Figure majeure contre l’envahisseur colonial, Tecum Uman incarne l’esprit de résistant maya Par Sébastien Jahan Photo Gwenaelle Breton Tecum Umam combattant maya ecum Umam est certainement le plus lointain représentant de cette lignée de résistants à l’oppression blanche et coloniale en terre maya qui aboutit aujourd’hui aux figures bien connues du sous-commandant Marcos et de Rigoberta Menchú. Son destin est lié aux premiers mois de la conquête du Guatemala par le conquistador Pedro de Alvarado (1485-1541). Lieutenant de Cortès, cet homme cupide et cruel fut dépêché du Mexique par son chef à la fin de l’année 1523 pour soumettre les royaumes situés au sud de la zone d’influence aztèque désormais sous contrôle espagnol. A cette date, les Mayas ne construisaient plus, depuis déjà plusieurs siècles, les pyramides qui font aujourd’hui la réputa1. «Le Soleil» en tion de leurs aïeux à Tikal ou à Chichen Itzá. Ils étaient langue nahua : surnom donné à divisés en plusieurs entités politiques qui, bien souAlvarado par les vent, se faisaient la guerre entre elles. Alvarado sut Mexicains. 2. Titre donné par la profiter de ces inimitiés, mais aussi des ravages occacouronne espagnole sionnés par les épidémies qui avaient précédé les Esà certains conquérants et pagnols, pour venir à bout des deux peuples rivaux fondateurs de alors dominants dans les Hautes Terres du Guatemala, nouvelles colonies et qui leur conférait le les K’iche’s et les Kaqchikels. Les K’iche’s ont été droit de gouverner les territoires soumis. les premiers à entrer en contact avec l’armée espagnole, composée de 125 cavaliers, de 300 fantassins et de plusieurs Sébastien Jahan est maître centaines de guerriers mexicains de conférences en histoire moderne qu’Alvarado avait recrutés dans son à l’Université de Poitiers. Il prépare encomienda de Xochimilco. Ils fuactuellement un livre sur l’histoire rent mis en déroute une première du Guatemala de la conquête fois par les envahisseurs qui, malespagnole à nos jours. Dernier gré leur infériorité numérique, tirèouvrage paru : (collectif, codirection rent avantage de l’effet de terreur avec Alain Ruscio) Histoire de la produit par les chevaux et les détocolonisation : réhabilitations, nations de leurs armes à feu. Quelfalsifications et instrumentalisations, ques jours plus tard, probablement Les Indes savantes, 2007. en février ou mars 1524, une armée T considérable (10 000 hommes selon les sources indiennes, entre 16 000 et 30 000 selon les Espagnols) fut réunie sous les ordres du capitaine Tecum Umam et envoyée à la rencontre d’Alvarado. Le combat se déroula dans la plaine à proximité de la ville de Xelajú (aujourd’hui Quetzaltenango). Une source indigène, rédigée en langue k’iche’ dans la première moitié du XVIe siècle et traduite en espagnol sous le nom de Títulos de la casa Ixquin Nehaib, raconte que l’issue de la bataille s’est décidée par un combat singulier entre Alvarado et le chef maya. «IL LUI POUSSÈRENT AUSSI DES AILES AVEC LESQUELLES IL VOLAIT» En voici quelques extraits : «Et le roi Chi Gumarcah dépêcha un grand capitaine qui s’appelait Tecum [...]. Et ce capitaine amenait beaucoup de gens de beaucoup de villages, au total dix mille Indiens, tous avec leurs arcs, leurs flèches, des frondes, des lances et autres armes avec lesquelles ils s’en venaient armés. Et le capitaine Tecum, avant de quitter son village et devant les caciques, montra sa vaillance et sa détermination et il lui poussèrent aussi des ailes avec lesquelles il volait [...]. Puis le capitaine Tecum prit son vol ; il s’était transformé en aigle, couvert de plumes qui naissaient de lui, qui n’étaient pas postiches [...]