routes Par les portes et par les fenêtres D epuis qu’ils se sont installés dans les locaux de l’imprimerie qui est devenue leur petite entreprise, Nathalie et Michel Bon ont certainement dû franchir d’innombrables fois leur seuil. La chose est banale, encore que… moins qu’il n’y paraît. A la différence de beaucoup, ils disposent de deux portes pour entrer chez eux. L’une, la publique, donne sur la rue Audry-de-Puyravault. L’autre, plus secrète, qui correspond à leur adresse personnelle, ouvre sur la rue de l’Amiral Courbet. Deux entrées ne suffisant apparemment pas à leur confort, ils se sont résolus, circonstances malheureuses aidant, à multiplier les voies d’accès et à pénétrer chez eux par le moyen moins ordinaire des fenêtres. Cela en deux étapes de difficulté croissante. Par la fenêtre du rez-de-chaussée de la rue de l’amiral au moyen d’une vitre vite brisée après l’oubli de la clé dans la serrure ; puis, plus fort, mais toujours nuitamment, après avoir condamné d’un volet le recours à la dite fenêtre, en s’adressant aux forces de police. Et la police toujours forte en malice disait le refrain d’une comptine de mon enfance. D’aimables fonctionnaires se sont ainsi déplacés, ingénieux et munis d’une échelle, pour faire irruption –avec bris de verre – au premier étage de l’imprimerie. A cette occasion, Nathalie et Michel ont pu vérifier le calme de leur rue : aucune fenêtre ne s’est éclairée dans leur voisinage immédiat démontrant que si l’air de la mer creuse l’appétit, il approfondit aussi le sommeil des honnêtes gens. Je connais Michel depuis de nombreuses années, pas loin d’une trentaine. Dans les années quatre-vingt, il exerçait la profession d’imprimeur taille-doucier – impression de gravures en tout genre, format, couleurs, ou noir et blanc – dans son atelier d’une petite rue du xiii e Par Pierre D’Ovidio Photo Claude Pauquet arrondissement de Paris qui donne sur la manufacture des Gobelins. A l’époque, il avait déjà une presse manuelle et des caractères de plomb pour composer des textes, ligne par ligne dans un composteur avant de les assembler pour en faire des livres. Des livres illustrés ou «beaux livres» pour bibliophiles. Des livres d’artistes, composés à la main, tirés sur de beaux papiers d’Arches. Je crois bien que c’est dans son atelier que j’ai attrapé cette manie d’aimer l’encre, les casses, les caractères… Par la suite, toujours dans les années quatre-vingt, avec Michel et un autre ami, nous avons monté une petite maison d’édition qui se donnait pour ambition de créer des livres d’artistes à des prix raisonnables. La quadrature du cercle ! Un exercice plus difficile que de fracturer son chez soi avec le concours bienveillant des forces de l’ordre… Plus tard encore, Michel est parti dans le Vaucluse fabriquer à la main du beau papier, un cousin de celui que nous utilisions dans les presses à bras, presse typo et de gravure. L’exercice était plaisant à contempler, d’ailleurs les touristes, surtout âgés, ne manquaient pas de jeter un œil admiratif lorsque l’état de l’atmosphère le permettait. Ayant sans doute épuisé ses ressources d’émerveillement, notre homme est parti apprendre la typographie sur des machines modernes – enfin, plus modernes que celles à bras qu’on peut admirer dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Un départ pour un pays rude, un pays de tradition protestante du Massif central, ce qui n’était pas pour lui déplaire, lui qui fait du livre une forme d’ascèse, qui en a, à tout le moins, une haute estime. Alors, Nathalie et Michel se sont installés à Rochefort où ils font de la typographie avec de magnifiques presses Heidelberg ; bien qu’anciennes, elles ne leur causent aucun souci. Les pièces détachées existent toujours. «On peut remettre une Heidelberg à neuf ; comme une voiture de collection ! Notre spécialité : les étiquettes d’huîtres ! Nous nous arrêtons à Port-desBarques, à 5 km au sud de Rochefort.» Les huîtres sont en de bonnes mains. 11 ■ L’ACTuALITé PoITou-ChARENTES ■ N° 83 ■