langue CHIZÉ-QUÉBEC Robert Marteau chez Champlain L a forêt de Chizé peut être considérée comme un lieu de mémoire de la Nouvelle-France car Robert Marteau est né à Virollet en 1925. Certes, ce n’est pas un pionnier de la colonisation en Amérique française mais un inventeur de langue – par essence les poètes sont hors du temps. En outre, Robert Marteau a vécu au Québec de 1972 à 1983 et il s’est tellement fondu dans le pays qu’il est parfois reconnu comme un écrivain québécois. Ainsi le poète et éditeur Gaston Miron soulignait dans Pour saluer Robert Marteau (dir. Richard Millet, Champ Vallon, 1996) : «Robert Marteau a épousé la cause du Québec, il a embrassé pendant douze ans la culture et le sol du Québec, et il a chanté ce pays qui lui inspira, entre autres, deux de ses plus beaux livres, MontRoyal et Fleuve sans fin : il appartient bel et bien à la culture québécoise. Car il s’agit d’une question d’appartenance. Je dirais de Marteau qu’il est un écrivain “franco-québécois”, qu’il a une double appartenance.» Dans le grand entretien que nous avons réalisé avec Alain Quella-Villéger pour L’Actualité Poitou-Charentes (n° 69, juillet 2005), Robert Marteau raconte : «Quand je suis arrivé au Québec, on m’a grands-mères disaient et comme on l’entend encore des plus vieux dans les villages de Saintonge, d’Aunis et de Poitou. Il eut, dès le premier voyage, de l’amour pour les Sauvages qui lui témoignèrent spontanément leur confiance. Il s’était d’abord rendu aux Antilles et au Mexique, et savait que les Espagnols y avaient exterminé les populations. En l’île Marguerite il avait vu traiter les Nègres, contraints de plonger pour les huîtres perlières qu’ils recueillaient dans des paniers dont ils versaient le contenu sur la pierre du quai, aux pieds des officiers commis par le roi d’Espagne à la récolte et au contrôle des trésors. Je ne serais pas étonné qu’il eût connu, de Bartolomé de las Casas, la Brève Relation de la destruction des Indes occidentales. Je songe qu’il y fait allusion quand il écrit : «Au commencement de ses conquêtes, il (le roi d’Espagne) avait établi l’inquisition entre eux (les Indiens) et les rendait esclaves ou faisait cruellement mourir en si grand nombre que le récit seulement en demandé si j’étais dépaysé. J’ai dit : au contraire, je retrouve mes origines. C’étaient entre autres des Poitevins, des gens de la campagne qui étaient partis de Saint-Martin-de-Ré, de Brouage.» Enfin, des signes de reconnaissance lui ont été manifestés en France et dans sa région natale : Grand Prix de poésie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre décerné en novembre 2005 et Prix du livre en Poitou-Charentes en 2006 pour Dans l’herbe (Champ Vallon). Ce livre de plus de 400 pages est comme sa «matière du Poitou», un tissage d’histoires où la langue jaillit en mille sources. Jean-Luc Terradillos Mytilus fait pitié.» Au contraire il n’a en l’esprit que l’idée de réunir les nombreuses nations, s’employant à réconcilier Algonquins, Montagnais et Hurons avec les Iroquois, à semer dans les cœurs le grain de l’Evangile, à décrire sans juger les cérémonies des naturels, s’avouant sensible aux propositions des corps nus, à l’ambre léger de la peau. Il regrette qu’on mange salement, s’essuyant les doigts aux cheveux, ou encore au poil des chiens. Il a une vue claire et immédiate du présent, celle que donne le simple courage qui est autour ressenti et assure à l’homme la meilleure protection. Les hommes, il les connaît par la pratique et l’intelligence, aussi ne les pèse-t-il qu’avec le cœur : leurs avidités, méchancetés, ruses, trahisons, il les met au compte de la faiblesse, ne laissant pas pour autant entamer l’harmonie de sa vision. Extrait de Fleuve sans fin. Journal du Saint-Laurent (rééd. «La petite Vermillon», La Table Ronde, 1994). Jeudi 5 août C’est un matin d’ardoise fine, de bleus lavés, de fauvettes qui éclosent dans les arbustes tandis que les merles s’assemblent dans les flaques, et le fleuve gît avant les sauts, et ensuite de dalle en dalle descend vers nous et vers l’île de Sainte-Hélène qu’a baptisée Champlain du prénom de sa femme, laquelle vint plus tard à Tadoussac, puis à Québec, et là séjourna quelque chose comme une année, après retournant à Paris vêtue peutêtre d’un manteau de castor. Champlain écrit avec un extrême naturel, sans rhétorique aucune, un mot poussant l’autre, tout comme viennent et vont les vagues de la mer. Il dit des rivières qu’elles décorent la terre. Il nomme côtes baturières celles dont le flux bat, recouvre, dérobe les rochers. Il écrit : «Je demandis», comme mes 84 ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■ Actu81.pmd 84 02/07/2008, 09:48