. Et ce capitaine Tecum avait l’intention de tuer Tonatiuh1 qui venait à cheval. Voulant atteindre l’adelantado2, il trancha la tête du cheval avec sa lance. Sa lance n’était pas de fer mais faite de petits miroirs et c’est par cette magie que le capitaine y réussit. En voyant qu’il n’avait pas tué l’adelantado mais le cheval, il prit de nouveau son vol pour s’abattre sur l’adelantado et le tuer. Alors l’adelantado l’attendit avec sa lance et transperça le capitaine Tecum.» Dans la lettre qu’il envoie à Cortés le 11 avril 1524, 78 ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■ Actu81.pmd 78 01/07/2008, 15:34 lutte Alvarado ne se vante pas d’avoir occis de ses mains le chef k’iche’ mais confirme toutefois la tradition indigène en signalant que, durant cette bataille, «un des quatre seigneurs de la ville d’Utatlán3 a été tué, qui était le capitaine général de tout le pays». Qui était donc vraiment Tecum Umam ? En s’appuyant sur une autre source indigène, le Título K’oyoy, l’historien américain Robert Carmack démontre que ce chef de guerre était un prince de sang royal k’iche’, «petitfils» («umam» en k’iche’) ou descendant du roi K’iq’ab’ (v. 1425-v. 1475). Il portait le titre de «nima rajpop achij» qui correspond à la principale dignité militaire k’iche’. La conviction d’Alvarado d’avoir tué l’un des quatre seigneurs d’Utatlán est corroborée par la documentation indigène qui affirme que la maison souveraine (nommée kaweq) comptait quatre rangs d’autorité, dont le roi, le vice-roi et le capitaine général de l’armée. Les origines prestigieuses de Tecum Umam expliquent en outre ses pouvoirs transformistes et magiques, propres aux membres de la lignée régnante. LE PORTRAIT DE TECUM UMAM SUR DES BILLETS DE BANQUE En 1960, Tecum Umam fut déclaré par décret héros national du Guatemala. Son nom est connu de tous les Guatémaltèques, Indiens ou non. Durant quelques années, son portrait imaginaire figura aussi sur les billets de banque du pays. On peut toutefois s’étonner que ce statut ait été accordé à un guerrier acteur d’une seule bataille contre les Espagnols, qui plus est perdue. La défaite de Tecum Umam ouvrait d’ailleurs aux conquérants la route d’Utatlán, prise et brûlée quelques semaines plus tard, et marquait le début de l’effondrement des royaumes mayas des Hautes Terres, totalement soumises en 1530. Les récits indigènes du combat de Quetzaltenango mettent en évidence la vaillance et la magie de Tecum Umam, mais aussi l’inefficacité de celles-ci face aux protections surnaturelles dont jouissaient les Espagnols («une jeune fille entourée d’oiseaux sans pattes» et une colombe). La Vierge, les angelots (?), le Saint Esprit sont ainsi mobilisés pour expliquer la victoire finale d’Alvarado et valider, d’une certaine manière, la supériorité des croyances chrétiennes. De la même façon, la «Danse de la Conquête» qui, encore aujourd’hui lors de la fête du saint patron local, représente dans les villages des alentours de Quetzaltenango cet affrontement décisif, s’achève en triomphe et en glorification de la religion du vainqueur. La figure de Tecum Umam est donc connectée à cette inflexion de l’histoire, à ce moment où toute une civilisation bascule dans une nouvelle ère, comme sous l’effet d’une irrésistible fatalité. Elle pourrait symboliser la résignation à la force des mousquets et de la croix, contre lesquels ne peuvent rivaliser ni les plus braves capitaines indiens, ni leurs plus puissantes divinités. En ce sens, le personnage apparaîtrait bien moins subversif que d’autres héros mayas comme les rebelles Jacinto Kanek’ (révolte de Kisteil,Yucatan, 1761) ou Atanasio Tzul (révolte de Totonicapán, Guatemala, 1820). Et l’on comprend mieux ainsi son statut officiel et consensuel au Guatemala. Pourtant, dans la danse du folklore guatémaltèque évoquée ci-dessus, Tecum Umam se distingue nettement d’un autre protagoniste, le roi k’iche’. Alors que ce dernier, terrifié, se convertit au christianisme et se soumet à Alvarado, Tecum Umam choisit, lui, de refuser le baptême et la reddition, préférant mourir les armes à la main. C’est bien en ce sens qu’il peut incarner l’esprit de résistance maya. Par son obstination à lutter, jusqu’au sacrifice ultime, contre l’envahisseur, il est celui qui n’accepta jamais de vivre sous le joug étranger. A l’égal du souverain mexicain Moctezuma ou de l’Inca Atahualpa, Tecum Umam fait aussi le lien avec le passé pré-hispanique, avec les temps de l’indépendance et de la liberté : il est à l’extrémité d’un fil rompu que les Mayas d’aujourd’hui tentent de renouer pour consolider les bases de la reconquête de leurs droits. ■ Femmes mayas près de Todos Santos Cuchumatanes, au Guatemala. 3. Capitale du royaume k’iche’, dont les ruines se trouvent près de la ville actuelle de Santa Cruz del Quiché. 79 ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■ Actu81.pmd 79 01/07/2008, 15:34