Actu81.pmd 74 30/06/2008, 18:05 recherche Evolution du tourisme en Haute-Amazonie : folklore ou projets solidaires avec transmission d’une culture vivante Par Julie Carpentier Ecotourisme en Amazonie équatoriale L a colonisation de l’Amérique, au-delà des ambitions expansionnistes occidentales, fut une confrontation entre deux mondes, deux manières de voir et de penser, qui passionnèrent les explorateurs de l’époque. L’Amazonie, dont les nombreux mythes révélèrent les fantasmes occidentaux, n’échappa pas à la règle. La rencontre de «l’Autre» y fut plus que jamais empreinte de curiosité, d’interrogations et de désir de découvrir l’inconnu. Pourtant, l’ethnocentrisme inévitable dont firent preuve la plupart des observateurs contribua, dès le début de la colonisation, à forger une image de l’Indien qui ne pouvait que le conduire à sa perte. De l’Indien barbare du XVIe siècle, au bon sauvage du XVIIIe, en passant par les thèses évolutionnistes et racistes du XIXe, l’image de l’Amérindien fut constamment entretenue par les protagonistes de terrain (colons, missionnaires, voyageurs...) qui, en comparant ces populations avec leurs propres systèmes sociaux et culturels, participèrent à la création d’un imaginaire européen totalement négatif ou du moins biaisé à leur encontre. Les études européennes et plus particulièrement françaises furent trop souvent influencées par les images transmises à travers les siècles et les courants scientifiques qui imposèrent la manière de penser et de percevoir l’altérité. Plusieurs siècles de réflexion sur les Amérindiens n’ont fait qu’entretenir des présupposés, des idées, des images dont il est difficile de faire le tri, aujourd’hui encore. Ce n’est qu’au milieu du XXe siècle que la discipline connut une véritable avancée scientifique dans la manière d’appréhender «l’Autre», l’anthropologie contemporaine reconnaissant enfin le fait de la diversité culturelle, la pluralité des groupes sociaux, des civilisations et des systèmes d’organisation. L’état actuel de la recherche s’explique également par l’affirmation d’un mouvement indigène de revendication qui, depuis le début des années 1970, de l’Amérique du Nord à l’Amérique du Sud, gagne rapidement du terrain pour venir interagir dans la vie politique des pays et modifier par là même l’image de l’Indien trop souvent stéréotypée et rejetée dans les limbes de l’histoire. Les Indiens n’appartiennent-ils pas au passé ? Le virage démographique et politique des dernières décennies vint modifier cette idée préconçue et favorisa également une évolution dans le domaine scientifique. Pourtant, aujourd’hui encore, l’Amérindien n’échappe pas à ces stéréotypes souvent sciemment entretenus par certaines agences de voyage qui proposent des «Tarzan Tour» aux touristes curieux de pénétrer en terre amazonienne. Ce développement du tourisme est d’ailleurs à mettre en étroite relation avec l’internationalisation des politiques indigénistes qui jouèrent la carte écologique afin de permettre la diffusion du dispositif des «terres indiennes pour la conservation» dès les années 1990. En modifiant son approche de manière plus environnementaliste et en répondant ainsi aux attentes des dirigeants indigènes, le modèle «alternatif» commença à se développer avec l’avènement du «tourisme durable» sur la scène internationale. Ce tourisme équitable, durable, de proximité, intégré, écologique, apprivoisé, éthique, alternatif, solidaire... s’est développé dans la région amazonienne depuis la seconde moitié des années 1980, bien qu’il existât déjà, dès le début des années 1970, une tendance tou■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■ 75 «Insulani de la Moche in Chili», détail in Le Théâtre du Monde. Atlas des chartes et descriptions de tous les pays de la Terre, G. J. Blaeu, Amsterdam, 1647. Bibliothèque municipale de Rochefort. Photo Marc Deneyer. Actu81.pmd 75 01/07/2008, 15:32 ristique écologique. Certains voyagistes proposèrent en effet des séjours dans l’Etat brésilien d’Amazovillage de Wiririma, nas, ainsi que des visites dans les régions de l’Amaen Amazonie équatoriale. zonie colombienne et péruvienne. Il est inutile de préGonzalo, chef de la