionnel sont autant d’espaces idéalisés définis pour concilier des identités propres, des fantasmes et des représentations uniques. Comment réussir une union tout en respectant totalement l’intégrité ? «C’est tellement imparfait, l’homme a inventé l’idée du bonheur mais n’a pas la possibilité d’y parvenir. L’amour et l’union des êtres sont des grands mystères qui me fascinent», explique Hugo Marsan. Cet homme courtois, soucieux de ne pas blesser, mène sa recherche en combinant l’expérience à l’imagination, dans un espace le plus vide possible. «Je ne peux pas travailler devant ma fenêtre ouverte, accompagné par le chant des oiseaux et le bruit du vent dans les feuilles. Je préfère m’enfermer dans un cagibi.» Il a ainsi le champ libre pour tisser les fruits de son expérience, intime et quotidienne. «Toujours en éveil et d’une curiosité fondamentale, je vis constamment sur deux plans : si je prends le bus, je suis à la fois celui qui voyage et celui qui invente la vie de certains passagers.» Il puise dans ce qu’il voit mais creuse aussi profondément en lui-même. «Je me déleste. Mon écriture se nourrit de ma souffrance.» Tout en mettant 95 % de lui-même dans chacun de ses personnages, Hugo Marsan sait donner corps à n’importe qui. «Ecrire donne des facultés transsexuelles, transgénérationnelles, quasi médiumniques. Je peux devenir femme, jeune ou très vieux. Je peux écrire la chaleur de l’été en plein hiver. Tout cela amplifie ma vie que je trouve limitée et ennuyeuse.» qUANd LE RoMAN PRENd ViE roman à paraître Le prochain roman d’Hugo marsan, L’assassin improbable, paraît le 22 janvier 2009 aux éditions Mercure de france. jeune prostitué algérien sans papier, Malik vit au jour le jour à Paris. Lorsque, recruté par une mystérieuse organisation paramilitaire, il se retrouve au cœur d’une tentative d’assassinat, sa vie bascule. Désemparé, il pense pourtant à contacter André, un ancien client. Comédien à la retraite, André coule désormais des jours paisibles à la campagne : il affiche une sérénité de vieux sage, mais peine à dissimuler des regrets. Paris et ses plaisirs lui manquent… Lorsque Malik resurgit brutalement dans sa vie et l’appelle à son secours, André jubile intérieurement. Inespéré, le retour de malik lui offre un second souffle… «Je me suis intéressé ici à la prostitution, aux limites intellectuelles des jeunes qui se prostituent, à l’influence de la religion et à la puissance d’Allah quand ce sont des jeunes musulmans. Comment, ainsi terrifiés par cette puissance, ces jeunes hommes peuvent-ils arriver à vivre leur vie ? Je me suis aussi penché sur les processus d’embrigadement qui viennent s’appuyer sur ce terreau fertile. j’ai aussi cherché à réunir deux exclusions, celle de malik, prostitué et immigré, et celle d’André, vieux et loin de Paris.» Hugo Marsan modèle ainsi son projet initial en essayant de relier le particulier à l’universel avec la secrète attente du moment où le roman prend le 20 ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 83 ■ dessus sur le projet. L’écrivain attend que son roman échappe à son bon vouloir. «Au 80 e feuillet, je me rends compte de ce que j’ai vraiment voulu écrire. De mes personnages, des contextes dans lesquels je les ai fait évoluer, émergent des vérités dont je n’avais pas conscience. Le roman supplée ce qu’on ne peut pas savoir et, en inventant, il permet de deviner les vrais désirs d’une vie. Seul le roman a cette faculté de révéler la vérité des êtres.» Comme l’écrivait Jacques Lacan «l’inconscient se déploie dans les effets du langage». «Mais attention, prévient Hugo Marsan. Le roman n’est pas chargé d’expliquer. Ni de juger. Il montre. Marguerite Duras n’avait pas le droit d’agir en romancière en inventant l’assassin du petit Grégory.» Cette fonction démonstrative du roman reste subjective, une complication pour Hugo Marsan : «Ma subjectivité ne touche pas forcément la subjectivité collective. Certains lecteurs ne s’identifient pas à mes personnages. Et je m’étonne d’ailleurs de la manière dont certains romanciers, je pense à Catherine Millet, parlant du plus intime et du plus marginal, suscitent l’identification d’autant de lecteurs. C’est certainement l’authenticité qui produit cela.» LiRE, CRitiqUER Et éCRiRE LES ANNéES GAi-PiEd Hugo Marsan fut professeur de français jusqu’en 1982. Invité cette année-là aux Dossiers de l’écran, il démissionne. «J’étais totalement lucide sur le fait que mon homosexualité ainsi rendue publique allait créer des problèmes, éventuellement avec les parents d’élèves. Je suis homosexuel mais mon seul intérêt a toujours été la littérature. Je n’ai pas collaboré à Gai-Pied par militantisme mais parce que le directeur qui venait de lire mon premier livre me proposait d’y parler de littérature. J’ai intégré le comité de rédaction pour ensuite prendre la direction des pages Culture, une pépinière de gens très doués comme Bertrand Mosca, ancien directeur des programmes de France 3, ou Jean-Louis Bory. Je suis homosexuel parce que c’est ainsi qu’on me définit mais je ne me suis jamais senti brimé et j’ai développé de grandes facultés d’adaptation. Je ne suis pas intéressé par les luttes homosexuelles comme le mariage ou l’adoption. En revanche, je me sens féministe. Je pense qu’historiquement les femmes ont eu plus de mal à se créer individuellement que les hommes qui n’ont eu qu’à reproduire un schéma commun.» la charente «Je ne connais aucun écrivain qui ne soit un grand lecteur. Les lectures nourrissent forcément notre travail et nous pouvons nous en servir pour dégager de grandes règles de savoir-faire. Cependant, nous devons éviter certains écueils : se rendre dépendant, complexé ou mesquin. Plus jeune, j’étais fasciné par Proust et j’avais du mal à en détacher mon écriture. ‘‘Ecrire comme’’, est forcément inférieur. J’ai donc lentement entrepris de supprimer tous ces avatars. On peut aussi ouvrir le livre qu’on aurait voulu écrire et se sentir écrasé. Il y a aussi les très mauvais livres qui convoquent la mesquinerie : comment accepter qu’ils soient publiés alors que le risque de ne pas l’être plane encore sur les nôtres ?» Hugo Marsan est aussi critique littéraire. Comment peut-on d’un côté livrer son propre travail au regard des autres, et de l’autre critiquer les livres ? En divisant sa semaine en deux. En cloisonnant les deux activités. «Un ébéniste ne regardera jamais une table comme celui qui va l’utiliser. Quand je lis, je dégage la structure. J’identifie le projet de l’auteur et mesure l’écart de ce projet avec la portée réelle de l’œuvre. D’ailleurs, comme je suis plutôt gentil, j’écris davantage sur l’intention de l’auteur que sur le résultat. Mais à force de lire l’émotion s’émousse. En revanche, quand elle survient, je suis submergé. Cela m’est arrivé en relisant récemment Le Désert des Tartares.» «La Charente m’apporte le calme, la paix, la possibilité de travailler et de me rapprocher de mes sœurs qui habitent dans le Ruffecois. Les Charentais me paraissent sympathiques et ouverts, politiquement lucides. Mais Paris, ses rues, son métissage, sa foule me manquent. Certains jours où je marche dans cette petite ville, j’ai l’impression de traverser une ville morte.» n ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 83 ■ 21