ciser qu’un véritable marché se développe aujourd’hui communauté Shiwiar à Juyuintsa. autour de ces séjours et que le touriste, heureux de Photos Julie pouvoir participer à un projet «humanitaire» censé Carpentier. améliorer la vie des Indiens en forêt, ne sait pas toujours où finit son Julie Carpentier a soutenu un master 2 argent. Et l’indigène lui-même, preà l’Université de Poitiers intitulé mier concerné, loin de contrôler «Préjugé racial et projet colonial : cette nouvelle activité, n’en perçoit regards sur l’indien Caraïbe» (dir. pas toujours les bénéfices. Sébastien Jahan). En 2008 à Mais comment qualifier le contact l’Université de Nanterre, elle et la culture transmis lors de ces entreprend une thèse sur le «rencontres» organisées ? Il suffit développement de l’écotourisme en d’observer les panneaux publicitaiAmazonie équatoriale. res, les sites Internet et les prospectus de certaines agences locales pour comprendre que nous avons plus affaire à du folklore qu’à une véritable transmission d’une culture vivante. Mais encore une fois, ne vaut-il pas mieux reconstruire de pseudo-villages indigènes aux portes de l’Amazonie, en répondant ainsi aux attentes des touristes de passage, tout en préservant d’un contact trop souvent néfaste les poUne mère Zapara et sa fille dans le pulations de l’intérieur ? A côté de ce marché touristique, de vrais projets solidaires existent, par l’intermédiaire d’associations, dont le but est réellement d’améliorer la vie des Indiens en forêt en participant au rachat des terres et en luttant contre l’avancée toujours plus importante des plates-formes pétrolières, des scieries et des fronts de colonisation. Le développement du tourisme dans cette région est en effet à mettre en relation avec l’exploitation des matières premières (bois, minerais, pétrole) initiée par les grandes multinationales, américaines et européennes pour la plupart, et encouragée par les gouvernements locaux au nom de la lutte contre le sous-développement de leurs pays. Est-il besoin de préciser les dégâts écologiques que provoque cette activité condamnant toute une biodiversité vitale à la population ? Un certain nombre d’ONG et d’associations ont donc depuis plusieurs années décidé de s’atteler à cette situation catastrophique en mettant en place des projets humanitaires dans le but de protéger la forêt et ses habitants. L’écotourisme en fait partie. Vu comme un moyen d’alerter l’opinion publique tout en reversant une partie des revenus générés aux villages visités, ce projet tente également de contrer les offres financières proposées par les multinationales qui cherchent à s’installer toujours plus loin sur les territoires indigènes, obligeant ces derniers à quitter leurs terres. Dépouillés de leurs richesses par des colons sans scrupule depuis maintenant cinq cents ans, les Indiens résistent en vain à une situation qui leur échappe de plus en plus. SOUTENIR LA DIVERSITÉ CULTURELLE Analyser l’impact et l’évolution du tourisme en HauteAmazonie à travers le regard des populations locales, tout en gardant une trame historique qui retrace la rencontre euro-amérindienne et les chocs culturels inhérents à ce contact, permet d’établir un état des rapports d’altérité qui caractérisent depuis toujours les relations entre autochtones et allochtones. A l’heure de la mondialisation, dont le tourisme fait partie intégrante, l’uniformisation du monde n’a jamais été autant combattue et la diversité culturelle encouragée. Pourtant, la culture, les mythes, les pratiques qui fondent les sociétés de Haute-Amazonie semblent s’effriter et disparaître peu à peu. Le tourisme est-il un moyen d’entretenir ou de faire revivre ces cultures ? Nous renvoyant à notre propre altérité, la culture amérindienne qui autrefois effrayait, aujourd’hui fascine, à tel point que certains souhaiteraient l’immobiliser. C’est oublier que le monde et les sociétés qui le composent évoluent à chaque instant, tout comme cette image de l’Indien d’Amazonie qui traverse les siècles, jusque dans les cours d’école de nos futurs anthropologues. ■ Sébastien Laval 76 ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 81 ■ Actu81.pmd 76 01/07/2008, 15:32